UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ceux qui chinent en passant

    Rahmy26.jpg

     

    Celui qui se rappelle les ocelles de soleil sur les poubelles rouges du parking d'Orlando ce matin-là / Celle qui regardait le jour se lever sur le lac blanc / Ceux qui faisaient corps avec leur ombre sur le flanc nord de l'arête sud /Celui qui reste les yeux ouverts dans l'hôtel colonial / Celle qui se morfond dans l'auditoire surveillé / Ceux qui ont pris conscience de leurs organes aux matins de l'hosto / Celui qui reste au garde-à-vous dans sa bière / Celle qui s'occupe du poète au 17e étage de l'Embassy avec vue sur les terrains vagues / Ceux qui se sont rencontrés rue Pascal et se sont aimés quai Voltaire / Celui qui pense trouver le divin à même les peaux / Celle qui s'est installée dans le chantier de démolition afin de peindre d'après nature / Ceux qui ont du sourire à revendre garanti d'origine /Celui qui reçoit une graine de tournesol en porcelaine du plasticien dissident Ai Weiwei /Celle qui sourit en lisant là que "l'être humain est seul dans la nature à vouloir plus que survivre" /Ceux qui s'injuriaient si fraternelleent dans la cafète de la Maison des écrivains de Belgrade peu avant les hostilités / Celui qui cherche la trace d'un sentiment humain sur la face du nouveau Président-Directeur-Général de l'Etat Populaire de Qualité / Celle qui ne perd rien pour attendre sauf peut-être un enfant / Ceux qui rédigent le rapport final de la Réunion des Auteurs Officiels qui se tiendra demain / Celui qui observe la Présidente des Auteurs Officiels qui se dit opposée à toute névrose et autres dépression affichée genre star occidentale / Celle qui constate que le style New Age est l'avenir de la littérature de masse genre soft prolétaire / Ceux qui sont écrivains d'appareil par vocation policière / Celui qui fait répéter à l'interprète  qu'à son avis Gustave Roud cherchait le "grand ailleurs" / Celle qui est décidée à profiter de son séjour académique à Pékin pour relancer son projet de traduction du recueil  De seize à vingt du poète genevois Pierre-Louis Matthey selon elle incontournable même au niveau des masses / Ceux qu'on dit les lobbystes de la nouvelle poésie en quête de subventions fédérales / Celui qui préfère les grutiers frustes aux traductrices frustrées / Celle qui te supplie de lui raconter d'autres anecdotes salaces liées aux voisins bohèmes du poète Philippe Jaccottet / Ceux qui t'expliquent qu'eux aussi ont "visé haut" contrairement à cette ordure de Limonov / Celui qui te prie de répéter dans sa langue (english from Oxford) que tu conserves encore quelques beaux morceaux congelés de l'autostoppeur slovène que tu as capturé en 1981 sur une route de l'arrière-pays / Celle qui prétend que Ted Limonov est encore plus méchant que Vlad Nabokov sauf qu'aux échecs le second écraserait le premier / Ceux qui ont constaté eux aussi que la pivoine exprimait la confusion des sentiments dont Stefan Zweig parle dans un livre disponible au Bibliobus / Celui qui affirme que la peinture calligraphique de Fabienne Verdier lui évoque juste la déco d'un restau chinois de Manhattan / Celle qui a subi plusieurs avortements après ses séjours en résidences d'écrivains / Ceux qui vont se retrouver à l'inauguration de la Maison de l'écriture de la nouvelle Madame Verdurin dont la famille a fait fortune dans les somnifères /Celui qui se dit le descendant indirect de l'eunuque chinois explorateur attentif des côtes africaines / Celle qui dit entrer en "ascèse de création" alors que ses voisins pratiquent le bareback à grand bruit  / Ceux qui repèrent un peu partout la "signature indéchiffrable de l'humain", etc            

     

