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  • L'Afrique au coeur

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    Première soirée d'hier en beauté, au 7e Festival Cinémas d'Afrique, à Lausanne, en dépit de quelques ondées sur l'écran Open Air de Montbenon. Avec la projection de La Pirogue du Sénégalais Moussa Touré, un très beau film plein d'humanité. Autant que, projeté ce soir, le long métrage d'un autre Sénégalais, Alain Gomis, intitulé Aujourd'hui et déjà vu à Locarno. 

     

    "Je n'ai jamais vu autant de monde sur l'Esplanade", s'est exclamé hier soir Alain Bottarelli, l'un des animateurs de Cinémas d'Afrique, avec son compère Boubacar Samb également présent. De fait, ce ne sont pas moins de 450 spectateurs qui s'étaient assis sur les gradins gazonnés de l'Esplanade en plein air de Montbenon, jouxtant la Cinémathèque suisse, pour assister à la projection de La Pirogue, après les préambules d'une démonstration de danse frottée de hip-hop, par une compagnie locale, et la présentation de l'action Cinomade, visant à la présentation de films de sensibilisation au Burkina Faso, à laquelle une collecte a permis d'offrir un nouveau bus.

    Rappelant le déclin du cinéma africain de ces dernières décennies "après un âge d'or certain", Frédéric Maire, directeur de la Cinémathèque suisse, a souligné le regain de vitalité récent des cinématographies africaines, dont le festival offre un aperçu.

     

    Africa9.jpgLa Pirogue de l'espoir

    Dans la foulée, après un premier couac technique et une première ondée, le public a pu découvrir La Pirogue du Sénégalais Moussa Touré, qui a présenté lui-même son film. 

    Africa44.jpg"Nous autres,à Dakar, nous ne vivons pas seulement au bord de l'océan", a déclaré le réalisateur en substance: "Nous vivons dans l'océan - l'océan est notre horizon". Or il s'est trouvé, pendant quelques années, que tout horizon s'est bouché aux yeux de nombreux Sénégalais, jeunes particuièrement, qui ont choisi "la pirogue" pour atteindre des rivages moins désespérants. À la fin du film, l'on apprend que quelque 50.000 personnes de tous âges ont pris ainsi la mer, dont 5000 environ y ont perdu la vie.

    Africa5.jpgAdmirablement filmé (on se demande d'ailleurs comment, techniquement, certaines images si maîtrisées ont pu être tournées dans le tumulte des flots), La Piroguesaisit par sa beauté hiératique et comme épurée, sans rien d'esthétisant pour autant. Sans autres détails documentaires sur la situation socio-économique du moment, Moussa Touré focalise son regard sur une trentaine d'hommes et, montée à bord en clandestine, une femme qui provoquera, on s'en doute, diverses réactions, à commencer par la proposition de la balancer par-dessus bord.

    Africa19.jpgFiction ou document humain sublimé ? On ne se le demande pas, tant la densité et la force expressive de ce poème cinématographique transcende les genres. Du capitaine désigné, impressionnant de carrure et de dignité (Souleymane Seye Ndiaye), aux passagers de provenances, de religions et de langues  diverses (notamment un groupe de Peuls, qui font figure de personnes plus déplacées que les autres... ), les migrants de la pirogue acquièrent, au fil de la traversée, durant laquelle les morts se succéderont, le statut quasi symbolique d'un groupe humain en détresse au milieu de nulle part -et l'onpense à l'extraordinaire scène du naufrage de L'Homme qui rit de Victor Hugo, quand la prière collective s'élève soudain . De la même façon, à un moment donné, alors que tout semble voué à la perdition, les psalmodies d'un griot, entre autres chants traditionnels, surgissent de la nuit à vous fendre l'âme.

    Bref, c'est un beau film d'émotion non sentimentale, où les visages silencieux sont cadrés avec une profonde et respectueuse tendresse, que La Pirogue, dont le dénouement, avec retour forcé à la case départ pour certains survivants, scelle la douloureuse vérité sur fond de crise tous azimuts. À voir et revoir...   

