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  • Double révélation

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    En lisant Le nègre factice de Flannery O'Connor

    Quand il se réveillece matin bien avant l'aube, dans la lumière lunaire qui lui montre son propre reflet, dans le miroir, comme celui d'un jeune homme, alors qu'il se figure incarner la sagesse d'un Virgile prêt à conduire Dante aux enfers, Mister Head pense aussitôt à la mission morale qu'il s'est assignée ce jour, consistant à donner une bonne leçon à son petit-fils Nelson, dix ans et fort insolent, en  lui montrant quel enfer est la ville et en lui faisant voir, par la même occasion, ses premiers nègres.  De leur trou de province qui en a été épuré, ils gagneront donc la ville par le train qui, tout à l'heure, ne s'arrêtera que pour eux. Quant à Nelson, il est à vrai dire impatient de retrouver Atlanta où il se flatte d'être né, alors qu'il n'a connu la ville qu'en très bas âge, avant la mort de sa mère. Ce qui est sûr, c'est que son grand-père l'énerve, qui prétend le chaperonner et lui rappelle à tout moment qu'il ne sait rien. Et pourtant : "Grand-père et petit-fils se ressemblaient assez pour être frères, et même frère d'âge assez voisin: à la lumière du jour, Mr Head avait un air de jeunesse, tandis que le visage de l'enfant semblait vieux, comme s'il avait déjà tout appris et ne fût pas fâché de tout oublier". Cette balance incertaine des âges va d'ailleurs se trouver modulée d'une façon saisissante au cours de cette nouvelle de vingt pages marquée par une double révélation, pour l'enfant autant que pour le vieil homme.

    Les thèmes de l'égarement et de la perdition, de l'édification morale volontariste conventionnelle et de son retournement, sont au coeur du Nègre factice, qui aborde aussi frontalement la question de l'exclusion raciale.

    Dès le voyage en train du sexagénaire et de son protégé, celle-ci s'exprime dans un bref dialogue suivant le passage, dans le couloir, d'un Noir imposant, suivi de deux femmes également bien mises.

    "Qu'est-ce que c'était ?", demande alors son grand-père à Nelson. Et celui-ci: "Un homme", avec le regard indigné de qui en a assez d'être pris pour un imbécile. Et le vieux: "Quelle espèce d'homme ?". Et le gosse: "Un gros homme". Alors le vieux: "Tu ne sais pas de quelle espèce ?" Et Nelson: "Un vieil homme". Ce qui fait le grand-père lancer à leur voisin "C'est son premier nègre"...

    La relation des deux personnages va cependant se transformer jusqu'à s'inverser complètement, durant la journée qu'ils passent à Atlanta, après que le vieil homme aura perdu ses repères et se sera égaré avec l'enfant dans un quartier nègre. En chemin, alors que le gosse reste fasciné par le spectacle de la grande ville, il tente bien de lui en suggérer la monstruosité infernale en lui faisant humer la puanteur montée d'une bouche d'égout, mais le garçon finit par lui répondre. "Oui, mais on n'est pas forcé de s'approcher des trous" et de conclure: "C'est d'ici que je viens". Une scène, ensuite, scandalise le vieux, quand le gosse demande leur chemin à une grosse négresse en robe rose, dont le corps l'attire soudain maternellement et qui lui indique le chemin avant de lui donner du "p'tit lapin".

    Ensuite, il suffira que le gosse fourbu s'endorme sur le trottoir, que le vieux s'éloigne pour le mettre à l'épreuve à son éveil, que l'enfant affolé parte comme un fou et renverse une vieille femme sur la rue, que tout un attroupement crie au "délinquant juvénile" et que le grand-père, lâchement, se débine en affirmant qu'il ne connaît pas ce garçon, pour faire de cette errance un récit évangélique du reniement, perçu par Nelson dans toute sa gravité jusqu'à lui offrir sa première occasion d'accorder son pardon à quelqu'un. Quant à Mr Head, il découvre, avec la réprobation absolue chargeant le regard de son petit-fils, ce que c'est que "l'homme sans rédemption", jusqu'au moment où, devant un nègre en plâtre penché au-dessus d'une clôture, dans le quartier blanc qu'ils traversent, les fait se retrouver après l'exclamation du vieux: "Ils n'en ont pas assez de vrais ici. Il leur en faut un factice".

