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  • Le vertige de notre époque

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    À propos d'Un roman russe et drôle, de Catherine Lovey

    par Bruno Pellegrino 

    Catherine Lovey est décidément pleine de ressources et de surprises : non contente de s’imposer dès son premier roman, un remarquable Homme interdit (Zoé, 2005, Prix Schiller découverte), suivi en 2008 d’un étrange texte (Cinq vivants pour un seul mort), déroutant et peut-être plus ardu que le précédent, elle publie en ce début d’année Un roman russe et drôle – assurément russe (quoiqu’à sa façon singulière), souvent drôle, et surtout très réussi.
    Valentine Y., Suissesse d’une quarantaine d’années, écrivain, célibataire à multiples amants et sans enfants, s’intéresse de près au sort de l’oligarque russe Mikhaïl Khodorkovski, envoyé dans un bagne sibérien suite à l’affaire Ioukos. À vrai dire, plus que de simple intérêt, c’est de fascination qu’il s’agit ici, fascination de cette femme, narratrice des deux tiers du livre, pour un homme qui aurait pu sauter dans un avion et se la couler douce dans une île privée, et qui a choisi de se laisser emprisonner à proximité de puits d’uranium à ciel ouvert – hautement radioactifs, cela va de soi. « Dans mon regard à moi, le destin de cet homme-là constitue un signe », écrit Valentine.
    Le début du roman installe le lecteur dans une écriture très libre, dont le rythme a quelque chose d’addictif, d’enivrant, orchestrant une multiplicité de voix mêlées sans guillemets, organisées par des marques plus subtiles et plus efficaces que la typographie. Cette impression générale de grande liberté (ce style fluide et jubilatoire, et cette narratrice presque sans attaches, qui peut décider de partir quand bon lui semble) baigne une bonne partie du livre, bernant le lecteur comme il berne Valentine, que ses amis auront pourtant tenté de retenir : « Tout arrive dans un roman », lui dit son ami S. dès les premières lignes, « et si ça se trouve, tu vas faire de ce personnage méprisable, haïssable, un héros ». Elle finit tout de même par s’en aller pour Moscou, où elle fait un séjour que clôt une longue scène hallucinée et mémorable dans les rues de la capitale à la recherche d’une galerie d’art contemporain. La dernière partie du livre est constituée par les mails de Jean à une certaine Ioulia Ivanovna, qui devrait l’aider à retrouver la trace de Valentine, disparue en Sibérie.
    D’une construction en trois parties similaire à celle de Cinq vivants pour un seul mort, Un roman russe et drôle raconte également l’histoire d’un individu qui quitte tout pour un autre pays, et qui s’y perd, qui s’y dilue, au milieu d’une polyphonie moins inoffensive qu’il n’y paraît. Pas de doute, on est chez Lovey : non seulement au niveau de l’histoire (cette façon de jouer avec la fiction et la réalité, d’envoyer le lecteur sur toutes sortes de pistes laissées ensuite en suspens), mais surtout dans ce rythme de la phrase et du récit, cet art de mêler à une intrigue captivante l’observation très fine de certains travers contemporains. Et là, ce dernier livre frappe plus juste et plus fort que les précédents.
    Il y est question de notre époque, des gens, des choses de notre époque, avec sérieux et légèreté, avec beaucoup de pertinence et beaucoup d’humour, sans verser dans l’essai ni la caricature. « Tout a été expérimenté, je dis bien tout, voilà le vertige de notre époque. » On y découvre la Russie comme un pays où « l’absurdité n’appelle aucun commentaire », le pays du « bal triste » d’après 1989, ce « possible de pacotille ». Plus généralement, tout le livre est une sorte de dialogue entre l’avant et l’après, un tissage ironique et mélancolique sur ce qui a changé, pour le meilleur ou pour le pire. Et il devient d’ailleurs bientôt évident qu’il ne s’agit pas vraiment de la Russie, encore moins de Khodorkovski, mais de quelque chose de bien plus large, bien plus universel, une génération qui « se meurt de n’avoir plus aucune raison valable de mourir », « la gabegie en vrai », ce genre de choses.
    Un roman russe et drôle est russe, oui, et drôle, c’est vrai – mais il est aussi, d’une certaine manière, à désespérer : il n’y a ici d’échappatoires, de sursis, de rémissions, que lacunaires et ambigus : « S’en aller sur les routes, le nez baissé ou levé, c’est égal, parce que c’est encore ce qu’il y a de mieux à faire quand on est vivant. »

    B.P.

    Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Éditions Zoé, 2010, 289 p.

    Cet article est à paraître dans la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, au début de mars 2010. Un clic pour accéder à notre site:
    http://www.revuelepassemuraille.ch/

  • Ceux qui formatent

     

    Panopticon882.jpgCelui qui tient un  registre journalier des noms de celles et ceux qui vont fumer sur le toit de l’Entreprise / Celle qui écrit à la direction de la Télévision pour se plaindre de la tenue excessivement voyante du présentateur vedette du TJ eu égard à la dignité de sa fonction financée par la et le contribuable à ce qu’on sache / Ceux qui se disent bicurieux au dam de toute identification claire au niveau de la sexualité libérée / Celui qui aligne ses employés pour les féliciter ou leur adresser un blâme collectif / Celle qui ne survivra pas à la levée du secret bancaire dont elle a fait son principe de vie depuis qu’elle gère la fortune d’un milliardaire bavarois devenu son amant malgré son bec-de-lièvre et après un long siège / Ceux qui ont vu des fortunes colossales s’effondrer avec une jouissance secrète bien plus intense que la petite secousse surévaluée d’un orgasme trimestriel / Celui qui surveille les marches arrière du fils du voisin ce crâneur roulant BMW qu’il se réjouirait de désigner à l’attention de la police du quartier /   Celle qui estime que rouler japonais est un début de trahison chez des employés du service public même en voie de privatisation / Ceux qui redimensionnent chaque semaine leur cheptel de clandestins nettoyant les chiottes de l’Entreprise / Celui qui enrage de n’avoir pas encore atteint le format d’un membre viril occidental classique en dépit de traitements plus ou moins onéreux / Celle qui ne se formatise pas des écarts de langage de son neveu Léo que son père pédant tend à tancer / Ceux qui ont un cerveau carré et des pieds plats correspondant aux nouvelles normes globalisées, etc.

    Image: Philip Seelen 

  • Le héraut du neuf

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    À propos de l'autobiographie de J.G. Ballard, La Vie et rien d’autre

     par Jean-François Thomas

    En juin 2006, l’écrivain britannique James Graham Ballard apprend qu’il est atteint d’un cancer de la prostate. Sur le conseil de son médecin, il commence en janvier 2007 la rédaction de son autobiographie, qui paraît l’année suivante sous le titre The Miracle of Life. L’écrivain décédera finalement de sa maladie en avril 2009. La Vie et rien d’autre a paru en français à la fin de l’année dernière.

    J. G. Ballard s’était déjà livré à un tel exercice en publiant Empire du soleil (1980), dont Steven Spielberg a plus tard tiré le film éponyme, autobiographie romancée de ses années de jeunesse. Dans la première partie de La Vie et rien d’autre, il revient sur sa peu banale enfance. Né à Shangai en 1930, le jeune Ballard explore cette «grande ville européenne, créée par des entrepreneurs britanniques et français, puis hollandais, suisses et allemands ». Le lecteur le suit comme guide dans une Chine d’autrefois, à l’ambiance Lotus Bleu de Tintin : concession internationale, riches européens méprisants et alcooliques, malheureux chinois exploités, torturés, mourants dans l’indifférence, bars et bordels, violence omniprésente. La vie coloniale dans tous ses fastes et sa cruelle inhumanité. Très vite, Ballard prend conscience qu’il existe deux mondes différents.

    En 1941, sitôt après l’attaque de Pearl Harbor, Shanghai passe sous contrôle japonais. La famille Ballard est enfermée dans un camp d’internement à Lunghua. Le futur écrivain va y vivre son adolescence. Il y connaîtra la faim, le froid, la barbarie des soldats japonais, mais y développera aussi une admiration pour les Américains.

