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  • Contre le voulu moderne

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    Variations cingriesques (3)

    La posture consistant à "vouloir être moderne" a suscité, de la part de Charles-Albert Cingria, au moins cinq textes explicites dont le premier seul a été édité (en 1931 dans la revue Aujourd'hui de Ramuz et Gustave Roud) et qui développent avec moult exemples la distinction entre "moderne" et "voulu moderne", impliquant une approche des notions de présent et d'actualité ou de mode et de continuité, nourrissant une réflexion sur notre rapport, et le rapport de l'art ou de la littérature,  avec le temps.

    En ces années du premier tiers du XX siècle, Cingria se situe par rapport au modernisme de son époque, auquel il participe d'ailleurs même s'il n'a jamais appartenu à aucun groupe d'avant-garde, du futurisme au surréalisme, entre autres.

     

    Pour Charles-Albert qui a, depuis sa prime jeunesse la "fibre antique", lui qu'on verra hanter Rome et les textes anciens en toute familiarité, la conception hégélienne d'un temps linéaire, pas plus que la notion d'un progrès lié à cette téléologie, n'ont le moindre sens. Il respire ailleurs, dans une autre dimension temporelle.

    "Forcément on est moderne", remarque-t-il d'emblée, "c'est à savoir actuel, mais il n'y a point là de mérite, ni de possibilités de valeurs nouvelles: l'actualité est un état physique, un état neutre, auquel le désir ou un élan de volonté ne peut rien ajouter. Le moment présent - l'instant même - est d'ailleurs pratiquement indéterminable".

    Cingria, dont une grande partie de l'oeuvre se donne au présent de l'énonciation pour ainsi dire immédiate (mais cet immédiat est déjà du passé dès lors qu'on a pris le temps d'écrire, fût-ce illico sur un coin de table de café) n'en représente pas moins un antiquaire en activité sachant mieux que les autres la valeur de l'Ancien.

    Par vénération fétichiste convenue ? Aucunement. Parce que les mots venus de loin sont plus précieux et disent plus vrai de s'être décantés. Parce que c'est "l'ampleur du trajet jusqu'à nous qui touche les fibres de l'être civilisé".

    Ce qu'il veut dire, et ce qu'il illustre poétiquement lui-même à tout moment, c'est que le temps de la perception sensible et de l'expression ne dépend pas de la même horloge que le temps des généalogies et de l'histoire. Nous pouvons, sans le moindre effort intellectuel, nous sentir contemporains de l'homme de Lascaux ou de la femme de la grotte de Chauvet, ou lire Lucrèce, Hésiode, Virgile comme s'ils avaient écrit ce matin.

    "Celui qui n'éprouve aucune émotion de l'ancien", écrit encore Cingria, "n'éprouve aucune émotion d'aucune sorte. Même, dirais-je, sexuelle. On veut que le vin soit âgé, que le bois d'un violon soit âgé. Quel est le futuriste qui voudrait le vin pressé à l'instant même ou un violon de bois vert ?"

     

    Le "moderne voulu moderne" découle d'une convention d'époque. Dans cette optique, une toile abstraite sera jugée forcément plus "moderne" qu'une toile figurative, de même que l'architecture "voulue moderne" doit forcément avoir des angles aigus.  

    Or Cingria, comme le vieux Renoir qui cassait au marteau les angles vifs des nouveaux logis qu'il investissait, réclame le simple droit d'apprécier les arrondis autant que les angles et les "petits balcons ridicules". Cela en fait-il un réactionnaire ? Nullement. D'ailleurs il s'en prendra, au fil de ces textes, à la réaction de pure opposition d'un préjugé à un autre.

    "Cet argument de réduire le moderne à une seule qualité qu'on vous impose n'a de valeur que sur les pusillanimes", écrit encore Cingria. "En effet, on semble vous dire: si vous n'aimez pas le cubisme (ou ce qui en résulte), ou ces architectures, c'est comme si l'on vous disait devant un ragoût infect, c'est que vous n'aimez pas la cuisine. Il y a cette même intensité de chantage, devant quoi tous obtempèrent À l'envi ils décernent des diplômes de sublimité à une jeunesse qui n'est pas jeune". Ces propos restent éminemment actuels alors même qu'on a passé du moderne au post-moderne ou à l'antimoderne...

