UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ceux qui s'informent

    1533538254.jpg

    Celui qui se documente sur les mécanismes du sommeil de la mouche tsé-tsé / Celle qu’on dit aussi paresseuse que l’escargot de mer Aplysia californica / Ceux qui ont un détecteur automatique d’émotions d’arrière-plan / Celui qui régule ses émotions sociales en fonction de son plan de carrière / Celle qui affirme que le port royal de son bonobo est inné plus qu’il n’est acquis à son contact de biologiste de bonne famille genevoise / Ceux qui n’ont pas conscience des structures de dominance qu’ils ont acquises au Service des automobiles / Celui que les informations forment / Celle que l’informatique déforme / Ceux que la saturation d’informations a rendu informes / Celui qui affirme que sa sœur Monique ressent tout par le nez comme il en va de certains vers / Celle qui n’a pas informé son voisinage de sa disparition vu qu’elle était déjà morte pour eux / Ceux qui se demandent si les plantes portant les organes mâles et femelles sont influencées par d’autres végétaux à l’instar des individus bisexuels soumis à la discipline des chambrées militaires ou des classes de couture / Celui qui rappelle au groupe de réflexion transgenre que les anciens rois tahitiens n’avaient guère de descendance issue de rapports incestueux / Celle qui se dit « bête comme l’Himalaya » sans que ses mufles ne cousins ne protestent / Ceux qui achoppent à la dotation biologique de Madame Sans-Gène / Celui qui pense faire une chatterie à son amie Adeline en lui disant qu’elle a du chien / Celle qui a trébuché sur les marches de l’évolution et se retrouve pourtant docteur ès lettres de l’uni de Lausanne / Ceux qui ont fait théologie et se sont recyclés dans l’économie de marché / Celui qui ne dirige son orchestre olympique que d’une main / Celle qui se renseigne sur les moeurs de l’organiste / Ceux qui redoutent la curiosité prédatrice des prétendu philanthropes / Celui qui n’est pas étonné d’apprendre que Gargantua a bu toute l’eau de la Sarine avant de se laver les pieds dans la flaque connue depuis lors sous le nom de Lac noir ou Schwarzsee / Celle qui ne sait pas que sa phobie des cloches remonte au temps des géants / Ceux qui chantaient la chanson de Gargantua dans la classe de mademoiselle Chambovey où il est dit que le géant a bu l’eau du lac de Bret après avoir jeté la pierre du Niton, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Visions de Jack

    FéeValse23.jpg

    par Maxime Maillard

     

    I

      

    Sa tête bourdonnait comme une lavande

    Et les fruits succédaient aux fleurs

    Quand elle se laissa partir

    Bien décidée à ne pas revenir

     Des deux côtés du couloir on se regardait sans se comprendre

    Entre détresse et soulagement

     

    II

     

    Ces deux-là ne faisaient qu’un

    La vie les avait rendus doux comme des galets

    On les voyait côte à côte à Noël sur le divan

    Lui, donnant le la

    Elle, les lèvres en coeur

    Sous de fines lunettes posées tout au bout du nez

     Ils tiraient à deux mains dans les ruelles du bourg

    Une vieille histoire d’adolescents

    Inséparables au guichet de la poste

    A la piscine municipale les jours de pluie

    Leurs deux bonnets de silicone bleu

    Progressant lentement parmi les vaguelettes

     Puis une nuit

    Comme une plante pousse

    Le forgeron est parti

    Sans saluer personne

    S’est faufilé dans un coin de sa Françoise

      

    III

    Sa vie durant le boucher s’était tu

    Acceptant tout et bien plus

    Amen - pauvre boucher

    Qui devint même banquier pour lui plaire

     Des bonshommes en costume et gousset

    Passaient derrière la vitre opaque

    Puis s’installaient autour d’un vermouth

    Pendant qu’il déglaçait son filet  

    Amen – pauvre boucher

    Qui fut trop tendre pour vivre vieux

     Tout blanc dans son cancer

    Il veilla la nuit entière

    Pour la voir dans ses beaux habits

    Avant que le jour ne chasse l’ombre

    Pour la voir comme au sortir de la forêt

    Coquette avec son béret rouge

    Et qu’elle lui tende

    Enveloppé dans une lavallière

    Le vieux livre au scotch brun

    Où ils s’étaient rencontrés

    Du temps qu’il était guignol

    Sur la scène d’un théâtre amateur

     

    IV 

    Le père Bovet alité depuis belle lurette s’est envolé vers midi

    Sa femme l’a vu qui flottait au-dessus de la grange dans un drap blanc

    saluant les bêtes de ses paumes charnues

    Avant de disparaître dans le vent


    V

     

    Les grands-parents sont partis presque en même temps à force d’être  

    vieux

    Ce fut le pire accident de leur enfance et la fin d’une saison

     Adieu les livres d’images

    Adieu la farandole

    Le grenier merveilleux

    Adieu mes frères

     

    VI 

    Se peut-il qu’on s’en aille sans jamais revenir

    Qu’ils se dérobent ceux-là qui nous ont vu grandir

     