    A seize ans, libéré, il gagne l’Angleterre. Le pays lui apparaît sale, triste, dévasté; vainqueur mais vaincu. Se pose alors pour lui la question de son identité, qui aura une forte influence sur son destin. « Sans doute me poussa-t-elle aussi à devenir un écrivain voué à prédire et, si possible, à provoquer le changement. »

    Grand amateur de cinéma, il découvre avec passion le surréalisme. «J’avais la nette impression, je l’ai d’ailleurs toujours, que la psychanalyse et le surréalisme ouvraient les portes de la personnalité humaine et de la vérité de l’être, mais aussi mes portes personnelles ». Plus tard, l’art moderne rejoindra son univers. Plus que de littérature, d’ailleurs, c’est surtout d’art que Ballard nous parle dans cette autobiographie. Notamment d’une exposition, This is Tomorrov (Londres, 1956), considérée comme l’acte de naissance du pop art.

    Après deux ans d’études de médecine, il gagne un concours de nouvelles (1951) et décide de devenir écrivain. Erre une année en Lettres, avant de vendre des encyclopédies au porte-à-porte puis de s’engager dans l’armée pour devenir pilote, un vieux rêve. En stage au Canada, il découvre la science-fiction américaine, alors en plein essor, dévore les magazines spécialisés et rédige des nouvelles. Il se donne un but : «J’allais intérioriser la science-fiction, à la recherche de la pathologie qui sous-tendait la société de consommation, le paysage télévisuel et la course aux armements nucléaires, vaste continent vierge de possibilités fictionnelles inexplorées». Contrairement aux idées communément admises, Ballard pense en effet que raison et rationalité sont impuissantes à expliquer le comportement humain et que, quelque part au fond de lui, l’homme aime commettre des atrocités. Pour Ballard, la science-fiction doit s’intéresser à l’espace psychologique, ce qu’il nomme « l’espace intérieur». Cette vision non conventionnelle l’empêchera d’accéder aux magazines américains, qui jugent ses textes trop subversifs.

    Sa rencontre, puis son mariage (1955) avec Mary Matthews, eut une influence décisive. En effet, Mary crut dur comme fer, dès le début, que son époux allait devenir un grand écrivain. Il publie sa première nouvelle en 1956. Trouve un travail de rédacteur dans un hebdomadaire, Chemistry & Industry. Trois enfants naissent de leur union : James (1956), Fay (1957) et Beatrice (1959).

    Un nouveau drame l’atteint en 1963, avec la mort de son épouse, des suites d’une infection contractée après une opération de l’appendicite. Ballard devient alors, avant la coutume, un homme au foyer, s’occupant de ses trois enfants. Et il écrit. C’est un homme tranquille, un père aimant, très loin de l’image de l’écrivain provocateur, de l’auteur à scandales de Crash ! et de La Foire aux atrocités, que l’on peut avoir de lui. L’amour que ses parents et ses grands-parents ne lui ont pas donné, il a su le découvrir pour l’offrir à ses enfants.

    Vers la fin des années soixante, il rencontre Claire Walsh, qui deviendra sa seconde épouse et l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie.

    La Vie et rien d’autre porte bien son titre. On ne trouvera pas dans cette autobiographie les secrets d’écriture de l’un des plus grands romanciers de langue anglaise. Bien sûr, Ballard y évoque ses succès littéraires, ses amitiés, et ses déceptions. Mais surtout, on suit l’histoire d’un homme, dont l’optimisme et le bonheur sont présents tout au long de sa vie, en dépit des vicissitudes qui le frappent. Un honnête homme qui conte en mots simples et en phrases sobres, avec souvent le sens de la formule, son parcours à travers le vingtième siècle, en des pages émouvantes et parfois bouleversantes.

    JFT

    J. G. Ballard. La Vie et rien d’autre. Denoël, 291 p.
    Cet article est à paraître dans la prochaine livraison du journal littéraire Le Passe-Muraille, à paraître au début mars. Pour en savoir plus: http://www.revuelepassemuraille.ch