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  • Trois histoires de rivière

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    Par Daniel Vuataz

     

    Les époux

     

    Ils avaient quitté père, mère et les cloches battantes du Clos de la Chapelle pour s’enfoncer dans les bosquets, leurs nouvelles bagues à l’annulaire. La rivière coulait lente, charriait d’heureuses promesses. Lui, il ouvrait la marche, écartant pour elle les herbes les plus hautes, lui indiquant sur quelles pierres marcher. Elle, elle remettait de côté sa vaste chevelure rousse, retroussant ses jupes pour ne pas toucher les marécages. Ils trouvèrent du soleil à deux pas d’un pré jaune et posèrent leur en-cas sur un tronc bouturé. De la terrine de lapin. Elle le questionnait sur le cri du lapin, sur son nom, sur le fait que personne ne l’entende jamais, même quand on leur tord le cou.  Sans répondre il posa, sur sa bouche étonnée, son doigt gourd qu’il remplaça rapidement par ses lèvres. Elle trouva le goût musqué, salé, comme celui des grands cerfs, et avant qu’elle ne le remarque, il avait introduit sa langue. Elle lui demanda des yeux s’il l’aimait comme elle l’aimait, s’il ne la laisserait jamais tomber, mais il ne bougeait presque pas, ses paupières closes au soleil, sa langue contre la sienne. Elle se dit qu’il fallait bien s’abandonner à quelqu’un un jour ou l’autre, qu’il fallait bien essayer. Elle tira doucement sur les laçages de sa robe, sans qu’il ne bouge ou ne semble rien remarquer. Quand elle fut nue, elle voulut qu’il prenne un peu de recul pour qu’il la regarde en entier et la désire, mais des nuages passèrent sur la clairière, et quand elle parvint enfin à se décoller de ses lèvres séchée, il sentait déjà le mort. Elle le posa raide et pâle sur l’herbe noire et entama la terrine, vaguement attristée à l’idée qu’il lui faudrait encore attendre un peu pour trouver un mari qui convienne vraiment à sa nature.

     

     L’autre

     

    Le plus grand des trois portait le sac et ce qu’il contenait. Le plus petit des trois fermait la marche en jetant régulièrement des regards derrière lui. Celui du milieu effleurait la surface rapide de la rivière avec un grand jonc, ne faisant presque pas bouger l’eau. Le plus grand des trois changea d’épaule le sac et ce qu’il contenait. Le plus petit essaya de chanter une comptine, mais aucune ne lui vint. Celui du milieu trouva que le ciel était assez inhabituel. Les trois s’arrêtèrent en même temps au bord d’une mare sombre que faisait sur la rive la rivière trop rapide. Le plus grand déposa doucement le sac et ce qu’il contenait sur la berge sablonneuse. Le plus petit chercha des yeux celui du milieu, mais celui du milieu était déjà dans la mare, de l’eau noire jusqu’aux genoux, tremblant et suppliant. Le plus grand lui dit de ne pas tenter de discuter, que ça ne servirait à rien, qu’il n’était pas fait pour cela. Le plus petit répéta exactement les mêmes mots que le plus grands, dans un ordre  légèrement différent. Celui dans la mare commença à sangloter, répétant que ce n’était pas juste. Les deux autres prirent leurs yeux menaçants. Celui dans l’eau se calma, mit sa tête dans ses mains et recula jusqu’à ce que l’eau lui monte aux épaules. Le plus grand sorti le revolver du sac et le pointa sur la tête du garçon dans l’eau, lui disant tout bas qu’ils n’étaient pas du tout obligés d’en arriver là. Le plus petit vérifia que personne d’autre ne les avait suivis. Le plus grand appuya du pouce sur le chien du revolver. Le plus petit se boucha les oreilles mais garda les yeux grands ouverts. Celui dans l’eau plongea d’un coup et disparut sous la surface noire de la mare. Les deux autres observèrent un moment la créature palmée nager en cercles près de la surface de l’étang, sa crête ne faisant presque pas bouger l’eau. Le plus grand désamorça le revolver et dit au petit de le suivre sur le chemin du retour. Le plus petit jeta un dernier regard à la mare immobile. Plus jamais, c’est sûr, ils ne ramèneraient un de ces grands œufs que personne au village n’avait été capable de reconnaître.