    Rahmy25.jpg(Cette liste a été établie en marge de la lecture parallèle  de Béton armé de Philippe Rahmy, et de Limonov d'Emmanuel Carrère, que le pharmacien conseille d'une même voix aux neurasthéniques)

     

    Images: Ai Wei wei

     

  • Mutation

    meizoz.jpg

    C'est avec ses Fantômes que Jérôme Meizoz s'approche le mieux de sa réalité par les mots, qui disent aussi la nôtre. Sa réalité est celle d'un fils de gens simples, père austère et mère jetée sous le train sans explication, famille valaisanne entre deux sociétés (le Valais de bois de Chappaz et le nouveau monde en formica où se pointent les groupes de jeunes gens à guitares électriques d'Alain Bagnoud), dont le parcours scolaire et académique a croisé celui de Pierre Bourdieu, autre fils d'en bas monté dans les hauts étages du savoir et du prestige social.

     

    Meizoz m'énerve quand il fait son bourdieusard. La sociologie littéraire, depuis Goldmann et Lefebvre, que je lisais volontiers à vingt ans, m'a toujours attiré et révulsé, tant son côté boîte à outils me semblait sommaire, et Meizoz me donne en somme raison, à son corps défendant, quand il raconte ses fantômes de famille et de village et de visages de maisons. Le constat serait d'ailleurs tout pareil pour son compère Maggetti Daniele, encore plus bourdieusard que lui et plus avide d'établissement social, avec pourtant un bon fonds villageois de Suisse italien catho.

     

    Les détails minimalistes des récits de Jérôme Meizoz ont la fine précision de gravures sur bois, comme ceux du Grison Cla Biert ou du Tessinois Maggetti. L'Europe des cultures commence là. L'Europe des diversités commence dans ces villages en attendant de se frotter à la ville. Contrairement à Ramuz, trop vite et trop farouchement replié sur son carré de terre qu'il s'est mis à sarcler de haut en bas dès qu'il a flairé le danger de la ville (sa pétoche se ressent dès Circonstances de la vie où Lausanne et son casino sont perçus comme Las Vegas ou Babylone), nos bourdieusards iront vers la ville bien sapés et cravatés mais le fruit et la bête de leurs écrits restent chez eux villageois.

    L'important est de savoir si la littérature y trouve son compte et son content.Or cela me semble évident chez les deux lascars.

     

    Chez Jérôme, la mère réapparaît en lumière au milieu des fantômes en sarabande. "Il n'y a plus de peine maintenant parce qu'il reste en nous le meilleur de toi", écrit le fils scribe qui, d'un autre moment de sa jeunesse au bled, retient l'engueulade, avec ses tantes réprimandières,  de son frère carabin qui menace le clan de ramener des étrangères et fume d'étranges herbes en se préparant à faire médecin.

    Le cercle des maisons va forcément s'ouvrir après le formica et la télé, mais le vieux pays regimbe et les tantes se raccrochent à leurs bribes de bréviaire...  

    La maison, le village, les villes d’en bas où l’on va travailler, la mer en Italie où l’on découvre une autre sensualité et la « petite marchande » de fraîcheur qui vend sa glace au chant de « coco bello », L’Invisible musicien de rue roumain revenant du sud au nord et qui se fait à tout coup humilier par les douaniers, le flux de la marée des matinaux dans la ville qui les rejette à la Tombée du jour, ou l’autre va-et-vient, dans Retour qui vaille, du prof travaillant en ville là-bas et remontant en fin de semaine par les trains de moins en moins bondés jusque là-haut au village de l’enfance et à la maison mère: ainsi va ce livre jusqu’au dernier motif de l’écrivain allant et venant entre le pré où il manie la faux de ses pères et sa table de griot de la tribu, tout cela respirant bien, finement noté, pas loin du Pavese des Langhe voisines... J

     

    Meizoz02.jpgJérôme Meizoz. Fantômes. Dessins de Zivo.  Editions d'En Bas, 2010.

     

    (Extrait d'un livre en chantier)