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  • Un grand roman choral

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    Lark et Termite, de Jayne Anne Phillips : l’un des événements littéraires de la rentrée « étrangère »

    par Claude Amstutz

     

    Ce roman poignant à l’atmosphère faulknérienne – mais sans sa respiration pessimiste ou désespérée – prête sa voix à cinq personnages qui vont nous raconter une histoire qui les lie viscéralement les uns aux autres.

     

    La première voix est celle du caporal Leavitt tombé dans une embuscade au début de la guerre de Corée, réfugié dans un tunnel avec une petite coréenne dont il sauve la vie en la couvrant de son corps. Il se remémore sa rencontre avec Lola, son épouse enceinte laissée à Louisville et dont il pressent la naissance du fils qu’il ne connaîtra jamais. Malgré les horreurs de la guerre, certains passages sont d’une beauté à couper le souffle : La fille se mouille la main et la lui pose sur la gorge, sur la bouche. La nuit est sans nuages. Il ne voit pas le clair de lune mais il le sent qui luit sur la pâle paroi du tunnel.

     

    Puis, c’est au tour d’une adolescente de 17 ans, Lark, le premier enfant de Lola, de prendre la parole, neuf ans plus tard. Animée d’une joie de vivre indéfectible, elle doit son nom – alouette, en français - à sa mère qui voulait qu’elle sache grandir en se gardant des dangers et soit capable de s’envoler. Son destin est lié à son petit frère Termite, handicapé mental et moteur presque aveugle, qui ne sait ni parler, ni marcher, auquel elle veut éviter coûte que coûte une institution spécialisée. Irradiant de lumière auprès de tous ceux qu’elle fréquente, elle n’est pas naïve pour autant et sa vision du monde demeure très concrète : La vie m’apparaît comme quelque chose d’immense, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit longue, comme un ciel de saphir qui pèse au-dessus des têtes et toujours de l’eau sur les bords. Ce bord, c’est là où tout change d’une seconde à l’autre. Je sens qu’il se rapproche. Comme un bruit, comme le vent, comme un train dans le lointain. 

     

    Quant à Nonie, la sœur de Lola - envers laquelle elle nourrit d’obscurs ressentiments qui trouvent une explication dans la dernière partie du livre – elle aussi s’exprime. Avec beaucoup de dévouement, elle élève Lark et Termite comme ses propres enfants avec son compagnon Charlie,  afin d’honorer la promesse faite à sa sœur.

     

    La voix la plus impressionnante est celle de Termite, le fils de Leavitt, dont le nom fait référence à ses doigts qui bougent en tous sens et battent l’air comme les antennes d’un insecte. D’une sensibilité hors du commun – en particulier sa perception des sons et des couleurs - il semble tout connaître, tout savoir, tout comprendre. Son osmose avec Lark est magique : La pluie va mugir comme la mer dans les coquillages de Lark qu’elle lui colle près de l’oreille pour qu’il entende les vagues. Lark dit les océans cognent comme le sang dans les veines, et elle pose les doigts sur son poignet pour qu’il sente le fragile battement.

     

    La dernière, lointaine, est la voix de Lola qui n’a pas eu de chance. Ayant perdu l’homme qu’elle aimait, elle aspire à le rejoindre non sans avoir préalablement assuré l’avenir de ses enfants.

     

    La chronologie du récit n’est pas linéaire, la plupart du temps traversée par les réminiscences du passé. Tous les personnages – à l’exception de Lola – ont une faculté de survivre à tous les événements, les uns avec et par les autres, unis par des liens invisibles à tout jamais.

     

    Le point culminant du roman, dans les 50 dernières pages - une tempête dantesque - ramène à la surface des secrets de famille, des rancoeurs, des larmes, mais qui s’estompent en douceur, préfigurant le pardon ainsi qu’une forme de rédemption.

     

    L’écriture de Jayne Anne Philipps est audacieuse. Ses mots semblent forgés par la terre, matière vivante tantôt visuelle, tantôt sonore, comme un rayon lumineux qui traverse les ténèbres.

     

    Racontée de plusieurs points de vue, cette histoire offre aussi dans sa conclusion de nombreuses interprétations, dont celle-ci : Termite existe-t-il vraiment ? Comme Lark incarne la beauté du monde, est-il, lui, le miroir des autres, ou le symbole de la conscience, de la perception des choses, du temps ? Certaines visions de Termite peuvent le suggérer : Il voit son père se découper dans la lumière, il voit son père se retourner et s’éloigner. Son père a un fils comme lui et une fille comme Lark et il les emmène avec lui, il les conduit hors du tunnel.

      

    Phillips2.jpgJayne Anne Phillips. Lark et Termite. .Saluons au passage l’admirable traduction de Marc Amfreville, parfaite restitution du texte original. Christian Bourgois

     

    (Cet article est à paraître dans la 79e livraison du journal littéraire Le Passe Muraille, en octobre 2009. Merci à Claude Amstutz, libraire à Payot-Nyon, de sa collaboration précieuse.)