     

    Le roi du village

     

    La troupe entière quitta l’église au petit matin, pain, sel et viande séchée répartis dans des sacs. Ils longèrent en cérémonie le Rio du Village en direction du fleuve, dans lequel se jettent toutes les rivières. Comme d’habitude, ils s’arrêtèrent dans un grand bois à chevreuil, là où se trouve la pierre debout. Un type se coiffa d’une couronne de bois mort et se mit debout sur la pierre debout.

    -Vous savez ce qu’ils nous feront s’ils nous trouvent ? dit le type debout sur la pierre debout, tournant le dos à la rivière.

    Les autres types ne répondirent pas.

    -Vous avez une idée de la taille de leurs membres ? repris le même type, la voix de plus en plus sûre.

    Les autres produirent des estimations avec leurs bras, hochant la tête apeurés, consultant du regard les idées alentours.

    -Vous connaissez la vraie différence entre nous et ces autres types ? continua le type, debout sur sa pierre debout, écartant les mains, se voulant important.

    -Nos coutumes ? osa un petit type au fond de la troupe.

    -La civilisation ? ajouta un autre type un peu roux.

    -La technique ? essaya un grand type tout défait.

    -Notre église, nos trésor ? fit un type que le type principal ne put réussir à repérer dans la masse qui se resserrait lentement autour de lui.

    -Vous n’y êtes pas ! lança le type principal. La différence, c’est que nous m’avons moi ! La différence, c’est qu’avec moi vous aurez un guide à suivre et à aimer ! Je suis le roi des types ! Choisissez-moi ! Et il gesticulait debout, sur sa pierre debout.

    Les types de la troupe échangèrent quelques regards, et se penchèrent pour ramasser des pierres. Le roi des types tomba dans l’eau dès la troisième pierre, sans que personne ne sut jamais qui  avait lancé la première, et le courant fut rouge quelques instants. Quelques -uns des types fouillèrent la rive avec des grandes perches. D’autres eurent des jurons généalogiques. Tous les types reprirent les victuailles qu’ils n’avaient pas touchées, et rentrèrent au village en silence. Le jour suivant, encore une fois, il faudrait recommencer. Le danger était bien présent, on ne pouvait plus faire autrement. Les signes finiraient bien par se manifester en faveur de quelqu’un.

     

    Ce triptyque de Daniel Vuataz, 23 ans, étudiant en lettres à l’Université de Lausanne, est à paraître dans Le Passe-Muraille No 80, le 20 décembre 2009.

  • Notes panoptiques 2005

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    L’exclamation qui résume en somme l’égocentrisme de l’homme de lettres: et moi?

    Ce qui pourrait n’être qu’un jeu (mon blog ouvert le 6 juin à l'enseigne de Carnets de JLK) est devenu pour moi une nouvelle stimulation, mais attention à l’obsession. Cela seul est néfaste: qu'on soit occupé et bientôt suroccupé au lieu de rester poreux. Cela est essentiel à mes yeux: rester poreux.

    En surfant sur le blog du Stalker (Dissection du cadavre littérature) je constate tout ce qui me sépare aujourd'hui de ce genre de sainte frénésie. Je ne suis pas un réactionnaire: vraiment pas tu tout.

    Donner en espérant une contrepartie n’est pas donner.

    Mon besoin, ce matin, de matière solide, s’est satisfait à la lecture des premières pages du Cézanne de Philippe Dagen. Il y prône le retour à l’œuvre et l’attention aux intérêts du peintre pour la littérature et toutes lesmedium_Cezanne.2.JPG formes d’interprétation – je dirais: de lecture. Le fait que Cézanne sache La charogne de Baudelaire par cœur est plus important, à ses yeux, que toutes les théories visant à s’approprier Cézanne. Le personnage bougon et entêté, solitaire et saint à sa façon (si peu  artiste en sa posture, me semble-t-il) de Cézanne m’a toujours plu. Ceux qui l’approchent le traitent d’«ours intraitable». Il écrit lui-même: «L’isolement, voilà ce dont je suis digne. Au moins, ainsi, personne ne me met le grappin dessus». Et cela que j’aime bien: «Tous mes compatriotes sont des culs à côté de moi».

