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  • Du petit et du grand Goût

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    Variations cingriesques (6)

    La définition du goût est délicate, et particulièrement dans une société très mélangée et culturellement très métissée. Dire là ce qu'on estime simplement le "bon goût", ou le goût esthétique qui doit primer, est d'autant moins aisé qu'à tout moment le moindre jugement qualitatif, par exemple en matière de beauté, se trouve en butte au soupçon d'élitisme ou d'ethnocentrisme.

    "Pas mal de gens sont nés petit goût et meurent petit goût", remarque Charles-Albert sur un feuillet retrouvé dans ses cartons posthumes, intitulé Larvaire. Et de préciser: "Est-ce le contraire du grand goût (celui-là assez mesquin de Voltaire, par exemple) ? Pas nécessairement. Il y a entre-deux le goût, qui est complètement oublié. Or cette note approximative commençait en ces termes: "Il existe actuellement dans les classes moyennes -peuple aisé, bourgeois à de minimes frais raffinés, aristocrates proustiens dégénérés et pour cause - une sorte d'excitation bibelotière (petites chaises à pourtour d'argent etc. équivalant à Douanier Rousseau - style Epinal,décalcomanies minuscules, boîtes d'insectes (mot illisible) etc. Films anciens, premiers Charlot etc. En littérature, c'est le caractère faisandé dans le style etc. à quoi rien ne peut se décerner mieux que l'étiquette de PETIT GOÛT".

     

    Je ne sais plus qui disait que ce qui caractérise, en somme, le goût bourgeois ou petit-bourgeois, tient à dire joli ce qui est beau et beau ce qui est joli. Un bon exercice consistera alors, dans le goût actuel, à distinguer le peut-être beau du seulement joli dans ce qu'il reste des arts plastiques et en littérature.

    Cingria, pour sa part, consacre un texte plus abouti et substantiel au Grand Goût, paru en 1951 dans la 17e livraison de la revue parisienne 84. Plus récemment, Philippe Sollers a inauguré, avec La Guerre du goût, une monumentale série d'essais qu'on pourrait dire marqués par l'esprit du XVIIIe siècle français alors que le mesure du Grand Goût, selon Charles-Albert, serait plutôt le style roman inscrit, au Moyen Âge, dans la continuité du classicisme gréco-latin.

     

    Comme bien l'on pense, nul n'est obligé de partager tous les goûts de Sollers, ni ceux de Cingria non plus. Mais les 642 pages de la Guerre du goût de Sollers, à quoi s'ajoutent les 1096 pages d'Eloge de l'infini, les 912 pages de Discours parfait et les 1114 pages de Fugues, proposentbel et bien un exceptionnel repérage esthétique en matière de littérature et de pensée, d'art et de musique, à partir desquels chaque lecteur est mieux à même d'affiner son propre goût, comme à la lecture des Propos de Cingria dans un registre plus essentiellement poétique.

     

    Cingria19.jpgCharles-Albert explique: "Ce qui me passionne dans la vie - qui est poème, rien que poème, mais n'allez pas me demander une définition de la poésie que vous ne comprendriez pas - est d'un ordre tellement précis et impérieux que je m'étonne que l'on puisse accorder un seule minutes à cette insupportable station dans le piétinement et le gloussement que le bavardage esthétique commande".

    Ailleurs il invoquera "ce sens d'illumination continuelle qui est ma façon de procéder dans la mise au point de n'importe quel problème".

     Il y a souvent une belle lumière dans les jardins à la française de Philippe Sollers, mais les illuminations de Charles-Albert sont d'une tout autre nature, d'une autre fulgurance et d'un autre ressort mental et moral - d'une autre amplitude sensorielle et spirituelle.

    D'aucuns, binaires d'esprit comme souvent en France cartésienne, ne peuvent parler de Voltaire sans lui opposer Rousseau, ni citer Montaigne contre Pascal ou inversement. Or la bedaine byzantino-rabelaisienne de Charles-Albert accueille les uns et les autres sans en niveler pour autant les féroces différences. Dans Le Grand Goût, il raille un peu Voltaire qui s'extasie devant le Louvre jugé comme le symbole du Grand Goût français étiré à l'universel, avec la même morgue d'un Philippe Sollers quand il soumet toute langue et toute littérature à la supériorité prime et mondiale du français évidemment épuré de ses métèques francophones.  

    Charles-Albert, lui, rend justice au génie de Voltaire autant qu'à celui de Rousseau, quitte à fulminer contre l'un ou l'autre sur tel ou tel objet de désaccord.  Cette équanimité de jugement ne revient pas à tout concilier (contrairement au "calamiteux éclectisme d'aujourd'hui qui fait pousser des cris d'extase devant tout"),mais rend à chacun sa juste place en fonction d'un goût poreux. Et c'est avec une égale plasticité que Philippe Sollers, de son côté, peut faire l'éloge de Saint-Simon et de Nabokov, de Genet et de Stendhal, de Simone Weil et de Sade.

     

    Il n'y a pas d'Autorité incontestable et reconnaissable par tous en matière de goût. Le goût, qu'on se ridiculiserait aussi de dire petit ou grand, est traversant.

    "Ce qu'il y a des résolument inattaquable", écrit Cingria, c'est le style roman". Mais le style de Charles-Albert ne va pas sans baroquisme sur sa base latine et ses critères classiques l'apparient autant à l'impériale fixité chinoise qu'aux relances modernes du lyrisme de Whitman ou de Cendrars, au byzantinisme éclatant de son frère Alexandre, aux propositions poétiques contrastées  de Ramuz et de Max Jacob, de Modigliani en peinture ou de Stravinsky en musique.

