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  • Nostalgie omnibus

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    A propos du Canapé rouge de Michèle Lesbre

    Les livres que nous emportons en voyage nous en font faire d’autres et à n’en plus finir, et c’est ainsi qu’en me baladant récemment de Delft aux confins de la Frise je n’ai cessé de multiplier les horizons en alternant la lecture de Vertiges de W.G. Sebald, qui nous replonge dans l’Italie de Stendhal ou l’Allgaü de l’écrivain lui-même, et celle du Canapé rouge de Michèle Lesbre dont la protagoniste se remémore un voyage en Sibérie, à la recherche d’un homme qu’elle a aimé, en alternance avec les stations auprès d’une vieille dame à laquelle elle raconte des vies de femmes hors du commun, de la rebelle bretonne Marion du Faouët à Milena Jesenska, laquelle nous fait retrouver le docteur K. de Sebald…
    Le canapé rouge est un beau livre de tendresse rêveuse et de nostalgie, évoquant ce sentiment de détresse vécu par toute une génération frustrée des lendemains qui chantent. Vieille chanson déjà que celle de la « déprime des militants », et l’on pourrait craindre la scie convenue en suivant Anne sur les traces de Gyl, son amant de jeunesse refusant d’obtempérer et parti sur les bords du lac Baïkal vivre selon son utopie persistante. Mais la musique des âmes et d’une écriture suffit à nous toucher , de vague en vague et de cercle en cercle, au fil d’une remémoration en douces spirale amorcée par la phrase délicatement proustienne relançant le voyage en omnibus à travers l’immensité russe : « La plupart du temps je m’éveillais très tôt, à l’aube naissante. Pins et bouleaux émergeaient à peine d’un océan de brume dans lequel le train courait en aveugle, où flottaient quelques essaims d’isbas grises dont le bois usé par le gel et le brutal soleil d’été ressemblait à du papier mâché. Une lumière mate s’éclaircissait peu à peu, jusqu’à découvrir un ciel vertigineux que je poursuivais du regard et qui se réfugiait à l’horizon. Quel horizon ? Tout semblait lointain, inaccessible, trop grand ».
    La lecture elle-même est au cœur de ce livre oscillant entre un canapé rouge, où la femme encore jeune lit des récits de vie à la vieille Clémence ci-devant modiste, et le bord de Seine et les lointains russes où se croisent, tous plus ou moins spectraux, divers hommes des divers temps vécus par la narratrice, laquelle nous renvoie, la lisant, à nos divers temps et amours, comme dans les reflets de reflets d’un miroir en mouvement…
    8adf22c1092851e5aaedaa64df676ec7.jpgMichèle Lesbre. Le canapé rouge. Sabine Wespieser, 148p.

    Nota bene: Le Canapé rouge figure sur la dernière liste des ouvrages candidats au Prix Goncourt. 



  • Le Dyable de la rhétorique

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    Du style de François Meyronnis, De l’extermination considérée comme un des beaux-arts et de la pensée mamour...

    François Meyronnis se voudrait un styliste stylé. Cela lui fait vomir à la fois Michel Houellebecq et Jonathan Littell qu’il rassemble sous la bannière d’Andy Warhol qui écrivait que « le style n’est pas vraiment important ». Le style de Michel Houellebecq et le style de Jonathan Littell sont-ils vraiment importants ? Peut-être pas autant que les styles de Flaubert Gustave ou de Morand Paul, mais la question est-elle là ? Il faudra y revenir avant Noël.
    Dans l’immédiat ce qu’il faut, c’est citer le styliste stylé en son ouvrage récemment paru, intitulé De l'extermination considérée comme un des beaux-arts. C’est la fin du livre, nous sommes un peu flagadas, mais déchiffrons encore cette dernière sentence : « La noblesse de l’événement est le seul milieu de l’amour ». Pour éclairer cette chute admirable, il faut pourtant, en bons talmudistes, revenir aux deux phrases qui précèdent: « Sous la seule forme d’un sentiment, l’amour n’est qu’une amorce. On aurait tort de la prendre pour la chose. D’autant qu’ainsi elle tourne vite à son contraire ».
    Vertiginieux, n’est-il pas ? Mais ceci est encore éclairé par ce qui précède immédiatement trois phrases plus haut : «La singularité exclut le tassement sur un Moi-je. Non seulement elle n’empêche pas l’amour; mais encore lui donne-t-elle toute son ampleur. La noblesse d’une autre singularité oblige la mienne. Je ne cherche pas ailleurs une morale, ce qui fait de moi un monstre. En un éclair, trois mots s’interchangent et illuminent sans fin leur intrication : amour-noblesse-pensée ».
    Dans Le Général Dourakine dont nous avons tous nourri notre philosophie, la Comtesse de Ségur annonce en somme le styliste stylé, en plus limpide, prônant elle aussi l'amour, la noblesse et les jolies pensées de l'heure du goûter. Cependant le défaut de la Comtesse est de ne s’être point mêlée plus gravement de littérature et de n’avoir point justement taxé de Diable son compatriote le littérateur Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski, dont la perversité des Démons ne fait pourtant aucun doute aux yeux des petite chanteurs à la croix de bois que nous sommes tous restés « au fond ».
    Blague à part, le procès qu’intente le styliste stylé François Meyronnis aux littérateurs sans style (enfin, attendons Noël) que sont selon lui Michel Houellebecq et Jonathan Littell équivaut bel et bien, en somme, à celui qui a été fait à Dostoïevski pour cause de Stavroguine, dont la perversité intrinsèque menace aujourd'hui encore de contaminer notre amour, notre noblesse et notre pensée.
    En exergue de l’essai stylé intitulé De l’extermination considérée comme un des beaux-arts, qui postule en gros que La possibilité d’une île de Michel Houellebecq et que Les Bienveillantes de Jonathan Littell participent de l’action perverse du Diable contemporain que nul ne voit avancer masqué à la seule exception stylée de François Meyronnis himself, on lit cet exergue saisissant : « Plus le Diable a, plus il veut avoir ». La profondeur de cette pensée nous fait vaciller sur nos échasses d’hommes-creux. Nous recopions derechef sur le marbre durable: « Plus le Diable a, plus il veut avoir. » L’oncle Picsou n’a qu’à bien se tenir et nous autres, avatars multitudinaires du «dernier homme» conduits à l’abattoir par les mauvais bergers Michel et Jonathan, nous allons y penser avant Noël...
    François Meyronnis. De l’extermination considérée comme un des beaux-arts. Gallimard, coll. L’Infini, 190p.

    Image ci-dessus: Dadò.