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  • Ceux qui font des constats

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    Celui qui s'efforce de dire la mégapole par le détail / Celle qui s'interroge sur la vie amoureuses des Pékinoises / Ceux qui manifestent pour l'extension de la lutte des circuits vélocipédiques / Celui qui filme la manifestation pour en modéliser les ondulations / Celle qui a tout de suite ressenti le côté lesbien de la très grande ville aux vapeurs languides / Ceux qui n'ont pas senti venir les coups de vent / Celui qui s'inquiète des choses qu'on ne voit pas  à cause du smog dans les arrière-cours  / Celle qui remonte les artères jusqu'au Sacrum / Ceux qui apposent leurs mains sur les shakras sans cesser de psalmodier/ Celui qui évalue les variances de fluides sensuels en comparant telle mégapole latino (disons Rio pour aller vite) à son homologue sous-continentale (évidement Bombay) pour en tirer des conclusions provisoires  / Celle qui s'est senti tellement perdue à Tôkyo qu'elle est allée direct aux objets trouvés /Ceux qui constatent qu'un monde en remplace un autre sans savoir lequel est lequel / Celui qu'ont alerté une première fois les sirènes de Los Angeles alors qu'il humait le macadam fumant de Mulholland Drive / Celle qui a retrouvé le côté village de San Francisco après son séjour à Shangai / Ceux qui proposent une lecture nouvelle du Rhinocéros d'Ionesco version post-maoïste / Celle qui s'est payé un lifting à paupières bridées par opportunisme probable  / Ceux qui se proposent d'adapter Le Grand Meaulnes aux canons du  mandarin /Celui qui s'est construit  à renfort des phrases genre fers à béton / Celle qui pense que tout peut-être raconté y compris ses règles douloureuses à l'époque de la Révolution culturelle / Ceux qui ne trouvent pas l'idéogramme correspondant en chinois actuel à la notion d'intimité /Celui qui écrivait au Japon le 20% de ce qu'il pensait et se demande à présent ce qu'il faut penser des journaux chinois /Celle qui de sa fenêtre du 57e étage du Sheraton de San Francisco se demande (franchement) où elle en est / Ceux qui voient en même temps le corbeau venu boire le crachat du vieil homme assis dans le parc Zhongshan / Celui qui cherche une part égale à faire au monde et aux mots en se rappelant les junkies réfugiés dans la salle de lecture de la bibliothèque de la 42e Rue / Celle qui a constaté que la rue était une bataille avec effet immédiat / Ceux qui savent que la lumière allumée là-haut au 17e étage de l'immeuble jouxtant le Square du Peuple est celle de la chambre d'un jeune écrivain indien monté sur le toit fumer un joint, etc.  

    (Les constats de cette liste ont été établis à la lecture de Béton armé de Philippe Rahmy)

  • Pour mémoire

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    KATYN. - J'ai vu ce soir les corps tomber l'un après l'autre dans la fosse, après les balles tirées à bout portant dans chaque tête,  et je revoyais le vieil homme dans sa mansarde de Maisons-Laffitte, à la fin des années 70, qui pleurait pendant que je lui lisais des pages de Nuits florentines.

    Ensuite le film de Wajda m'a laissé comme abattu, physiquement lessivé, sans voix. Je savais pourtant à peu près tout de Katyn, et d'abord de vive voix par Czapski, avant même la lecture de ses livres; je savais que tout ce qui était raconté là s'était réellement passé. Je le savais par l'esprit, mais le cinéma parle au corps, les images parlent aux sens et aux nerfs, le matraquage est réel et le fait est qu'il m'a semblé vivre ce soir dans mon corps, tout bien assis dans mon fauteuil que je fusse, l'atroce fin de ces hommes massacrés l'un après l'autre par les sbires de Staline.        

     Katyn02.jpgJe savais pour l'essentiel ce que signifiait le nom de Katyn et tout ce qui l'entourait, bien au-delà du seul charnier désigné par ce nom: notre cher Flop, sous le nom de Philip Seelen, en avril dernier, a pris la peine de rappeler les tenants et les aboutissants de la tragédie dans une longue lettre à l'adresse de l'écrivain français Bertrand Redonnet, établi aux marches orientales de la Pologne, que j'ai publiée sur mon blog. Je savais tout ce que, désormais, tout quidam soucieux d'en savoir plus sur cette "tragédie parmi d'autres" survenues entre 1939 et 1945: je connaissais le détail de la manipulation soviétique et l'opération de propagande longtemps entretenue en France et en Occident, visant à attribuer le massacre aux nazis. Je savais les circonstances de ce crime de masse occulté et comment, par exemple, le major-général du NKVD Vassili Mikhailovitch Blokhine en personne, vêtu d'un tablier de boucher et armé d'un pistolet allemand Walther PPK, avec l'aide de deux exécuteurs fameux, les frères Ivan et Vassili Jigarev, "traita" 7000 hommes en 28 nuits pendant que des millions de pères de famille soviétiques (présumée bons) crevaient sur le front de la même mort que des millions de pères de famille allemands (présumés méchants), et je revoyais Joseph Czapski, dont une partie de la vie avait été consacrée à rétablir la vérité sur l'assassinat des 25.000 officiers et étudiants polonais assassinés par les Soviétiques, qui pleurait ce jour-là sur une page des Nuits florentines de Heinrich Heine que je lui lisais dans sa modeste soupente où voisinaient ses toiles récentes et les centaines de carnets reliés de son légendaire journal.

    Czapski36.jpgLes bras réunis autour de ses immenses jambes pliées, ses immenses mains jointes comme pour une prière, la voix haut perchée d'un vieil enfant, Czapski m'avait donc demandé de lui lire deux ou trois pages des Nuits florentines  que notre ami Dimitri aimait tant lui aussi et qu'il rééditerait des années plus tard, mais je ne me rappelle pas ce qui avait tant ému, ce jour-là, l'artiste octogénaire revenu de toutes les horreurs du XXe siècle - des bombardements de Varsovie où l'essentiel de son oeuvre avait été détruit, à la bataille de Monte Cassino où les Polonais avaient appris la forfaiture des Alliés les livrant à une nouvelle dictature. Je ne me souviens pas de la source de cette émotion si vive, mais celle-ci me rappelle, à l'instant, les mots que Varlam Chalamov consacre à la rosée du matin dont les perles scintillent au soleil, derrière les barbelés du goulag...   

    Un homme est trop fragile pour résister à une balle qu'on lui tire à bout portant dans la tête. Mais le même homme fragile est capable de résister à la violence par son art ou par ses larmes.

     

     (Extrait d'un livre en chantier)

     

    Katin4.jpgPour mémoire: Katyn, d'Andrzej Wajda. Avec d'indispensable compléments, dont un entretien avec Wajda et le témoignage de Joseph Czapski. DVD Montparnasse.

     

     

    Les livres de Joseph Czapski ont été publiés à L'Age d'Homme et chez Noir sur Blanc.