UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • La salsa des démons

    arezzo-battaglia-campaldino.jpg

    Une lecture de La Divine Comédie (23)

     

    Chant XXII. Prévaricateurs et concussionnaires.

    Dante a-t-il tué de sa main de poète combattant ? C’est fort probable et Giovanni Papini avance même le nom de sa victime possible en la personne de Buonconte di Montefeltro.

    IMG_8954.JPG

     

    Ce qu’on sait en tout cas de source sûre, et confirmée par les écrits d’Alighieri lui-même en personne, c’est qu’il a guerroyé avec les Florentins et plus précisément à la bataille de Campaldino, le 11 juin 1289, où Guelfes et Gibelins se livrèrent un combat sanglant. Dante avait alors 24 ans et déclare qu’il n’était plus « novice en fait d’armes »;  le début du Chant XXII retentit encore de son allant guerrier. La bataille livrée lui inspira «une grande crainte et à la fin beaucoup d’allégresse en raison des événements variés ». Il fut du côté des Florentins vainqueurs, contre les Arétins, dont beaucoup furent massacrés sans pitié.

    Or il y a comme un écho de cette étripée dans ce chant consacré, principalement aux sévices détaillés qu’une dizaine de démons exercent sur de pauvres damnés bouillant déjà dans la poix brûlante pour expier leurs fautes de prévaricateurs et de concussionnaires. Pour ajouter du sel à la situation, si l’on peut dire, on peut rappeler que Dante fut précisément accusé, en tant que notable florentin, d’abus de biens sociaux (on s’accorde à taxer ces accusations de jugements fallacieux « de bonne guerre ») et condamné à la dépossession, à l’indignité civique et à l’exil…

    44784544.jpg

    Fort de son expérience dans les mêlées où il a vu le sang gicler de près, les lances percer les chairs et les harpons compliqués fouailler les entrailles et les mettre en lambeaux, Dante excelle à figurer les démons, identifiés par leurs noms et  littéralement acharnés à la torture des damnés comparés successivement à des grenouilles persécutées, à des dauphins sautant pour s’échapper du liquide en fusion et y replongeant par crainte des piques, alors que l’un d’eux est hameçonné et tiré de là comme une loutre affolée.

    Là comme ailleurs, la puissance de l’évocation tient au caractère très concret et, même, très physique du verbe dantesque,  qui nous fait ressentir « par la peau » l’effroi terrible des pécheurs incessamment confrontés à l’horrible alternative: se noyer bouillis tout vifs ou se faire dépecer à l'air libre…

    Quant aux questions arrachées, entre deux attaques sanglantes, aux malheureux que Dante identifie plus ou moins, elles ne nous apprennent rien de bien notable en l’occurrence, évoquant les malversations de personnages aujourd’hui retombés dans l’obscurité.

    ENFER-21.jpg

    Beaucoup plus frappante évidemment: la sarabande endiablée des sicaires infernaux aux noms pittoresques de Cagnazzo et de Calcabrina, d’Alichino ou de Barbariccia, rivalisant de férocité et s’arrachant leurs proies à grands coups de dents et de crocs de fer.

    La prochaine étape nous conduira dans les cercle des hypocrites, dont le vice nous est plus familier que celui de la concussion, mais il devient difficile, au fur et à mesure de la terrible descente, d’imaginer plus raffinés et cruels supplices que ceux qui sont infligés dans ces Malebolge.

    C’est dire que la lecture de la Commedia stimule, aussi, notre imagination du pire, alors même que le spectacle du monde qui nous entoure devrait suffire à l'exercer…

     

    Dante. L'Enfer. Traduction et présentation de Jacqueline Risset. G/F Flammarion, version bilingue.

  • Gemma Salem n'est plus

    99425288_10223507567144172_1632214497353531392_n.jpg

     

    C'est avec une profonde tristesse que nous venons d'apprendre le décès, à Vienne de notre amie Gemma Salem, soeur de feu Gérard et de Gilbert, et mère de Richard et Karim Dubugnon.

    Avec Gemma Salem disparaît une auteure très remarquable, qui était entrée en littérature en 1982 avec un portrait romanesque mémorable de Mikhaïl Boulgakov, son premier amour littéraire avant sa rencontre de Thomas Bernhard auquel elle consacra plusieurs ouvrages de premier ordre et à qui elle rendait un nouvel hommage dans son dernier livre paru à la fin de l'an dernier, intitulé Où sont ceux que ton coeur aime et publié dans la collection La rencontre des éditions Arléa...