     

     

  • Ceux qui se défoncent au SCRABBLE

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    En mémoire de ma petite mère

    Celui qui laisse gagner son père afin de lui éviter les lazzis de ses camarades de chambrée à l’EMS Le point du Jour / Celle qui a demandé à ses fils de mettre son jeu dans le cercueil avant de cramer celui-ci / Ceux qui s’y sont mis après avoir convenu qu’ils étaient trop vieux pour le strip poker / Celui qui surprend sa mère à jouer seule en se traitant de tricheuse / Celle qui cuisine ses neveux sur leur vie amoureuse en profitant aussi de leur inculture / Ceux qui estiment qu’avec ce jeu-là pratiqué à grand échelle il y aurait moins de guerres / Celui qui travaille à la transcription du SCRABBLE en chinois mandarin / Celle qui préfère le Loto à cause (dit-elle) qu’on peut gagner un lapin / Ceux qui jouent par-dessus l’Atlantique en réseau vidéo multilingue / Celui qui estime que le Monopoly est plus formateur au niveau de la gestion de fortune / Celle qui s’est fait faire un étui de pécari pour ses voyages avec le Club du quartier des Oiseaux / Ceux qui estiment que ce jeu-là signale un supplément d’ambition culturelle appréciable chez un candidat beau-fils / Celui qui se demande où son fils cadet va chercher tous ses mots alors qu’il est si taiseux à l’ordinaire / Celle qui a toujours peur de voir son cousin Victor aligner un mot osé qui la ferait rosir / Ceux qui arrivent à faire jusqu’à des vingt parties par jour tellement ils s’ennuient dans leur mouroir qui ne donne même pas sur le lac / Celui qui ne ferait pas une partie sans cravate / Celle qui pouffe toujours quand ses partenaires se plantent / Ceux qui se gaussent de ces prétendus Docteurs en lettres incapables de leur en remontrer même en leur laissant le temps / Celui qui a exigé le remboursement de son matériel quand Monsieur Carrard (Docteur en linguistique) l’a jeté dans le feu de cheminée tant il était vexé de perdre contre un employé des Postes / Celle qui considère finalement que le jeu lui a permis de sauver son troisième et dernier mariage / Ceux qui sont tellement accros qu’ils ont cessé de sniffer, etc.

  • Intimité

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    …Lui c’est le petit ami de l’aînée qu’on connaît juste de l’avoir vu deux trois fois, un garçon nature et capable dans sa partie à ce qu’on dit, et elle c’est L., tu sais bien, que j’appelle Lady L., et tout à l’heure ce sera la plus jeune qui se pointera avec sa soeur, et plus tard encore leur oncle, et ils seront tous penchés comme ça autour de la table, à faire ça comme s’il n’y avait que ça à faire…

    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui arpentent les déserts urbains

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    Celui qui a conservé l’appareil dentaire de sa mère adoptive hélas électrocutée dans sa baignoire sabot / Celle qui tricote un bonnet de laine non dégraissée à son neveu Paulin / Ceux qui cultivent de l’herbe dans les serres de leur bisaïeul aveugle / Celui qui ne supporte pas l’éthanol que lui offre son cousin iranien avec des loukoums au drôle de goût / Celle qui écrit des poèmes en se faisant masser par un jeune Peuhl dont les mains s'égarent agréablement / Ceux qui ne jurent que par les meubles en rotin / Celui qui s’est adapté à sa belle-famille foncièrement Mac alors qu’il reste PC de cœur / Celle qui entend faire soigner sa fille kleptomane par l’hypnose / Ceux qui se partagent la garde des enfants illégitimes du Bloc B/4 de la Cité Joyeuse / Celui qui fait des mèches violettes à sa logeuse en train de blanchir grave / Celle qui a toujours parié pour le Pire en espérant que le Meilleur la démente / Ceux qui se tapotent les joues en public par mimétisme sarkozien / Celui qui oublie de boire pour oublier / Celle qui ne fait pas ses cinquante-sept ans en dépit de ses cernes d’irrécupérable alcoolo et de la peau de son visage qu’on dirait du faux cuir genre skaï / Ceux qui ont choisi de ne plus consommer de laitages par conviction diététique et spirituelle à la fois / Celui qui va manger la jacinthe décorative de la table où on la relégué avant de lui servir une escalope d’on ne sait quoi non sans le regarder de travers / Celle qui ne supporte plus le tic-tac de la pendule neuchâteloise de sa mère sourde et taiseuse de surcroît  / Ceux qui s’inscrivent au parti populiste en sorte d’en remontrer à leur fils effrontément souverainiste et probablement attiré par les jeunes caporaux de l'Armée du Salut dont il est lui-même major estimé / Celui qui profite des Fêtes pour faire les à-fonds de son Mobilhome baptisé La Mulette / Celle qui cite Goethe comme quoi la couleur serait la souffrance de la lumière sans voir du tout en quoi (se dit-elle in petto) / Ceux qui n'ont plus les moyens d'entretenir un majordome depuis la ruine de la Banque Lehman's Brothers / Celui qui se lance dans le rachat des fonds pourris en spéculant sur son adhésion récente à l'Eglise du Nouveau Bénéfice  /  Celle qui s’agenouille dans la Maison du Père tandis que le fils de sa sœur divorcée qu’elle a traîné jusque-là ne cesse de protester qu’il n’est pas l’enfant de Marie qu’elle croit nom de Dieu / Ceux qui rêvent de dormir une fois sous les ponts pour voir si Jésus se décide enfin à leur donner un coup de pouce, etc.