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  • Dimitri quinze ans après

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    Sur une alliance indestructible. Postface à la réédition de Personne déplacée, en Poche Suisse.


    Lorsque Jean-Michel Olivier, directeur de la collection Poche Suisse, m’a demandé, à l’automne 2007, quel livre j’aurais à cœur de voir figurer au sommaire de ce panorama référentiel de la littérature helvétique, l’idée de lui proposer la réédition de Personne déplacée m’est venue tout naturellement, tant il me semblait souhaitable qu’un nouveau public, aujourd’hui et demain, découvre ce livre qui fait date, je crois, dans l’histoire de l’édition et de la littérature romandes, et bien au-delà.
    La vie de Dimitri, et ce qu’on peut dire l’œuvre de Dimitri, auxquelles se confondent pour ainsi dire l’histoire et la vie de L’Age d’Homme, relèvent en effet d’une aventure qui dépasse les tribulations d’un individu particulier ou les anecdotes de la chronique littéraire. Comme aura pu le constater le lecteur de ces pages, une sorte d’aura poétique nimbe la parole même de Dimitri, comme d’un personnage de légende, et celle-ci relève de la littérature au sens le plus large, autant que de la vie de tous.
    Dans l’exemplaire de Personne déplacée que Dimitri m’a dédicacé au soir du 8 novembre 1986, jour de la saint Dimitri, notre ami m’écrivait notamment « Mon père portait sa main de sa poitrine vers moi et me disait faiblement : veliki savez (grande alliance). Je vous le renvoie ».
    Cette « grande alliance » signifie une filiation qui ne se manifeste pas que par le sang. On peut la concevoir en termes religieux, par la notion de « communion des saints » chère aux catholiques. Dans le sillage de Baudelaire, Georges Haldas parle de « société des êtres ». En ce qui concerne mes liens avec Dimitri et avec L’Age d’Homme, dont je me suis tenu éloigné pendant quinze ans, je la rapporte à ce lien indestructible, aussi indestructible à mes yeux que l’amitié vraie, qui court entre les âmes et les livres et constitue cette chaîne de questions et de réponses, de vœux et d’aveux, de culture et de civilisation que décrit John Cowper Powys dans ses Plaisirs de la littérature, traduits par Gérard Joulié à L’Age d’Homme. « Un homme peut réussir dans la vie sans avoir jamais feuilleté un livre, écrit encore John Cowper Powys, il peut s’enrichir, il peut tyranniser ses semblables, mais il ne pourra jamais « voir Dieu », il ne pourra jamais vivre dans un présent qui est le fils du passé et le père de l’avenir sans une certaine connaissance du journal de bord que tient la race humaine depuis l’origine des temps et qui s’appelle la Littérature ».
    En relisant Personne déplacée, je me suis demandé si ce livre serait encore possible aujourd’hui sous cette forme, et force m’a été de constater que non. J’ai relevé, dans mon préambule, que je partageais et contresignais, pour l’essentiel, les positions de mon interlocuteur, dans une sorte de symbiose. J’ajoutais ceci : « Question politique, je crois sa réflexion toute bonne, dont on découvrira d’ailleurs les fondements, liés plutôt à la métaphysique qu’aux certitudes partisanes ». Or les années qui ont suivi la publication de Personne déplacée ont marqué, pour Dimitri, le passage de la réflexion « platonique » à un engagement personnel obéissant bel et bien aux « certitudes partisanes ». Par la décision de son directeur, qui n’a pas disjoint son travail d’éditeur littéraire d’une activité militante à caractère politique, à l’enseigne de l’Institut serbe, L’Age d’Homme s’est trouvé impliqué dans une mêlée qui lui a valu bien des avanies. Or Dimitri a-t-il eu raison, lui qui m’expliquait, au fil de nos conversations, que la particularité des auteurs de L’Age d’Homme était de se trouver tous «à côté» de telle ou telle cause ou conviction ? N’aurait-il pas fait mieux de se tenir «à côté» de la cause serbe au lieu de la servir au premier rang ? Le lecteur se rappellera le chapitre Petite tête serbe avant de lui jeter la pierre…
    J’ai raconté jour après jour, dans mes carnets de L’Ambassade du papillon (1993-1999), ce qui m’a progressivement éloigné de Dimitri, non sans un constant sentiment de déchirement. Dès le début des années 1990, l’impression de replonger dans Le Temps du mal, grand roman de guerre où Dobritsa Tchossitch décrit l’empoisonnement mental qu’a constitué la politique dans la société yougoslave, entre nazisme et communisme, avec cette espèce de passion furieuse qu’il dit le propre de sa nation - ce sentiment de croissante intoxication a fait que j’ai commencé de me sentir étranger auprès du plus cher de mes amis, dont les vitupérations se multipliaient tous azimuts. J’ai tenté de parler avec Dimitri, vainement, je lui ai écrits maintes lettres, toutes restées sans réponse : je ne lui en veux pas le moins du monde. Ma position d’ami très proche, et en même temps de journaliste dans un grand quotidien, ne facilitait pas non plus nos rapports. Ayant défendu la cause serbe tant que je le pouvais, il m’est apparu à un moment donné, après que le président Dobritsa Tchossitch (auteur de L’Age d’Homme) eut été écarté par Milosevic, que défendre Milos413123094.JPGevic, et demain Karadzic, par seule fidélité à Dimitri, m’obligerait à trahir ce que je ressentais au fond de moi. Qui avait raison ? Qui avait tort ? Ce qui est sûr est que je n’aimais plus nos rencontres de plus en plus brèves, et moins encore nos veillées de plus en plus lourdes. Je suis donc parti et ne le regrette pas. Pas un instant je n’estime avoir trahi Dimitri. J’ai souvent repensé à la brouille « à mort » des frères Issakovitch, dans Migrations, cet inoubliable roman de Milos Tsernianski que nous sommes allés présenter en Serbie en compagnie de Dimitri, en 1987. Dans mon exemplaire de Personne déplacée, j’ai conservé comme une relique la photo de Dimitri sur les rives de la Drina, qui a comme on sait « les plus beaux cailloux du monde ». Cher chauvin de petite tête serbe. Cher barbare avéré. Personne déplacée, décidément.
    Dimitri ne m’a pas envoyé un mot quand ma mère est décédée. Pas bien. Je n’ai pas envoyé un mot à Dimitri quand j’ai appris son terrible accident. Pas bien non plus. Dimitri ne m’as fait un signe après les livres que je lui ai envoyés le supposant le premier à les devoir aimer. Mauvais point. Je n’ai plus défendu L’Age d’Homme avec la même passion que naguère. Autre mauvais point. Chacun de nous est probablement convaincu que ses griefs pèsent plus que ceux de l’autre, comme il en va de nous tous quand nous jouons les Issakovitch. C’est ainsi, puis un seul geste et tout est oublié : ce geste serait un livre. Le voici.
    Lorsque, quinze ans après m’être détourné de lui, je suis allé serrer la main de Dimitri, la joie de son regard, la lumière de son sourire, la reconnaissance qu’il éprouvait à l’idée de rééditer Personne déplacée, m’ont tenu lieu de nouvelle dédicace. Je vous la renvoie…

