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  • Pensées du soir

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    Notes de l’isba (15)

    De l’intranquillité. – À un moment donné le voile s’est déchiré au regard de l’enfant et c’est alors que, pour la première fois, il s’est senti seul et perdu, plus une main, plus une porte, plus une issue que ce ciel au-dessus mais point d’ailes ; il a vu ce qu’il en est et cette évidence claire-obscure  a fait de lui désormais ce permanent inquiet se tenant là comme si de rien n’était, allons passons, passez passants, dimanche nous attend…

     

    De la nature. – Depuis lors quoique vous fassiez et me disiez elle est toujours là à me guetter, mais vous n’y êtes pour rien, allez, et si vous préférez ne pas y penser c’est votre affaire lors même que je la vois qui vous guette aussi - sûr qu’il y en aura pour tout le monde quoique vous fassiez pour l’oublier tout en vous impatientant de me faire taire, mais pas un instant elle n’aura de cesse de vous faire taire vous aussi, ça ne fait pas un pli ; et cependant que la nature est belle ce soir d’été indien et quel agréable chemin dans la prairie…

     

    De la personne. – Il n’y a plus là de place pour aucune pensée vivante et c’est pourquoi je suis sorti et me suis éloigné, il y avait là-bas trop de bruit et d’agitation pour rien, trop de rendez-vous et de réunions pour rien - mais je n’ai pas fui pour autant, je  n’y suis pour personne qu’en apparence alors que je reste plus que jamais, ici et maintenant, présent  en personne…  

     

    (Ces notes ont été prises en marge de la lecture de Dimanche m'attend, dernier journal de Jacques Audiberti paru chez Gallimard en 1965, l'année de sa mort,) 

     

    Image JLK : Crépuscule d’été indien

  • Jouvence des vieilles peaux

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    Notes de l’isba (14)

    Mémoire vive. - Proust ne dit pas ce qu’on a été mais ce que nous devenons en ressaisissant notre matière de mémoire. La mémoire active de Proust est un filtre qui se développe et s’affine au fur et à mesure qu’elle s’exerce, comme augmentée par elle-même et par la matière qu’elle ne cesse de filtrer et de transformer – de mettre littéralement en forme-, et de ce mouvement constant, de ce brassage de grands fonds en moires affleurées, de cette distillation fine émanent ces pages de loin en loin sublimes qui sont comme autant d’expressions d’une extase en lentes ou fulgurantes fusées.

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    Une pensée libre. - La lecture du vieux Gustave Thibon, dans L’Illusion féconde recueillant les pensées du jeune homme de nonante ans, me fait toujours du bien et depuis mes vingt ans de personnaliste de gauche et de droite en même temps et de tous les goûts de ma nature. Or il en va de cette lecture comme du bon pain et de l’eau claire, sur une faim et une soif que jamais les Modernes n’ont rassasiée ou étanchée. Ce vieux veilleur des champs m’est resté comme l’incarnation d’un penseur indépendant selon mon cœur de tous les âges, certes nourri de ce fou de Nietzsche et de l’allumée Simone Weil qu’il a défendus comme personne, mais à mes yeux libre de toute attache en dépit de ses liens avec la France souverainiste et le catholicisme traditionnel, dont je me fiche évidemment pour mieux écouter sa vraie voix ferme et bonne de passant profond, paysan du ciel comme Haldas ou Ramuz, fidèle assurément mais plus que cela : laissant à chacun vivre ses fidélités innées ou acquises -  et notre commun amour pour la vie et les gens, la poésie et les livres qui diffusent à travers les siens que je rassemblerai tous ici, à l’isba, au bord du ciel.

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    Passé l'âge. - Une sagesse qui ne rayonne pas, une vieillesse qui ne rayonne pas, une parole qui ne rayonne pas restent à mes yeux lettres mortes, auxquelles je préfère les égarements juvéniles et les folies rebelles. Mais les vieilles peaux dorées par le Temps, les vieilles sentences répétées en psalmodiant sous l’arbre à sagesse, la vieille chanson de l’humanité qui se raconte n’en finissent pas, tous âges mêlés comme lapins au clapier humain, de nous revivifier…    

    Gustave Thibon. L'illusion féconde. Fayard, 186p.


  • Le cercle et la flèche

     

    Notes de l’isba (13)
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    De l’autre vie. - Enfin Kolia demande à Karamazov : « Est-ce vrai ce que dit la religion, que nous ressusciterons d’entre les morts, que nous nous reverrons les uns les autres, et tous, et Ilioucha ? »

    Alors Karamazov : « Oui, c’est vrai, nous ressusciterons, nous nous reverrons, nous nous raconterons joyeusement ce qui s’est passé ».

    Et moi : je ne sais pas, ce n’est pas sûr tout ça, enfin moi je n’en suis pas sûr, mais ce qui est sûr c’est ça : c’est que nous nous racontons et nous raconterons à n’en plus finir et joyeusement tout ce qui s’est passé, ainsi les livres sont-ils une préfiguration de la joyeuse conversation du Paradis…

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    De la lecture. - Des tas de livres qui paraissent sont des livres possibles, mais nécessaires ? C’est ce que je me demande à chaque rentrée devant le nouveau déferlement de livres possibles et parfois suffisants, mais nécessaires ? En tout cas les papiers possibles sur des livres possibles tiennent le haut du pavé.

    C’est en effet de ça que sont remplis les espaces des médias, par contagion et contamination du possible commerce ou du possible du moment, qui fait qu’un article possible le sera mieux s’il est le premier à parler d’un nouveau livre possible, disons le nouveau livre d’Emmanuel Carrère, et voici paraître dans Les Inrocks un premier papier possible sur ce roman lui aussi possible, bientôt suivi par d’autres papiers non moins possibles dans Le Point, L’Express, Le Nouvel Obs’, ainsi de suite.