     

    LocarnoGomis3.jpgMélancolie du dernier jour

    C'est une autre image de Dakar, loin de la mer et semblant parfois un dépotoir dévasté, qu'Alain Gomis donne dans Aujourd'hui, qu'il présentait récemment au Festival de Locarno. L'argument du film rappelle, en raccourci, celui de La Mort d'Ivan Illich de Léon Tolstoï, dont Akira Kurosawa a tiré le prodigieux Vivre. Plus précisément, il s'agit de la mort annoncé du protagoniste, qui va survenir ici le jour même et pas dans quelques semaines ou mois. Satché (le poète et musicien hip-hop Saul William) se réveille le matin, dans la maison de sa mère, en sachant (comme elle et tous ses parents et amis, voire toute la ville et le pays) que cet aujourd'hui est le dernier qu'il lui est donné à vivre. Accueilli la matin avec tous les égards affectueux de ses proches, le protagoniste, qui a passé quelques années aux USA avant de revenir au Sénégal pour la solennelle occasion (!),va traverser la ville en compagnie de son meilleur ami, qu'il quittera le soir pour retrouver sa femme (pas vraiment ravie par ce qui lui arrive) et ses enfants. D'une ancienne maîtresse probable à ses camarades de non moins probable militance politique, en passant par les rues et la cour d'un Hôtel de Ville où il arrive trop tard pour être fêté - épisode un peu surréaliste, voire fellinien, qui dit pas mal de choses sur l'état de l'Administration, sans un mot relevant du discours politique-, Satché s'arrête dans le jardin d'un beau grand oncle sage (interprété par un beau grand acteur décédé il y a peu de temps...) qui lui fait remarquer, comme il s'étonne de ce qui lui arrive, que c'est en somme une chance de savoir le jour de sa mort, qu'on peut vivre ainsi avec une intensité particulière... Et de lui montrer ensuite, comme Satché lui a demandé spécialement de laver son corps le lendemain, les gestes rituels avec lesquels il accomplira, avec la gravité requise, ces ultimes ablutions...    

    Dénué de toute emphase dramatique, Aujourd'hui touche à la poésie par la beauté de ses images, de ses cadrages souvent insolites mais jamais maniérés, autant que par sa bande sonore vaguement bluesy (comme dans Vivre de Kurosava, l'inoubliable mélopée du vieil homme sous la neige) et son enchaînement de plans très épurés rappelant ceux d'un Pedro Costa.

    Ceux qui réclament un cinéma engagé à proportion des problèmes de l'Afrique seront peut-être décontenancés par ce film, et je trouve cela très bien. Je trouve très bien qu'un sentiment humain à caractère universel, lié à la crainte de lamort et au besoin de justification qu'éprouve tout individu confronté aux échéance sultimes, se module ainsi avecélégance et naturel. La dernière étreinte de Satché et de sa femme apparaît comme une sorte d'effusion essentielle, par delà les corps, après une longue station sur deux chaises-longues où chacun semble perdu dans ses pensées entre les gosses qui vont et viennent et la lumière qui décline...    

     

    LocarnoGomis.jpgAlain Gomis. Aujourd'hui. Au Cinématographe de la Cinémathèque, ce 24 août à 21h, et le dimanche 26 août à11h. Un court métrage de Daouda Coulbaly, La Maison de la vérité, complète le programme. Il s'agit d'une approche de la tradition Bambara, ethnie principale du Mali, à travers le regard des ancêtres courroucés...   

  • Les frères rastaquouères

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    1925. Alexandre et Charles-Albert Cingria bigarrent la culture romande

    Les frères Alexandre et Charles-Albert Cingria font figure d’oiseaux de Paradis dans la volière bien sage voire un peu grise de la culture romande de la première moitié du XXe siècle. « Il ne saurait y avoir d’autre pays que le Paradis », écrivait d’ailleurs Alexandre le peintre, dit le Magnifique, comme Charles-Albert l’écrivain, dit le Merveilleux, n’aura cessé de l’illustrer dans son œuvre.

    « Drôles d’oiseaux » aux yeux des conformistes, les deux frères à double origine dalmate, par leur père, et polonaise, par leur mère, assumaient princièrement leur état de « sangs mêlés, déclassés, rastaquouères ». Que ce soit dans la peinture et l’art verrier pour Alexandre l’aîné (1879-1945), ou dans la littérature pour Charles-Albert (1883-1953), ces deux grands tempéraments lyriques, également baroques et mystiques, ont marqué la vie littéraire, intellectuelle et artistique de notre pays tout en défrayant la chronique locale par des comportements hors norme, nourrissant de vraies  légendes – surtout le génial et terrible Charles-Albert.