    A La Désirade, ce jeudi 10 avril 2008.

    Vladimir Dimitrijevic. Personne déplacée - entretiens avec Jean-Louis Kuffer. L'Age d'Homme, coll. Poche suisse. 

  • Incivilité

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    …T’as vu la vitrine, elle a pas tenu, la vitrine des Göbbels, c’est du joli, bel exemple pour nos Jeunesses : ça veut se lancer dans le commerce de luxe avec argenterie et cristal de Bohême, ça veut frimer et c’est même pas capable de se payer du verre de sécurité alors qu’on sait qu’y a plein de Juifs jaloux qui rôdent la nuit dans le Reich, aber was ?…
    Image : Philip Seelen

  • Un Yéhoshua, divers Christs...

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    Une série télévisée et trois livres interrogent la naissance et l’essence  du christianisme

     

    Cela commence par un conte à l’orientale enrichi de détails à travers les siècles (l’étoile, les mages, les bergers, le sapin), une histoire à dormir debout, mais qui a changé le monde. Deux mille ans après la naissance, dans une grotte ou une étable, quelque part en Galilée (le lieu exact est discuté), d’un poupon né d’une vierge (une hypothèse du Livre de Jean évangéliste le fait même sortir d’une oreille de Marie…) à l’improbable date du 25 décembre (solstice d’hiver marquant antérieurement la naissance du dieu romain Mithra voué lui aussi au salut de l’humanité), probablement quatre ans avant sa naissance homologuée par l’Histoire (le fameux roi Hérode étant mort en l’an zéro), le juif Yehoshua ben Yosef, alias Jésus, dit aussi Messie ou Christ, continue de vivre, et sous de multiples visages, parfois antagonistes : figure sacrificielle du Sauveur au message de paix, ou chef d’une guerre sainte auquel l’apôtre Luc attribue ces paroles : « quant à mes ennemis, ceux qui n’ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici et égorgez-les en ma présence (Luc, 19, 77).