    La scène a quelque chose de Bernanos ou de Dostoïevski: "Mr Head avait l'air d'un très vieil enfant et Nelson d'un vieillard miniature". Alors le retour à la maison des deux voyageurs leur sera possible. Leur arrivée sous la même lune que le matin est d'une égale magie: "Mr Head s'arrêta, garda le silence et sentit à nouveau l'effet de la Miséricorde, mais il comprit cette fois qu'aucun mot au monde n'était capable de le traduire. Il comprit qu'elle surgissait de l'angoisse qui n'est refusée à aucun homme et qui est donnée, sous d'étranges formes, aux enfants.  

    Explicitement chrétienne par son inspiration et son langage, surtout dans sa conclusion, cette extraordinaire nouvelle, l'une des plus belles du recueil intitulé Les braves gens ne courent pas les rues, déborde infiniment de ce qu'on pourrait dire une littérature édifiante. La filiation catholique est évidemment essentielle chez Flannery O'Connor, et les allusions à la grâce et à la miséricorde relient la nouvelle à cette filiation théologique, mais l'histoire de Mr Head et de Nelson, comme toutes les histoires de cette grande poétesse du mal et de la douleur, ressortit à la Littérature de toujours et de partout dont aucune secte philosophique ou religieuse n'aura jamais l'apanage.

    Flannery O'Connor. Le nègre factice. In Oeuvres complètes (pp.258-279). Gallimard, collection Quarto, 1229p.    

     

               

     

  • Ceux qui se relookent

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    Celui qui se fait un masque de plongée sociale /  Celle qui lance le lipstick fuchsia à stylo assorti /  Ceux qui boostent le revitalisant facial aux hormones biodégradables / Celui qui épile les naseaux écumants de la cheffe de projet / Celle qui se grime genre Meurtre-et-Moselle / Ceux qui se paient la tête du monte-en-l'air écervelé / Celui qui se prétend absolument agnostique en admettant qu'on ne sait pas tout /Celle qui trouve le nouveau papier peint de Jean-Patrick limite déprimant / Ceux qui apprennent la mort du Chef pendant leur Think tank qui ne sera donc pas suivi par l'ordinaire partie de squash / Celui qui s'est fait corriger le profil style Apollon du Belvédère hélas sans la patine des ans chantée par Elie Faure / Celle qui ne sourit jamais aux Japonais qu'à demi  comme la Joconde en somme / Ceux qui avaient les dents du bonheur avant ce dentier de malheur / Celui qu'on a nommé aux RH pour sa ressemblance avec Rock Hudson dont il partage d'ailleurs les moeurs mais ça reste entre nous / Celle qui a choisi les enceintes à 50 watts pour son nouveau soutif stéréo / Ceux qu'on dit faits à la ressemblance de Dieu mais leur lifting reste conseillé par certains croyants de leur connaissance /Celui qui vous dit en face tout ce qu'il pense de votre profil Facebook / Celle qui n'a pas besoin de vous rappeler qu'elle est un nez de chez Guerlain vu que sa seule vue vous met au parfum / Ceux qui voient encore rouge malgré leurs bleus / Celui dont le bec-de-lièvre émeut les tortues de la haute / Celle qui estime que le visage reflète la spiritualité de l'âme du sujet comme l'illustre celui d'un DSK / Ceux qui disent tout en souriant dans leurs rides / Celui qui se croit beau alors qu'il est juste joli / Celle qu'on dit un joli parti sans vouloir la vexer / Ceux qui prônent la burqa pour toute beauté risquant de distraire le croyant mâle de la contemplation du Barbu barbon à bajoues et babines, etc.