    Une fois de plus émerveillé par le côté chinois embrumé des plans successifs qui se structurent autour des bras multiples du lac des Quatre-Cantons, suggérant tout un labyrinthe un peu nordique, genre fjords en plus forestier. Noté ça pour une aquarelle.

    Me vient l’idée ce matin que le renoncement, le choix de ne pas faire ceci ou cela, la permission qu’on se refuse, peut être la plus belle manifestation de liberté. Ce que Soljenitsyne appelait l’auto-limitation, si contraire à l’esprit du temps…

    En dînant seul à la terrasse du café de la Place, tout en haut de la rue d’Odessa, je songe à mes multiples escales à Paris et à ce que j’aime toujours dans cette ville sans pareille, à sa vie, à son charme et ses beautés – ce soir, ensuite, le bord de la Seine, la grande roue du côté des Tuileries, la tour Eiffel gainée d’une sorte de résille de lumière, puis les terrasses de la rue de Buci, jusqu’à la touffeur molle de la nuit estivale, propre elle aussi à Paris.

    medium_Saint-Sulpice.JPGAu Luxembourg ce matin. Les gros nuages saturés d’encre du lever du jour s’étant dissipés, voici le premier soleil dardant entre les feuilles des feuillus. Après avoir salué le sombre Beethoven de Bourdelle dans la pénombre verte de l’antichambre végétal, puis le Verlaine non moins grave de je ne sais qui se dressant un peu plus loin dans un cercle de fleurs florales, je me détends en regardant longuement la souple, lente et muette gesticulation de quatre adeptes du Taï-chi et de leur jeune maître chinois tout de noir vêtu, puis j’avise, tout à côté, la Tonnelle Rolls qu’on vient d’installer là, reproduisant en bois et au format une Silver Ghost, conçue par l’artiste Dimitri Tsykalov et réalisée par le menuisier Boulanger, selon le projet de celui-là de xylophiliser le monde des machines en le ramenant à la nature. Des fleurs, des lierres, des verdures de toute sorte vont proliférer sur la carène de bois de la Rolls et demain l’automobile disparaîtra sous les follicules et les corolles.

    Le Luxembourg le matin est une oasis de vitalité radieuse. Tout le monde y court sans considération d’âge. Une très vieille Chinoise vêtue de vert s’y exerce, en compagnie d’un tout jeune Occidental glabre au jeu du sabre ponctué de cris rauques. Un peu plus loin, devant la statue de Blanche de Castille, décédée en 1252 (sa date de naissance a été effacée), une autre très vieille dame, plutôt Américaine d’allure, se livre elle aussi à une gestuelle méditative.

    En flânant ensuite le long des allées ponctuées de statues de reines et de figures mythologiques, je constate pour la première fois que leurs têtes se hérissent de fines pointes évoquant d’abord des bâtons d’encens et qui sont à l’évidence de métal dur. Mais de quoi s’agit-il au juste? Sont-ce des paratonnerres? Ou peut-être des antennes permettant à ces êtres d’un autre temps de communiquer avec le nôtre? Non: finalement, à considérer l’immaculée blancheur de la reine Mathilde, décédée en 1082 (date de naissance également effacée ou peut-être inconnue), me vient l’idée que ces aiguilles sont probablement destinées à éloigner les pigeons conchieurs. Oui, ce doit être cela: le Luxembourg reste très prisé des pigeons dont le roucoulement hante le feuillage des feuillus, mais nul d’entre eux ne se voit à l’instant sur aucun occiput d’aucune reine statufiée.