       Si le Da Vinci Code a fasciné des dizaines de millions de lecteurs, l’histoire de Jésus, qui a nourri vingt siècles de littérature et de civilisation, pour le meilleur et parfois pour la justification du pire, est bien plus intéressante. Pour l’illustrer: la série de L’Apocalypse, sur Arte, réalisée par Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, et la publication de trois ouvrages captivants : Jésus sans Jésus, des mêmes Prieur et Mordillat scrutant la christianisation de l’Empire romain, Enquête sur Jésus, dialogue de Corrado Augias et de l’historien « bibliste» Mauro Pesce, sur le parcours terrestre de Jésus, qui a passionné le public italien, et enfin L’Homme religieux de l’écrivain romand Claude Frochaux revisitant, de manière très libre et décapante, voire sarcastique, les mythes et légendes mais aussi le génie propre du christianisme resitué dans la longue histoire du prodigieux imaginaire religieux de notre espèce.

    Que savons-nous, croyants ou non, des fondements de la religion chrétienne ? Jésus était-il lui-même chrétien ?  Quelle sorte de « royaume » annonçait Yehoshua et ne s’adressait-il pas qu’aux juifs, comme le suggèrent Prieur et Mordillat? Est-ce lui, et non Paul de Tarse, qui a fondé le christianisme ? Et que celui-ci apportait-il de nouveau ? Le Christ est-il réellement ressuscité ? Et si nous n’y croyons pas au sens strict, la valeur du christianisme se réduit-elle à zéro ?

    Dans un page d’ Être chrétien, le théologien suisse dissident Hans Küng, cité par Corrado Augias, s’interroge devant des siècles de peinture : « Quelle est la véritable image du Christ ? Est-ce le jeune homme imberbe, le bon pasteur de l’art paléochrétien des catacombes, ou le barbu triomphant, empereur cosmocratique de la tardive iconographie du culte impérial aulique, rigide, inaccessible, majestueux et menaçant sur fond doré d’éternité ? »

    Christ8.jpgChrist.JPGChessexPage4.JPGA ces images, on pourrait en ajouter mille autres, liées aux mille interprétations de ses paroles, comme il y a un Christ romain, un Christ catholique, des Christs du Nord et du Sud, un Christ des pays riches et des pays pauvres, le Christ des dictateurs et celui des croyants de bonne foi.  Claude Frochaux, agnostique déterministe, mais passionné par le phénomène du sacré, met en exergue l’initiateur d’un amour personnel absolu, visant l’humanité entière: « Aimez vous les uns les autres comme je vous ai aimés », c’est l’innovation la plus importante introduite dans l’histoire des religions ». (…) « Jésus a inventé l’air-mail, dans le premier sens du terme. L’e-mail connecté au ciel. On ne peut plus rien faire sans Lui »…     

     

    La religion n’est pas

    que ce que l’on croit…

     

    Tiraillé entre sa conviction que la Science peut tout expliquer, et son besoin fondamental de mettre un nom sur une blessure béante, l’homme, qui se sent plus qu’un animal, conscient de sa propre mort et cherchant un palliatif à son angoisse cosmique, a trouvé dans la religion un autre ciel que le ciel « physique », un autre lien avec le présumé créateur et ses semblables. Or la foi religieuse exclut-elle la connaissance ?

    « Je suis persuadé que la recherche historique ne compromet pas la foi, mais n’oblige pas non plus à croire », affirme Mauro Pesce, dont l’  Enquête sur Jésus enrichit  l’approche d’un Henri Guillemin (L’Affaire Jésus) ou d’un Gérald Messadié (L’homme qui devint Dieu »).

