UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Du racisme ordinaire

    Fassbinder53.jpg

    À propos de Tous les autres s'appellent Ali, de Rainer Werner Fassbinder

    Tous ceux que dégoûte viscéralement et moralement le racisme ordinaire, à commencer par celui que chacun porte naturellement et culturellement en lui, seront touchés par ce film dans lequel Fassbinder se donne le pire rôle du sale con nullache et bougnoulophobe par veulerie compulsive.

    Pas bien belle et un peu grosse, le faciès assez patate ridée et la taille lourde de la cinquantaine éprouvée par son veuvage (le mari était Polac et lui a légué son nom peu boche) et trois enfants adultes, Emmi, réfugiée de la pluie un soir dans un restau popu, se lie en un rien de temps, couche la même nuit par tendre affinité, et se marie bientôt avec un grand Marocain au nom long comme un jour sans couscous, qui se présente en Ali pour faire court.
    Comme on s'en doute, les voisines d'Emmi, autant que les femmes de ménage qui bossent dans la même entreprise, commencent par l'ostraciser, imitées par l'épicier d'en face; mais les pires vexations, jusqu'aux injures et aux coups (un coup de pied de son fils dans la télé) que doit subir Emmi viennent de ses tout proches, lors de la présentation calamiteuse qu'elle fait d'Ali à ses enfants, dont pas un ne serre la main ni ne sourit à l'"intrus". Autant dire qu'on s'attend à ce que tout finisse en catastrophe, et pourtant non: Fassbinder est un réaliste et point du tout un idéologue à démonstrations préétablies, et la vie nous réserve toujours des surprises.
    Bien entendu, la vie de ce couple atypique ne baigne pas dans l'huile. Emmi n'a pas envie de se mettre au couscous, et Ali ressent parfois quelque élancement bestial qui le font revenir deux ou trois fois à la blonde tenancière du restau. Tout ça pour dire que le trait, même accusé, n'exclut pas les nuances et moins encore un fonds de tendresse propre à RWF.

    On est en outre estomaqué de constater que, la même année 1974, Fassbinder ait pu enchaîner le tchékhovien Effi Briest - où il est aussi question cependant des vicissitudes vécues par une femme en milieu bourgeois - et ce tableau du racisme ordinaire dans l'Allemagne des années 60-70 qui vaut tout à fait, par ailleurs, pour la Suisse de la même époque et trouve, aujourd'hui, de nouveaux échos "par chez nous"...
    Une fois de plus, enfin, on relèvera la position très particulière, à la fois directe, voire agressive, et non moins nuancée, tenue par RWF face à un aspect de la misère sociale et morale de notre époque. Plus que l'indignation vertueuse de tant de militants de la Bonne Cause, c'est la rage lucide et fraternelle qui domine ici, incarnée par des personnages dont aucun, jusqu'aux plus obtus ou mesquins, n'est "condamné".


    Last but not least: on se doit de relever la formidable prestation d'actrice de Brigitte Mira, dans le rôle d'Emmi, autant que la présence intense et vibrante d'El Hedi Ben Salem, autre comédien "fétiche" de RWF.

  • Haute couture sado-maso

    Fassbinder42.png

    À propos des Larmes amères de Petra von Kant, de Rainer Werner Fassbinder

    Les mécanismes de la passion, et leurs variations sado-masochistes, n'ont pas de secret pour Rainer Werner Fassbinder, mais ce n'est pas ce que je préfère chez lui, de loin pas. Plutôt me hérissent ces complications d'enchevêtrailles physiques et psychiques de femmes plus ou moins fatales, anguleuses et blêmes, et d'hommes plus ou moins durs ou louches. En voyant tout ça, je me dis qu'un bon Tati ferait remède, mais en attendant voyons ça...
    Cette Petra von Kant (une saisissante Margit Karstensen, plus aquiline et névrotiquement hystérique que dans Martha) a rêvé d'un idéal amour-sans-concession avec son mari qui l'a plaquée (elle prétend que c'est elle, mais on doute) avant de se replier dans la solitude nombreuses des femmes à femmes. Elle est visiblement arrivée, de souche bourgeoise et professionnellement lancée dans la couture chic, tenant sous sa coupe une esclave diaphane à lèvres minusculeusement dessinées genre diva du muet et surnommée Marlene.
    Fassbinder44.jpgPuis apparaît une comtesse Sidonie qui défend le mariage acclimaté par lâcher réciproque de lest, au dam de Petra qui veut de la passion pure. Laquelle lui arrive, par Sidonie, avec l'arrivée de Karin, belle et bonne fille bien en chair tout auréolée de blondeur, du surcroît silhouettée pour des modèles, dont illico Petra s'entiche. Débarquant d'Australie, séparée momentanément de son mari, Karin, dans la vingtaine et de souche popu, se chercher un job sans trop de moyens pour y prétendre. Ce qui arrange l'affaire immédiate de Petra, tout de suite avide de privautés exclusives moyennant mécénat et promesses de gloire en Top Model, au point que Karin, tendre au naturelle et pas trop compliquée, consent pour un temps au pelotage.
    Petra croit mener le jeu et tirer les ficelles, autant qu'elle continue de tenir Marlene à sa botte, mais elle a la faiblesse d'aimer réellement, ce qui se conçoit à la flamboyante présence de Schygulla. Donc Petra est à la fois la patronne et le maillon faible, éprouvée un soir par Karin en mal de mâle et qui découche, jusqu'au retour du mari joyeusement accueilli au dam de son amie la traitant aussitôt de pute avant de se rouler par terre de confusion repentante.

    Le film est l'un des plus glamoureux de RWF, tant par l'hollywoodisme des personnages que par la mise en scène à jeux de miroirs démultipliant les plans et les reflets de l'envie espionne (Marlene) et de la jalousie.
    Pas un mec là-dedans. On pourrait croire que ça repose: tout le contraire. Et le seul enfant, fille de Petra plutôt ado à dégaine de gros canari jaune à chaussettes de pensionnaire d'institut smart, est caricature autant que la mère bourgeoise de Petra, que celle-ci entretient sans l'empêcher de déplorer le scandale lesbien.
    Fassbinder47.jpgCe qui intéresse Fassbinder est évidemment la fragilité de Petra, qui se retrouve seule à la toute fin, délaissée même par Marlene à laquelle elle a proposé une sorte d'affranchissement d'égale à égale, dont la soumise ne veut point. Fais-moi mal ou je me tire...
    Tout ça fourmillant de notations pénétrantes, dans une mise en scène qui se fige étrangement vers la fin, comme si le réalisateur cessait de s'intéresser à ses personnages: assez de ces plantes bourgeoises, ach quatsch !
    Le tonus artistique du film s'en ressent un peu, qui me semble se complaire dans une suite de plans picturalement composés à l'extrême, d'une géométrie symboliste à la Hitchcock, l'intensité des échanges en moins

    Bref, l'émotion fouaille moins qu'à la fin de Martha, du Secret de Veronika Voss ou de L'Années des treize lunes, mais Fassbider est passionnant jusque dans ses fléchissements, voire ses éventuels ratés.