    Mais rompre le cercle du possible et passer à la flèche du nécessaire est-il si difficile que ça ? Je ne le crois pas. Comme je n’ai pas lu le nouveau roman d’Emmanuel Carrère, je ne saurais dire s’il est juste possible ou réellement nécessaire. Donc je prendrai mon temps. Il se trouve que je n’ai pas fait mon possible en sorte de sortir un papier au moment où je pouvais m’inscrire dans ce cercle temporaire, hors duquel la péremption guette dans les rédactions. Mais le temps de la lecture défie celui du possible et du suffisant, et celui-là seul devrait m’occuper alors que trop souvent, pour assurer comme on dit, je me trouve commettre moi aussi des papiers possibles sur des livres possibles…

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    De l’optimisme. - La conclusion médiatique typique « donc on peut rester optimiste » prélude à toutes les esquives « positives » actuelles, au dam de l’optimiste lui-même, en lequel veille un réaliste. Ainsi, mon optimisme n’est-il pas un aveuglement devant ce qui est mais un appel de mon corps mortel entier, et donc de mon esprit, à ce qui survit de notre joie d’être au monde et à ce qui la vivifie sans nous abuser.

    Image:Philip Seelen

  • Claire-obscure est la passion

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    Notes de l’isba (11)

    Partage. – Il n’est pas de plus grande joie, pour quelqu’un qui vit la double respiration de la lecture et de l’écriture, que de trouver, dans un nouveau texte, la fusion d’une lecture du monde et d’une modulation jamais entendue du chant du monde. Or c’est ce bonheur très rare que j’aurai vécu ces derniers jours en lisant sur manuscrit Caravaggio, le dernier jour, de mon occulte ami Bona Mangangu.

    Bona3.jpegJe dis occulte car je ne connais Bona que par nos mots et sa peinture, puisque Bona est peintre aussi, et pourtant, après ce nouvel écrit en partage d’une incantation poétique à la vie à la mort, je me sens plus proche de Bona que de beaucoup  de gens de mon entourage, comme d’un frère d’esprit et de cœur qui finirait mes phrases et dont je devinerais la fin des siennes.

     

    Caravage5.jpgFusion. – Le miracle de ce livre à la fois bref et très dense tient, je crois, à un mélange à tout moment surprenant de clairvoyance intelligente et de poussées pulsionnelles ou tripales, de pénétration critique pure de tout pédantisme et d’expérience intime  de la création, d’un discours qui oscille lui-même entre confession et prône, invective et prière, analyse et effusion, et tout est là en puissance de ce qu’on sait ou qu’on sent du Caravage et de ses œuvres, disons plutôt de Michelangelo Merisi de Caravaggio, dit Le Caravage, en ses œuvres, et tout est là, tout est lié et relié, tout est religieux, tout est filtré par un amour plus fort que la mort dont l’art n’est qu’un résultat, tout sublime qu’il soit, cristal épuré de toute une vie de tourments et de turpitudes, de mouvements désordonnés apparemment mais à travers lesquels court un fil rouge – tout est ressaisi par dedans, puisque c’est lui qui parle, au seuil de ce dernier jour, face à la mer et à la mort, dans un torrent de mots qui résument une vie.

    Caravage22.jpgPassion. – Je ne sais combien de vies ont été vécues par le compère Bona, ce ne sont pas des choses qui se comptent, mais ce qui est sûr est que c'est comme si ce Congolais aux passions multiples, citant Cendrars comme il évoque Gesualdo ou saint Philippe Neri, poètes et penseurs de partout et de tous les temps, avait tout compris de ce qui compte vraiment. À savoir qu’un grand artiste n’a de comptes à rendre à qui que ce soit n’étaient deux ou trois personnes en une, pour parler chrétien, car c’est en chrétien que nous parle bel et bien ici Le Caravage, si révolté qu’il soit contre les curies et les aigres docteurs de la Loi.

    Caravage23.jpgSa peinture, tissée de ténèbres et de lumière, exprime évidemment les ténèbres et les lumières d’une vie, mais l’intuition baudelairienne de Bona Mangangu lui fait dépasser l’opposition conventionnelle de ténèbres toutes mauvaises dont triompherait la lumière toute bonne, en pétrissant ses ténèbres de lumière et en humanisant celle-ci. La tendresse est un élément, à mi-chemin de l‘amour terrestre et du détachement, qui baigne la parole du Caravage en ce dernier jour, où la mélancolie a sa part aussi, comme la sensualité revisitée sans relents moralisants, alors que le ressouvenir du crime ravive la blessure, au tréfonds de la conscience, d’un acte irréparable.

    Caravage26.jpgBaudelaire rôde dans ces pages, mais aussi Bloy, Barbey, Dante aussi dans la vision claire-obscure et le double recours à l’Elu et à une présence féminine un peu lointaine mais pure, un peu ténue mais d’autant plus présente et apaisante au milieu des beaux garçons fessus que le narcissisme masculin multiplie à l’envi, sans parler des amitiés chastes que le poète chante autant qu'il chante Rome et ses filles de joie.

    Caravage7.jpgEnfin, c’est un livre du recours ultime que ce Dernier jour du Caravage, qui dégage une voix émouvante d’un chaos puissamment évocateur de nos  temps actuels.

    Un premier exergue, de Chateaubriand, en oriente la teneur spirituelle : « Il faut des torrents de sang pour effacer nos fautes aux yeux des hommes, une seule larme suffit à Dieu ».   Et Bona Mangangu n’aurait pu trouver meilleur commentaire de son chant que dans cette citation finale d’Edouard Glissant : « Car s’il est vrai que la terre vous fournit la cadence, le poème seul décide du dernier mot »…