    VII

     

    Ils ont beau traverser l’existence

    Tels ces pèlerins de Compostelle

    Ce sont des jardins qui s’en vont avec eux

    Où il était bon de s’asseoir pour écouter

    Le chagrin qu’ils sèment remplira ce creux

    Et l’on se relèvera comme on s’est allongé

     Quand le père s’en ira

    Cette place qu’il laissera

    Il faudra à mon tour que je la laisse

    Car on ne voudra plus de moi

    Dans ce quatre pièces plein sud

    Où les murs schlinguent les livres

     

    Qu’il claque et je pleurerai

    Comme un môme enfin libre

    De monter dans un train

    Et de marcher à l’envers

     

    VIII

    Quand elle est partie j’ai voulu partir aussi

    Enfouir ma tête dans ses plis

    Et me laisser porté dans le courant

    Mais au matin mon réveil a sonné

    J’ai enfilé mon bleu et je suis sorti

    A travers la nuit j’ai marché jusqu’au trolley

    Dans le parc la lumière coulait le long des bouleaux

    Les biches mâchaient des biscuits ramollis par la rosée

    Et j’ai compris qu’on ne part pas aussi simplement

     J’ai fleuri son urne matins midis et soirs

    Une fois j’ai repris le bus sans y penser

    Le lendemain j’ai fredonné l’air de Dona

    En rempotant un camélia

    Chaque semaine je disposais dans l’alcôve

    Une fleur que je piquais dans les serres

    Puis un jour à côté de sa photo

    J’ai installé un petit pin en pot

    Et une bougie dont la flamme dure

    m’a dit le vendeur

    Aussi long qu’un paquebot pour les Indes

     

    IX

    Mon genou fait crac dans les escaliers

    Et mon dos a fait crac lorsque je me suis baissé sur une motte

    Mon ongle craque sous mes dents comme craque le vernis du banc

    La montagne craque au-dessus du cimetière où mon ami s’enterre

    Et l’échelle entendra peut-être ce craquement qui fendra l’air

     quand je me hisserai sur les platanes pour la taille

    On rira de moi gentiment comme chaque année et je rirai pour qu’ils

      restent eux-mêmes

    J’attraperai mon sécateur et je sectionnerai quelques branchettes

    à leurs gros moignons

    Depuis là-haut j’entendrai le chant du martinet et je verrai la

      garniture blanche de leurs crânes

    Une lointaine fumée s’élèvera au-dessus d’un feu de planchettes

    Qui recouvrira la tombe du général et la croix en bois de Ramuz

     

    X

    Allongé sur mon reposoir concave

    Le dos bien calé avec trois oreillers

    Mes pieds en chaussons à dix heures dix

    Une brise légère me caresse les cuisses

    J’entends le vieux qui gratte un zwieback

    Le ciel est un champ de laine en fuite

    Je suis en slip, parfaitement à l’aise

    Sans rien devant ni derrière


    (Cette suite poétique inédite, de Maxime Maillard, a paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, No 89, consacrle à la relève littéraire romande)

     

  • Le Puits

    ange blessé 2.jpg

    Inédit

    Par Elodie Glerum

     

    Quand il approche les mains de son cœur, c’est là qu’elles deviennent chaudes. Il a beau se pencher sur le rebord, scruter les eaux, il ne voit rien. Immobiles, elles captent temporairement des rayons de poussière. Quand le vent du sud-ouest chasse les nuages, caresse lierre, mousses et spores. Que les arbres cessent de bruire dans leur symphonie hivernale.

    Le sol se couvre d’épines et de feuilles.

    Il se souvient de sa répugnance à traverser les champs psychotropes, entre la route de terre battue et la colline. De son vertige, aussi, sur la falaise qui grimpe très haut jusqu’à la frontière. Et du moment où serrer fort sa main évitait qu’elle ne s’envole.

    C’était avant.

    Maintenant, la guerre est finie. Le héros est de retour : autant qu’il le peut, il retarde son retour à la norme. Déjà, il retravaille. Quelques hypocrites continuent à le fournir en surplus de fromage, de gnole. À le descendre en camion dans la vallée, gratuitement, alors que nous devons doublement nous serrer la ceinture.

    Justement, parce que nous n’avons rien fait.

    Avant la guerre, le héros était paresseux. Ça mangeait chez sa sœur quatre fois par semaine. Ça se faisait héberger gratis chez une veuve. Ça dormait sa sieste sous les oliviers pendant les foins. Et quand on se permettait de le remarquer, le héros parlait d’oppression, de révolution. De toute manière, tout finirait par changer ! Monsieur l’abbé devait être sur ses gardes.

    Ça peut être con, un héros.

    Pendant le conflit, sans penser à lui, il est monté plus d’une fois au col. Il a dû passer par les terrasses, plus haut, en direction de l’ancienne mine et de la route frontalière.

    Plus personne ne débroussaille. C’est sale. C’est anarchique. Parfois ça pue le cadavre. Mais c’est là que se trouve le dernier puits qui n’est pas asséché.