    Le vin est-il enfin, nom de Dieu, petit ou grand goût ?     

    La réponse est d'un poète: "Le vin, c'est quelque chose d'arabe et d'immatériel d'abord"...

    Cingria07.jpgCharles-Albert Cingria. Oeuvres complètes, tome V (Propos 1). L'Âge d'Homme, 1095p. 2013.

     

    Dessins de Géa Augsbourg.

  • À Propos des Propos

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     Variations cingriesques (5)

     

    À ceux qu'impatienterait le ton parfois péremptoire des chroniques de Charles-Albert réunies sous le titre éditorial de Propos, l'on rappellera qu'en effet il s'agit là de propos et par conséquent d'écrits transitoires, sans être jamais pour autant des propos en l'air...

    À l'ère du plus insignifiant papotage, mondialement répercuté par les médias en surnombre, et sans sacrifier pour autant au jargon savantasse des spécialistes, les Propos de Cingria sont fondés sur autant de positions qu'ils lancent de propositions.

     

    Dans le première section intitulée Esthétique, le propos général est de préciser une position relative au Temps et au Goût, à ce qu'on dit actuel - à raison ou à tort - en distinguant nettement le moderne indéniable et le "voulu moderne" par rapport à une idéologie de la nouveauté dont nous voyons mieux, aujourd'hui, les impasses, les simulacres ou les contrefaçons.

    Charles-Albert n'a pas connu les multiples sursauts, des années 60 à nos jours, d'une avant-garde incessamment répétitive, qui nous aura valu la réitération saisonnière des gadgets modernes et postmodernes - des emblématiques boîtes de caca conceptuelles aux installations de tout acabit -,  via les Galeries Pilotes lausannois, la Documenta de Kassel, la Biennale de Venise et autres lieux de culte du marché de l'Art branché.

     

    L'on n'exclut pas, cela va sans dire, que quelques artistes survivants soient à découvrir dans ce magma du "voulu moderne", mais celui-ci n'en a pas moins explosé dans un monde où tout un chacun d'ailleurs est supposé s'exploser.

     

    Est-ce dire qu'on doive suivre aujourd'hui, par exemple en matière d'arts plastique, les jugements formulés par Cingria ? Nullement. D'ailleurs un Paul Budry, à son époque, se montra bien plus attentif et curieux, et pertinent aussi, que le fut Charles-Albert. Cela étant, ses positions et propositions restent des pierres d'achoppement et des incitations à réagir librement à ce qu'on dirait, aujourd'hui, le "grand n'importe quoi".

    Ces Propos peuvent être considérés, aussi, comme la suite d'une conversation à n'en plus finir, aux multiples corrections et précisions ajoutées et surajoutées. La présente édition, rassemblant textes publiés et morceaux inédits sur le même thème, produit à cet égard un nouvel éclairage. On pourrait trouver à celui-ci quelque chose d'artificiel du fait d'un rapprochement diachronique, et puis non: le lecteur n'a qu'à s'y faire... On voit ainsi que les questions sur le Temps et le Goût, qui préoccupent le Charles-Albert de trente ans, lui inspirent des réflexions analogues trente ans plus tard, avec des variantes. Maurrassien à vingt-cinq ans, il ne l'est plus du tout par la suite. Mais pour l'essentiel, qui ressortit à son ontologie poétique, il conservera toujours le même Moyeu dont les rayons touchent tous à la même Circonférence, et retour.

    On sait quel éblouissant causeur était Charles-Albert, dont un nouvel écho nous parvient ici dans les notes préparatoires d'une conférence qu'il donna à Sion en août 1953 à la requête du peintre Albert Chavaz.

    Or plus on avance dans la lecture de cette édition des Oeuvres complètes, et plus on en vient à apprécier les compléments  de ses notes relatives à toute sorte de circonstances, de gens ou de détails factuels. C'est notamment le cas pour l'appareil de notes complémentaires ajouté au texte intitulé Retour et volte-face, constituant le canevas de la conférence prononcée par Charles-Albert, un an avant sa mort, à la Maison de la Diète de Sion. Ainsi est-on renseigné, à côté du texte lui-même, à la fois polémique (contre les "ismes" de toute espèce) et un brin féerique (avec l'évocation d'une tour d'horloge égrenant les heures dans un décor de "chênes immenses" desquels tombaient des glands sonores, sur la réception publique de la causerie du "plus bohème de nos écrivains romands, le plus vivant", - au dire de la Feuille d'Avis locale -, à laquelle assista "un bouquet de jolies femmes"  et de notables écrivains tels Maurice Zermatten et Maurice Chappaz...  

     

    Cingria16.jpgÀ la fin de cette causerie pour certains mythiques (mais ils sont tous morts à vue de nez), Charles-Albert répond à une question qu'il se pose à lui-même (comme on l'a lui a posée à la Radio), relative à ses travaux "sur le chantier". Alors le cher homme, quoique tarabusté par son foie d'impénitent buveur septuagénaire, d'annoncer force projets avec la plus solennelle réserve:" J'avoue que j'ai un tel respect des chantiers que je n'aime pas que l'on en parle de façon amphigourique. Si j'avais un vrai chantier (d'orgues ou de navires) je m'y cantonnerais et ne voudrais rien savoir d'autre"... 

     

    Charles-Albert Cingria. Oeuvres complètes, tome V (Propos 1). L'Age d'Homme, 1195p. 2013.

     

    Dessins de Géa Augsbourg.