    99299324_10223507569224224_5512878978714566656_n.jpg

    Un amour de Boulgakov

    Au début des années 80, Gemma Salem publiait son premier roman, auquel je consacrai ce papier, paru dans le journal Libération le 22 avril 1982.

    L’histoire du Roman de Monsieur Boulgakov est celle d’une passion « incendiaire ». Une jeune comédienne aux origines panachées d’Orient pimenté et de Suisse confite, installée dans le Midi et languissant un peu d’accéder à la gloire tous azimuts, tombe soudain sur le specimen masculin de ses rêves : un écrivain russe très grand en centimètres autant qu’en format littéraire, mais rayé du nombre des vivants dans le crépuscule sanglant des années 30. Rencontre donc de type occulte…

    La comédienne s’appelle Gemma Salem. L’auteur est Mikhaïl Afanassiévitch Boulgakov, auteur du Maître et Marguerite, des Oeufs fatidiques, du Roman théâtral et de Cœur de chien.

    Or le coup de foudre de Gemma Salem est tel que, non contente de dévorer tous les écrits traduits de Boulgakov en quelques mois, elle en a investi et réfracté l’univers à la façon de Diablerie - nouvelle du même Boulgakov -, poussant l’observation mimétique de la discordance entre réalité et discours jusqu’à l’absurde hallucinant.

    À dire vrai, Le Roman de Monsieur Boulgakov ne nous intéresse pas tant par son approche, d’ailleurs très partielle, des positions éthiques ou esthétiques de l’écrivain, que par la recréation, vivante et truculente, d’un destin et de ses péripéties. Gemma Salem suggère des lieux et projette des espaces, fait parler des personnages de chair et fond tout cela dans le mouvement d’un temps fuyant, à la fois tangible et impalpable.

    C’est ainsi que, dès les premières pages du roman, nous nous transportons, aux côtés du jeune Micha, alors toubib débutant, dans le Kiev de son enfance. Puis nous voilà, après un voyage congelant, dans le trou de province des Récits d’un jeune médecin, la première de ses œuvres, où Mikhaïl Boulgakov brassa maux et misères à pleines mains.

    Et dès ce moment, aussi, se remarque l’habileté avec laquelle Gemma Salem tire parti d’éléments empruntés aux œuvres de l’écrivain, pour donner au roman son climat, ses couleurs et sa vraisemblance, et cela sans qu’on n’ait jamais l’impression de subir une compilation non plus qu’un relevé de filature.

    Ensuite nous suivrons Boulgakov à travers les années, des lendemains de la Révolutuoin à la fin des années 30, au fil d’une production littéraire très étroitement surveillée dès ses débuts, à cause de sa liberté de ton et de sa propension satirique, complètement interdite de publication et de représentation au tournant de 1928 (quand bien même Staline avait vu et revu dix–sept fois la pièce intitulée Les Journées des Tourbine !) et que l’acharnement de sa dernière compagne – le très beau personnage de Lena – fera sortir des tiroirs d’infamie après la mort de l’écrivain.

    De ce dernier, Le Roman de Monsieur Boulgakov nous donne une image attachante et nuancée. En évitant les pièges de l’idéalisation ou du sentimentalisme, si fréquents dans le genre, Gemma Salem a recomposé le portrait d’un Monsieur très porté sur la vie et les femmes, capable d’autant d’amitié chaleureuse que d’intransigeance têtue, qui tenait par-dessus tout à préserver ses œuvres de toute compromission.

    En outre, l’intérêt du livre, autant qu’à la figure du grand écrivain, tient aussi aux scènes multiples visant à restituer l’ensemble d’une époque, avec sa kyrielle de personnages nimbés d’ombre ou de lumière : le maître du Kremlin grasseyant au téléphone, Constantin Stanislavski pontifiant et un peu cacochyme., qui tyrannise ses disciples du Théâtre d’Art, l’affreux journaliste flicard Orlinski commis à l’exécution systématique des œuvres de Boulgakov, ou Sergueï Ermolinski, l’ami des bons et des mauvais jours, et enfin la toute dévouée et tout aimante Lena, à laquelle Gemma Salem prête sa voix dans le monologue poignant du dernier chapitre, devant la dépouille mortelle de son génial compagnon.

    Gemma Salem. Le Roman de Monsieur Boulgakov. Editions L’Âge d’homme, collection Contemporains, 1982.