    Depuis que le canal des deux frontières a été détourné, impossible de s’abreuver ailleurs. D’ordinaire, un soldat monte la garde. Cette fois, il est mort. En outre, on a volé le seau. Saboté la manivelle. Saloperie !

    Il redescend à la Grange. Remonte, une corde sur le dos. Le héros ne leur rend pas la vie facile, explique-t-il à sa fille qui court un bout de chemin. Elle acquiesce. Oui, papa, ce sont des salopards. Chut, il dit, il faut tout de même se surveiller. Au début de la guerre, elle prenait les héros pour des dieux. Mais depuis qu’il faut nous faire chaque jour ces trois kilomètres jusqu’à la fontaine, elle a changé d’avis : ce sont des salopards qui rendent la vie difficile.

    Quand il revient au puits, il entend des bruits de feuilles. Se retourne. Ne voit personne. Ça vient d’en bas, du ravin. Le héros pointe son arme sur un soldat.

    « Tu n’as pas envie de dire.

    -       Non.

    -       Tu pourrais faire un effort.

    -       J’en suis incapable.

    -       Très bien. »

    Le bruit a fait hurler les pies. Et les feuilles ont volé. Le héros regarde autour de lui, lâche à son compagnon : « On dégage. » Ils dégagent et laissent le corps après l’avoir dépouillé de tous ses vêtements.

    « Aujourd’hui, je suis tombée sur un homme nu dans la forêt » lui dit sa fille à l’heure du repas. Il repose sa cuiller et cesse d’avaler.

    « Il était vivant ?

    -       Non.

    -       Alors ça va. »

    Les camions commencent à prendre la route de la frontière. Ils sont remplis d’uniformes.

    « Ce sont les héros ? demande sa fille.

    -       Non. »

    Avec les semaines, il n’y a plus d’essence. Les fuyards sont seuls, à pied et très mal équipés. La route du col est pénible. Sans eau, on est mort. La zone frontalière est maintenant infestée de héros. On fait tout pour les retenir.

    Un jour, le héros désigne une maison. C’est la fin de l’été. L’air est sec. Il fait chaud. Et des tracts de libération ont été lancés des avions parce que personne ne veut bouger son cul ici. Ils n’ont qu’à s’acheter la radio.

    Il coupe du bois. Il les entend. Ils ont soif. « C’est la cabane du bourru. Il vit seul avec sa fille. Il nous donnera à boire. »

    Ils frappent. Il arrive du jardin. Il sent bon les essences de septembre, l’odeur de bois cru, la fumée sèche des feuilles mortes. À cette altitude, les capuchons de moine pigmentent les éboulis derrière la Grange, de violet, de mauve, les recoins humides qui sont torrents en mai, secs en été.

    « Comment vas-tu ? » demande le héros en souriant. Il ne répond pas, mais va chercher la gnole.

    « Et ta fille ? Elle n’est pas ici ?

    -       Elle est morte. »

    Le héros se fige. Sa troupe le regarde bizarrement. Il se racle la gorge et avale d’une traite le fond de verre. Il tousse.

    « Ce sont vraiment des salauds. »

    Il ne répond pas. Son manque d’entrain les incite à quitter ce trou. « Il faudra qu’on t’installe l’eau courante, une fois » dit le héros, ajoutant qu’ils comptent atteindre le village avant la nuit. Plus sûr. Le héros s’embourgeoise. Il ne répond rien. Ce sont des promesses en l’air. De politicien. Au village, les bruits courent que le héros vise un mandat de maire. En vallée, ça chuchote. On ne veut pas d’un communiste là-haut.

    Quand il approche les mains de son cœur, c’est là qu’elles deviennent chaudes. Les eaux sont calmes. L’escalier de pierre, tout pourri. Un gros panneau prohibitif indique :

    Danger. Ne pas boire.

    C’est le maire qui l’a installé. Cent vingt-huit voix contre douze. Un bulletin blanc. Trop d’effort, pour lui, de descendre au village. On sort l’argument collabos pour expliquer un score si bas pour un héros.

    Il a quand même gagné.

    Le héros marche vers la fontaine. Le salue. Je reviens du poste frontière flambant neuf. Il sent la gentiane.

    « Qu’est-ce que tu regardes ? demande le héros.

    -       Le puits.

    -       Je vois.

    -       Quelqu’un est tombé dedans.

    -       Ah bon ! se glace le héros.

    -       Vous êtes des salopards. »

    Le héros suffoque. On ne s’adresse pas comme ça à un élu. Encore moins à un héros. On lui doit du respect et la liberté.

    « Qu’est-ce que tu racontes ?

    -       Vous auriez pu me dire que vous l’aviez empoisonné, ce puits, avec des capuchons de moine… avant que j’y envoie ma fille. Tout ça pour ralentir leur retraite ! »

    E.G.


    (Cette nouvelle d'Elodie Glerum a paru dans la dernière livraison du Passe-Muraille, No 89, de juin 2012, réservée à dix-sept jeunes auteurs romands)