    Or, dans un autre écrit inédit intitulé L'émotion du moderne, Charles-Albert écrit encore ceci qui me semble très éclairant dans la visée de son réalisme poétique: "Ce ne sont pas les théoriciens qui peuvent définir le moderne; il faut je ne dirai pas une sensibilité mais une véritable sensualité attachée à l'usure de la vie - l'usure pauvre, surtout - dans ce qui est de la pénétration et du renvoi des pierres et des murs et des êtres et du souffle dans les voluptueuses voussures de la terre qui font les villes. Il faut aimer  les maisons non seulement passionnément mais passionnellement, jusqu'à éprouver dans cela même une sorte d'usure. C'est assez dire que le visuel n'est pas tout dans ce domaine. Il faut le grand palpable humain  qui a trop de sens, parce qu'y est dépensé trop d'amour. Les intellectuels ou les visuels de l'équerre y sont totalement incompétents. Et aussi ceux qui clament "vitesse", "projecteurs", "radiateurs" ou Dieu sait quoi de cet ordre. La vie humaine moderne et ce formidable lyrisme qu'elle entraîne est anonyme et sans moyens de répercussions assurés. Il y a donc ce luxe sourd pour quoi toute une jeunesse se tient droit, très forte, à l'aube de temps qui vont changer.

    Rousseau - que vous détestez tant - fut à proprement parler le premier poète de l'émotion moderne. Si vous voulez comprendre, lisez et délectez-vous. Jamais on n'a mieux défini le moderne".

     

    La pensée de Charles-Albert Cingria - car on ne dit pas assez que ce poète est un penseur, au sens où tout récemment Alain Badiou (dans Pornographie du temps présent) en appelait à une pensée dite par le poète -, procède ainsi par tâtons et détours, parfois paradoxaux ou même obscurs, pour s'élancer soudain vers de telles clarifications...

    Cingria07.jpg(En lisant Vouloir être moderne, et autres textes de la section Esthétique, dans Propos 1, 5e tome des Oeuvres complètes en cours de parution. L'Age d'Homme 2013, 1095p.)

  • Par les hautes terres


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    Retour au Devero. En virée par les hauts plateaux d'Ossola. À découvrir absolument !