    100048520_10223508359803988_2812925922129215488_n.jpg

    La maison des vifs

    D'une verve mordante sur fond de tendresse, le roman de Gemma Salem intitulé Bétulia confirmait les dons de la romancière en 1987. Ce que j'en écrivais dans Le Matin de Lausanne...

    Si les verts paradis de l’enfance ont inspiré les écrivains jusqu’à satiété, il n’en va pas de même de l’adolescence, dont la tonalité souvent discordante est plus malaisée à rendre, aussi ingrate en somme que l’âge qu’elle désigne.

    Tantôt poétisée, comme dans Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier, et tantôt associée à une mythologie plus truculente, ainsi que s’y est employé Alexandre Vialatte dans Les fruits du Congo, l’adolescence est magnifiée dans les meilleures oeuvres qui en évoquent les brumes ou les frasques. Mais le portrait définitif de l’adolescent contemporain, qui en sait à la fois trop et trop peu, et dont les sentiments s exacerbent à proportion de son impatience idéaliste, reste encore à faire.

    Du moins en trouve-ton déjà, ici et là, des esquisses appréciables, et celle que nous propose Gemma Salem dans son dernier roman nous paraît des plus attachantes, avec cela de notable qu’il s’agit d’abord d’un livre comique.

    Le premier mérite de l’auteur est d’avoir évité tous les poncifs au goût du jour, nous surprenant à chaque page. Qu’il soit question, en l’occurrence, d’un garçon prénommé Léon, fils de parents désunis et que son père accueille en cette arche lausannoise qui donne son nom au titre du livre et où cohabite toute une smalah de plus ou moins marginaux, pouvait faire craindre le pire : les sanglots du caniche abandonné, sa prise de conscience politique au voisinage de tel chanteur boy-scout, ou le déploiement de ses fantasmes à l’approche de vraies dames en chair...

    Or c’était compter sans la bonne nature de l’auteur, qu’on retrouve ici en veine et en verve, et qui parvient, à touches légères et mordantes à la fois,; à faire revivre une frise de personnages hauts en couleur dont les traits pittoresques s’intégrent, finalement, dans une vision singulièrement mélancolique.

    Une ménagerie

    Sur le moment, le défilé de Kuneba le chanteur révolté gui sent des pieds, de Tabernacle le pédé que tyrannise son julot criseux, de Cul et Chemise les sempiternels frères ennemis à la Laurel et Hardy, de la veuve Schütz appelant la police dès qu’un locataire se mouche trop bruyamment, de Clarisse l’intempestive et de ses deux petits lions, d’Arthur le fol ou de José le violoncelliste aux élégances discrètes, ne laisse de nous faire sourire sans discontinuer, et parfois éclater du rirele plus sonore.

    Nous sommes, avec Léon le narrateur, comme en visite au jardin zoologique de la vie, loin des parents indifférents et des cafards du monde environnant qui ne s’affirment qu’en traquant le désordre et la moindre saleté.

    A cet égard, l’on pourrait reprocher à Gemma Salem de caricaturer la mornitude helvétique à un point qui frise certain nouveau conformisme; mais l’effet comique est tel, dans sa foulée, que la réserve porte à faux.

    Jardin secret

    De la même façon, si l’auteur ne fait pas toujours dans la dentelle, stylistiquement parlant, le rythme et le tonusde sa phrase, et son sens de la construction romanesque et son art du dialogueparviennent à dissiper nos réticences.

    Enfin, le sentiment qui se dégage du livre incline à la pacification, en dépit de ses pointes féroces. Sans rien d’amer ni d’insidieux, c’est un regard amical et un lieu préservé. Ce qu’il y a de beau à Bétulia, c’est que Léon y a découvert la vie en dépit de l’attitude lamentable de son père. Celui-ci, fuyant toute rencontre, n’en aura rien vu. Tandis que Léon, fuyant finalement le foyer pour jeunes inadaptés à quoi son paternel le destine, reviendra, plus tard, à son jardin secret…

    Gemma Salem. Bétulia. Editions Flammarion, 1987.

    À ces deux aperçus de l'oeuvre de Gemma Salem, riche de nombreux autres titres - romans et pièces de théâtre alternés -  je me propose d'ajouter sous peu un développement plus conséquent, digne d'un écrivain de tempérament exceptionnel, dont le dernier livre, de tournure très personnelle, résonnait comme un poignant bilan existentiel. 

    100086091_10223508363404078_2347364566893068288_n.jpg