    Or, que dirait aujourd’hui le juif Yéhoshua ben Yosef, alias Jésus, de ce que l’Eglise a  fait de lui ? Prieur et Mordillat répondent en se fiant, justement, à la recherche, et c’est édifiant…  

    « L’histoire des religions est l’objet d’étude la plus fascinant qui soit », écrit Claude Frochaux, «c’est par et dans la religion que l’homme a révélé sa spécificité absolue». Cependant, au fil des siècles, un fossé de plus en plus profond s’est creusé entre connaissance et foi, science et religion. Tout serait simple s’il suffisait de constater les seuls faits ou de croire les seuls articles d’une foi universelle. Hélas l’affirmation d’une vérité exclusive, scientifique ou religieuse, n’est plus recevable. Mais comment ne pas voir, enfin, que l’homme coupé du religieux risque aussi de se couper de tout élan créateur, de tout modèle de beauté ou de bonté ?

     

    LirePrieur.jpgL’invention du

    christianisme

    « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Eglise qui est venue », écrivait Alfred Loisy, et c’est sur ce qui distingue la promesse « juive », du premier et l’expansion de la seconde, que se penchent les auteurs. On connaît déjà ceux-ci pour leurs deux séries télévisées Corpus Christi et L'Origine du christainisme, mettant à controbution de nombreux spécialistes du monde entier. On sait leur attention à la transition entre tradition juive et monothéisme chrétien, dont ils étudient ici l'émergence marginale dans l'Empire romain puis, avec Constantin, sa victoire politique au titre de religion d'Etat. L'ouvrage s'arrête longuement à l'Evangile selon saint Jean et à l'Apocalypse. Aux pages 228-2312, on y trouvera seize modulations de l'abasourdissement (supposé) de Jésus devant l'évolution du monde et l'interprétation de ses paroles - à lire et à méditer...

    Gérard Mordillat et Jérôme Prieur. Jésus sans Jésus. Seuil/Arte, 274p.

     

    LirePesce.JPGJésus tel

    qu’il fut

    Ce qu’on sait de Jésus tient en peu de lignes, alors que les témoignages et les interprétations prolifèrent. Un célèbre chroniqueur italien, très au fait de la tradition chrétienne et catholique, Corrado Augias, interroge Mauro Pesce, professeur d'histoire du christianisme à l'université de Bologne, au fil d'un dialogue clair, dense et très documenté, tout à fait accessible au plus large public. Le livre a cela de particulier qu'il ne montre aucun esprit de revanche dans ses aperçus les plus "démystificateurs", mais respire, pourrait-on dire, la bonne foi. Les introductions générales d'Augias sur chaque thème (Jésus juif, Jésus politique, Jésus thaumaturge, la virginité de Marie, la résurrection, la naissance d'une religion, le legs de Jésus, etc.) sont d'une remarquable clarté, et les éclarairages de Mauro Pesce d'un apport considérable et d'une constante équanimité.

    Corrado Augias et Mauro Pesce. Enquête sur Jésus. Rocher, 307p.

     

    LireFrochaux.JPGAu-delà de

    La religion

    Y a –t-il une vie spirituelle après l’extinction de la foi ? L’auteur en est convaincu, qui propose de redécouvrir le sens du sacré pour l’homme et les moyens de réenchanter le monde. Ecrivain et penseur autodidacte d''une grande originalité, Claude Frochaux pourrait être dit un iconoclaste des Lumières à la façon du fameux curé Meslier, dont il a parfois la virulence en plus agréablement  pince-sans-rire, mais son approche du phénomène religieux dépasse de beaucoup la polémique anticléricale. Déterministe et souvent réducteur dans ses développements, Frochaux reprend une thèse majeure de L'Homme seul, qui substitue le primat de la géographie à celui de l'Histoire en post-marxiste passionné d'anthropologie culturelle. Sa façon de relire l'histoire  de Jeanne d'Arc, et la construction du mythe, parallèlement à celle du Christ, et ses derniers chapitres sur le lien entre nature et religion, mais surtout entre religion et création artistique, est stimulante et devrait intéressant le croyant autant que le mécréant. Surtout, le ton de l'écrivain, mêlé d'humour et d'insolence, est unique...

    Claude Frochaux. L’Homme religieux. L’Age d’Homme, 226p.

     

    Ces  articles ont paru, en version émincée, dans l'édition de 24Heures du 20 décembre 2008.