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  • Les Vaches Noires

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    Sur cette plage infinie, noyée dans un ciel de plomb,
    Qui écrase la mer aplatie sur l’horizon bouché,
    Et les vagues rampantes sur le sable humide,
    Je scrute les scories et les strates,
    Rejetées par les flots des tempêtes et des marées passées…

    Cueillant dans les galets,
    Ces émeraudes douces et polies, témoins de liesses ou de solitudes,
    Tessons et bris de verre, rendus inoffensifs par le flux incessant,

    Triant coquilles pétrifiées et fossiles, vestiges d’autres époques,
    Ramassant squelettes d’oursins désarmés et coquillages brillants,
    Fantômes vides des multitudes myopes et grouillantes des fonds,

    Récoltant ces trésors de mémoire, humides et scintillants,
    Bientôt spectres secs et ternes, dans une coupe,

    Foulant aux pieds, meuniers du sable, les coques fragiles,
    Suivant l’empreinte éphémère, d’un pied nu, d’un fer,
    Ou d’un filet d’eau, indécis, ruisselant vers la mer effacée…

    Butant sur un blockhaus aveugle, ensablé sur le flanc,
    Dérisoire rempart de combats oubliés,

    Devinant dans la brume, les lointains colombages du Normandy,
    Qui protègent le confort douillet d’un faste révolu, et ses secrets d’alcôve,

    Fouillant ces passés, proches ou perdus dans la nuit des temps,
    Comme Midas, dans ce désert minéral, dans ce silence immobile,
    En quête d’une voix métallique et virtuelle,
    Pour se forger des souvenirs qui ne seront jamais…

    Frédérique Noir



    Ce poème inédit a paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, juillet 2006, No 70.

    Les Saintes, aquarelle de Frédérique Noir, médecin aux Hôpitaux de Paris.

  • Le tueur et la demoiselle

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    Le dernier roman d’Amélie Nothomb

    Quinze ans et quinze titres après Hygiène de l’assassin, qui révéla son talent atypique et tout à fait original, n’en déplaise aux vigiles du littérairement correct qui la snobent à qui mieux mieux, Amélie Nothomb en revient à un tueur propre sur lui que le goût des sensations neuves, révélé par un morceau de Radiohead (Pulk/Pull revolving Doors) alors qu’il se sentait « châtré de partout » après la fin d’un fol amour bête, lance dans une nouvelle carrière de tueur à gages « expérimental » mettant en valeur son ton inné de tireur d’élite.
    Après avoir « explosé » un commercial de l’alimentaire, un journaliste évidemment inutile à la société, un ministre et une directrice de centre culturel non moins offensants par leur seule existence, avec une volupté virginale (« Rien n’est vierge comme un tueur ») et croissante, cet onaniste de l’acte semi-gratuit (et doublement payé) se trouve piégé dans une embrouille plus compliquée que ses exécutions impeccables à deux-coups, où telle jeune fille sauvage, comme les aimait Anouilh, le prend de vitesse et au dépourvu, ayant, elle, une raison supérieurement motivée de tuer : le viol, par son salaud de père, de son plus personnel secret.
    Vif et incisif, superbement enlevé, truffé comme à l’ordinaire de digressions pénétrantes (sur les cinq sens comparés, le sexe, la rencontre, l’intimité, les textes sacrés), ce Journal d’Hirondelle, après un Acide sulfurique controversé, d’ailleurs assez injustement, et un peu bâclé tout de même sur la fin, relève de la meilleure veine de la romancière pêchant ici dans les eaux perverses d’un Mishima qu’elle admire, entre conte (a)moral et méditation paradoxale, au fil d’une écriture cinglante et truffée de trouvailles d’un humour sardonique assez irrésistible.

    Citations au vol :

    « C’est le corps qui rend gentil et plein de compassion pour le prochain ».

    « Rien n’emporte autant l’adhésion que le cliché de zinc ».

    « Le corps n’est pas mauvais, c’est l’âme qui l’est ».

    « C’est le gras du cerveau qui a inventé le mal ».

    « Un tueur est un individu qui s’investit davantage dans ses rencontres que le commun des mortels ».

    « Si Proust avait assassiné Joyce dans ce taxi, on serait moins déçu, on se dirait que ces deux-là s’étaient trouvés ».

    « Les petites dindes qui forment la majorité des vierges, sont aussi dépourvues de mystère que leurs aînées. Mais il y a ces cas de demoiselles silencieuses qui, elles, sont ce que la nature humaine a produit de plus étranger».

    « On entend beaucoup moins bien la musique les yeux fermés. Les yeux sont les narines des oreilles ».

    « Aucune fleur ne fleurit autant que la pivoine. Comparées à elle, les autres fleurs ont l’air de maugréer entre leurs dents ».

    Amélie Nothomb. Journal d’Hirondelle. Albin Michel, 136p.