    CINGRIALEX1.jpgEn 1925, c’est pourtant à Alexandre, le plus sage des deux frangins, qu’il arrive un premier « pépin ». L’incident se passe à Milan. Bousculé par des inconnus, insulté, arrêté par deux carabiniers, accusé de vol, interrogé et incarcéré à la prison San Vittore, l’artiste sera libéré après cinq jours de détention sur l’intervention d’un Conseiller d’Etat genevois, sans explications ni excuses. Commentaire de Charles-Albert qui va faire bientôt l’expérience des ergastules du Duce : « C’est un genre de police des Etats capitalistes occidentaux depuis 6, 8 ans »…    

    Cingria13.JPGComiquement taxé d’ « ambigu » » par son ami poète Max Jacob, connu lui-même pour son faible à l’égard des jeunes gens, Charles-Albert est arrêté en octobre 1926 sur la plage d’Ostie, en compagnie louche  de deux ragazzi di vita. Or la police « capitaliste » sévit derechef et Charles-Albert se retrouve incarcéré à la prison romaine de Regina Coeli. Un procès expéditif aboutit au verdit de neuf mois de réclusion. Charles-Albert invoque le procès politique. Son frère et ses amis se bougent. Max Jacob alerte Claudel qui alerte le quai d’Orsay. Mais  c’est  Gonzague de Reynold, giflé par Charles-Albert quelques années plus tôt pour des questions pseudo-idéologiques (en fait, Gonzague avait vexé le frère cadet en affirmant que seul l’aîné des frères était digne d’estime…) qui intervient auprès du ministre de la Justice fasciste, préconisant la libération du lascar sous condition d’un internement psychiatrique en Suisse.  Largement documentée par Pierre-Olivier Walzer dans Les prisons de Charles-Albert, l’affaire fera grand bruit dans le landerneau littéraire romand et vaudra à l’écrivain une réputation de « pédéraste » qu’il récusera toujours à grand cris. Le fait est que l’essentiel de sa vie sera désormais voué à la sublimation par l’écriture, hors de toute relation affective ou sexuelle suivie, avec l’alcool pour soutien. La légende « bohème » des deux frères fera florès. Mais leurs œuvres respectives volent à d’autres hauteurs.

    Cingrialex6.jpgEn 1925, Charles-Albert compose sa première chronique à la Nouvelle Revue Française, contre les Surréalistes. Refusée.  Mais  Jean Paulhan sera plus tard le défenseur le plus ardent du merveilleux prosateur. La même année, Alexandre la magnifique expose au Musée Rath de Genève, où son œuvre commence d’être appréciée. Ami de Strawinsky dès 1913, il a collaboré aux Cahiers vaudois autant que Charles-Albert, notamment avec La décadence de l’art sacré que Claudel encense. De la théorie polémique à une pratique novatrice, il deviendra le pilier du fameux groupe de Saint-Luc, cristallisant le renouveau de l’art verrier, en collaboration étroite avec l’architecte romontois Fernand Dumas. Choquant parfois le clergé local, Alexandre et le groupe de Saint-Luc auront le soutien de Mgr Besson et de l’Abbé Journet, autant que de Claudel et Maritain. Or le paradoxe est que ce Byzantin baroque jouera le rôle le plus éminent dans le renouveau de l’art sacré de nos régions. D’une façon analogue, nul n’a parlé de la capitale vaudoise avec plus d’originalité et de verve poétique que Charles-Albert dans ses Impressions d’un passant à Lausanne, ni déployé plus de pénétrante observations sur le génie d’un lieu que dans ses Musiques de Fribourg. « Rastaquouères » honorant le pays romand ? L’art fait parfois des miracles… 


    Cet article a paru dans l'édition de 24Heures du 24 août 2012, à l'enseigne de la série consacrée aux 250 ans du journal. À chaqueannée a été consacrée la dernière page complète de celui-ci. Un livre en sortira en fin d'année.Cingria33.jpgCingrialex4.jpg