    Pietro Citati déplore le saccage progressif des plus beaux sites d’Italie, à propos des petits villages du Tyrol méridional chers à Mahler et Hofmannstahl, et plus précisément de Versciago di Sopra (Obervierschach) qu’on est en train de dénaturer par une construction intempestive.
    Or c’est le mouvement inverse qu'on observe dans les hauts du val d’Ossola, au parc naturel du Devero dont les grands espaces d’une somptueuse sauvagerie évoquent l’Amérique plus que l’Europe, à cela près que, dans les villages en train de (re)prendre conscience de leur patrimoine, l’effort de résister au nivellement et à l’uniformisation se ressent comme un nouveau sursaut de ces populations alpines à longue mémoire.
    398bcf8cb345ab7c8c23fd55a532d9cb.jpgA tous les étages habités du Devero, qu’on atteint par une route très escarpée en bifurquant, sur la route du Simplon, à quelques kilomètres en aval de Domodossola, l’on est ainsi frappé par le goût des reconstructions à toits de pierre et boiseries dans le style des Walser, autant que, passé le barrage à toute circulation automobile, par la qualité des chemins piétonniers. Le céleste bleu pur de ces jours fait affluer, de Milan et de partout, une inconcevable procession d’automobiles, toutes garées le long de la route de montagne, sur des kilomètres et des kilomètres. Vision buzzatienne des enfers du XXIe siècle que cet interminable scolopendre multicolore, mais au-delà d’un hallucinant tunnel non éclairé traversant la montagne de part en part : halte-là, tout le monde continue
    pedibus.
    a67b0716661e9206eebdb11c54a836a4.jpgLa foule est encore dense sur la moquette de gazon du vaste amphithéâtre du premier val Devero, mais au fur et à mesure qu’on s’élève, par les paliers successifs d’une espèce d’escalier montant vers le ciel à travers les forêts de châtaigniers dominant des lacs vert émeraude, et par d’immenses hauts plateaux de tourbières traversées de ruisseaux d’une traînante limpidité, jusqu’aux citadelles rocheuses découpant là-haut leurs créneaux dentelés, les marcheurs se font plus rares et, en fin de journée, c’est dans une solitude absolue que nous serons redescendus à travers ces jardins suspendus coupés de falaises à pic, de cascades aux eaux fumantes et de vertigineuses vires.
    Ce que nous aurons apprécié le plus, cependant, au terme de cette balade, c’est de retrouver de vrais hôtes à l’italienne, le soir, à l’Albergo della Baita (ce nom signifiant maison), sur l’alpage de Crampiolo, entre la sainte petite chapelle et le torrent ; cet accueil jovial et sans chichis, et cette cuisine généreuse et variée, servie sans compter et sans cesser de sourire par les gens de la Signora Rosa : cette Qualité, cette civilisation naturelle, cette vraie culture transmise, cela même que l’esprit de lucre ou le seul souci de rentabilité altèrent un peu partout, mais dont certains retrouvent aujourd’hui la valeur.
    Je trouve juste et bon que Pietro Citati, grand lecteur de Proust et de Kafka, l’exemple à mes yeux de l’honnête homme, prenne à cœur de s’indigner contre l’atteinte, justement, à ce qui a fait la Qualité de ce pays qui est le sien, dans la mesure où la civilisation et la culture englobent l’aspect des maisons et des jardins, la cuisine autant que la conversation, le souci une fois encore de perpétuer à tous égards ladite Qualité. J’espère seulement ne pas idéaliser celle que j’ai ressentie, n’était-ce qu’en passant, chez les Piémontais de ce haut-lieu du Devero où nature et culture semblent encore en consonance. Ce qui est sûr est que chacun ne devrait avoir de cesse d’y aller voir, et que, pour notre part, nous y reviendrons avant longtemps. Mais pour le moment nous y sommes et bien: ciao tutti !

    d29553ea627ece7477a5c2395b088a10.jpgJLK: Au Devero. Huile sur toile, 2006. Photos juillet 2007.

    On atteint le parc national du Devero en un peu plus de deux heures depuis la Suisse romande, par le col du Simplon. Bifurquer à gauche juste avant Domodossola. On peut aussi l'atteindre à pied par le Binntal, dont il constitue le versant méridional.

  • Dire le silence

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    J’aurais voulu dire ce silence, je ne sais pourquoi, peut-être pour le faire durer ? Que ce silence fût me disait quelque chose d’avant qui appelait peut-être un après ? Mais ces mots sont déjà de trop.  J’ai donc tenté de dire ce silence d’un pur reflet dans cette eau de source, comme au cœur du temps.

     

    JLK : Lago delle Streghe, huile sur toile, 2007.

  • Génie d’un lieu

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    La magie du Lago delle streghe
    Il est un terme dont je voudrais me garder d’abuser, tant il est galvaudé, et c’est celui de magique. Or je n’en trouve point d’autre pour qualifier l’intensité de présence et de mystère de cet infime plan d’eau serti entre une forêt de mélèzes et quelques rochers, où défilent de l’aube au couchant des milliers de promeneurs sans qu’il semble en rien altéré. Une vieille légende du Devero est liée au Lago delle streghe (Lac des sorcières), qui mériterait plutôt le nom de Lac des fées, mais sa magie semble d’avant les histoires, absolument intemporelle. C’est cela même : on est ici hors du temps, ou au cœur du temps, d’où émane ce qu’on pourrait dire une musique silencieuse.
    Photo JLK : Il lago delle streghe, à cinq minutes à pied du lieudit Crampiolo.