    On est là comme hors du monde, au milieu de ces figures de pierre et de cette nature naturelle, et pourtant un peu plus loin, aux grilles du Jardin donnant sur le Boul’Mich, ont été accrochées de grandes photographies, à l’occasion de 30 ans de Reporters sans frontières, qui nous ramènent aux tribulations du XXe siècle.
    La première à me frapper est cette image de Marc Riboud datant de mai 68 et représentant un front de manifestants, drôlement allurés pour certains et brandissant des couvercles de poubelles en guise de boucliers, face à un seul flic casqué. Cela me rappelle notre équipée de camarades, débarqués aux petites aubes en caravane de 2CV avec notre stock de plasma sanguin destiné aux victimes des forces policières de la Réaction.
    Comme si c’était d’hier, je me rappelle mon immédiate perplexité devant le déferlement de rhétorique selon laquelle la Révolution était bel et bien accomplie, après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant. Or j’avais beau participer apparemment à l’élan général: en mon for intérieur le vieil atavisme terrien me faisait regimber, tout comme regimbe le protagoniste de Ramuz, dans Vie de Samuel Belet, quand son ami le communard l’enjoint de rallier les insurgés…

    Mais voilà d’autres images du siècle, devant lesquelles je passe en visant le petit faune de bronze à la danse comme en suspens, dont je note au passage que c’est une copie italienne d’une statue de Pompéi: telle étant la danse de l’humanité sur le volcan de la planète, soudain résumée par ces instantanés de la guerre au Congo ou du Front populaire, des foules en guerre ou des foules en fête, du fameux poulbot à baguette parisienne de Willy Ronis ou de ce gosse au cerf-volant sur un terrain vague de la bande de Gaza - enfin de tant de drames qui perdurent aux quatre vents tandis que nous continuons de flâner au Luco dans le soleil candide…
    (A Paris, en juillet)

    Image: les dunes de Marseillan, aquarelle jlk, 2005.

  • Ceux qui s'adaptent

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    Celui qu’on peut légitimement considérer comme un religieux hyper catho pur et doux qui ne témoigne pas moins de sa super foi sur Facebook où pas mal de mécréants le kiffent notamment pour son amitié envers les bêtes et les humains qui en sont d’autres / Celle qui a horreur du jeunisme mais a toujours été très cool avec les kids surtout les plus mal barrés / Ceux que les éteignoirs conspuent en apprenant qu’ils échangent sur Skype alors qu’ils sont pères de famille et d’ailleurs leurs enfants se montrent le cul sur MSN donc vous voyez l’arbre qu’on peut juger à ses fruits que tout ça c’est pourriture et compagnie n’est-ce pas Madame la Doyenne ? / Celui qui revient parfois à son Underwood héritée d’un oncle romancier mort en 1933 tout en préférant son ordi mauvais pour les yeux / Celle qui trouve son statut de chômeuse en fin de droit moins incommode que celui de secrétaire de direction à l’Entreprise qui l’a jetée comme un kleenex souillé par la morve du Boss facho / Ceux qui ne se feront jamais aux nouvelles mœurs scolaires consistant à se rouler des pelles sous l’œil complaisant de la surveillante dont on voit qu’elle aimerait que les grands la pelotent en passant / Celui qui ne s’est jamais adapté à son inadaptation tout en prenant sur lui en sorte d’assurer l’entretien de sa vieille mère acariâtre / Celle qui a passé de la critique artistique très très très politisée au publi-reportage révélant sa vraie nature de diva de la conso / Ceux qui justifient la culture jacuzzi style bouillon fade en prétendant qu’il faut chercher pour trouver un Shakespeare dans le Top Ten de la Fnac donc on fait avec / Celui qui jette un froid dans le groupe de développement personnel en comparant Michel Onfray au Coca Zéro / Celle qui se rappelle ses crises d’amour de l’époque du catéchisme en écoutant Luc Ferry prôner la super entente au niveau de la famille et de la communauté sur un ton tellement soft qu’elle retrouve la confiance en l’humanité et tout le bazar / Ceux qui estiment que tous ceux qui critiquent la cheffe des RH de l’Entreprise ont un problème avec le Pouvoir ce qui nuit à l’équilibre hormonal et risque de les faire mobber grave, etc.
    Image: Philippe Seelen