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  • Le sel des jours

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    De l’âge. - Ma bonne amie me dit  sa panique  à l’idée de se trouver plus près de soixante ans que de cinquante, alors que sa mère évoque de plus en plus sa propre fin. Du coup je la rassure en lui faisant valoir que nous sommes encore des jeunes gens et avons des tas de choses à faire, avec plus de compétences qu’à vingt ou trente ans. Nous sommes en effet, tous deux, en bonne possession de nos moyens, sans discontinuer d’apprendre - et cela seul nous maintiendra jeunes: tous les jours apprendre. Dans la foulée, nous avons fait ensemble une grande balade en forêt. 

    En ville, ce 12 août 2003. - En passant à la maison, touché de trouver, sur la table de la cuisine, une lettre à en-tête de l’Armée suisse adressée à Sophie et commençant par ces mots: « Coucou mon flocon ». J’aime bien que ma grande petite fille se fasse donner ainsi du flocon.          

     

    Celui qui n’a jamais eu de soucis vestimentaires vu qu’il vit nu dans la cage d’un mouroir psychiatrique / Celle qui a pris le voile pour échapper aux Tentations du monde / Ceux qui se retrouvent nus devant Dieu qui les prend comme ils sont, etc.

     

    À La Désirade, ce  15 août. - Il y a une année jour pour jour que je recevais, à Montagnola, un téléphone de ma bonne amie qui m’apprenait la nouvelle de l’attaque cérébrale de maman, qui la laissa sans conscience jusqu’à sa mort, dix jours plus tard. Un an qu’elle nous a quittés, et vingt ans notre père; mais l’un et l’autre aussi présents, pour moi, que lorsqu’ils étaient vivants, et parfois plus encore.  

     

    Il faut éviter d’être cynique, autant que d’être niais.

     Bernard Clavel et la postérité . - Parlé cet après-midi avec le romancier populaire Bernard Clavel, qui a fait plus de cent livres dont je crois bien n’avoir pas lu plus de deux ou trois. Comme je lui demande ce qu’il aimerait laisser à la postérité, il me répond honnêtement  qu’il ne se fait aucune illusion: que quelques années après la mort d’Hervé Bazin, on ne lit plus rien de cet auteur à succès des années 5o. Me cite également Marcel Aymé, et j’objecte alors que je le lis toujours. Alors lui: « Oui, vous, mais qui d’autre ? »   Et ce soir je me dis que souvent j’ai fait la même observation: quels auteurs contemporains survivront-ils demain ? La question pourrait d’ailleurs se poser pour beuacoup d’entre eux: quels survivront l’an prochain ? Et pourtant nous écrivons, nous écrivons...

     

    De la solitude. - Sentiment de grande solitude, même si je ne suis pas seul. Mais l’impression d’une atomisation croissante. Chacun sur son île. Très peu d’échanges réels. Je n’existe d’ailleurs,  pour beaucoup, que dans la mesure où je les mets en valeur. Drôle de monde. Il est vrai que je ne fais peut-être pas assez pour me mêler aux gens et à ce qu’on dit la société, mais tout de même: quel monde froid et quel ennui.   

    À Paris, ce  4 septembre. -  Dans le TGV de Paris, une fois de plus, pour quelques rencontres et surtout pour reprendre un peu de champ par rapport à ma vie suroccupée de ces derniers temps, où je me reproche d’avoir trop donné au journal et pas assez à mon livre.

    (Soir) - Retrouvé Pascale Kramer ce soir, avec laquelle j’ai longuement parlé de son dernier livre, Retour d’Uruguay. Décidément j’aime bien cette garçonne décidée et originale, dont les observations sur les sans-langage me font penser à celles d’un Philippe Djian.

     

    Celui qui défie toute curiosité / Celle qui voudrait en savoir plus sur le célibataire maltais / Ceux qui échappent au clabaudage à renfort d’airs mauvais, celui qui que ne se fera jamais au Système en dépit de sa santé de fer et de son énergie de feu / Celle qui vit en autarcie dans la cave provençale qu’elle partage avec une chèvre bottée / Ceux qui se morfondent dans les beaux quartiers, etc.

     

    Amiel.JPGÀ La Désirade, ce 18 septembre. - Je me trouve parfois bien seul, mais il suffit que je reprenne Amiel n’importe où pour me rappeler la plénitude  de ma vie, grâce d’abord à celles qui m’entourent, mais aussi grâce à mon propre élan aimant. C’est cela qui me protège en somme de tout: c’est que j’aime. Si je n’aime pas ou plus (Dimitri, notamment), c’est que mon amour a été blessé ou rejeté.

    Du puritanisme. - Repris le Journal d’Amiel avant de m’endormir, alors qu’il était déjà trois heures du matin, et souri en lisant ce qu’il dit à passé cinquante ans de ses pertes nocturnes, qui lui viennent quand il dort sur le dos, le vannent physiquement et le minent moralement. Combien, à lire ces jérémiades de solitaire, je suis content d’avoir partagé ma vie et de ne pas être resté dans le cercle morose de l’esseulement célibataire.

    À La Désirade, ce 20 septembre. - Très agacé, hier soir, par la lecture des Matins de plume de Germain Clavien, dont les pages qu’il consacre à L’Ambassade du papillon sont d’une rare mesquinerie paternaliste. Ses remarques de pion me voulant surtout journaliste alors qu’il se veut surtout écrivain ( !) ne font qu’illustrer son attention exclusive à sa chère personne de plumitif provincial aigri, dont la chronique de la Lettre à l’imaginaire se défaufile et s’aplatit depuis dix ans faute de la moindre substance nouvelle et de la moindre vivacité de plume. 

    Mes trois Suisses. -  Ma bonne amie m’apprend à l’instant la mort du pasteur Samuel Dubuis, qui était un homme de bonne volonté comme on les aime. Je lui avais dédié l’une des nouvelles du Maître des couleurs, reconnaissant en  lui l’un des mes Trois Suisses, avec Alfred Berchtold et Pierre-Olivier Walzer, et je lui serai toujours reconnaissant d’avoir été attentif à mes  écrits avec une attention délicate et fidèle.  C’était ce qu’on appelle un homme bien. Bon, droit, sérieux et souriant.

    Flannery28.jpgAffects du paon. - Flannery O’Connor avait 27 paons, dont elle observait le choix des postures et des positions dans la poussière, sur un arbre ou sur un tas de fumier. « Un paon n’est accessible qu’à deux types d’émotion », écrit-elle à une correspondante qui s’apitoie à propos du handicap de l’un d’eux. Et de préciser: « Où trouver quelque chose à se mettre sous la dent et comment éviter ce qui pourrait le tuer tout en tuant lui-même ce dont il a besoin ».      

    Traverse1.jpg(Ces notes sont extraites de Chemins de traverse; lectures du monde 2000-2005, à paraître ces jours chez Olivier Morattel)

    Image: découpage de Lucienne K., alias Lady L.

  • Pensée pratique et poésie du réel

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    Qu'une pensée par jour suffit. De la 5e lettre de Lambert Schlechter à chen fou. De la philosophie sur le gazon du campus avec Quentin Mouron. Du dernier roman dostoïevskien de Marc Dugain. Des adjuvants de Quentin Tarentino et de Bryan Adams... 

    À La Désirade, ce jeudi 12 avril. – La seule pensée qui m’intéresse est celle qui découle de l’expérience, disons pour faire court : la « pensée pratique ». Ramuz écrivant sur Cézanne ou Merleau-Ponty y allant de la même gamberge : c’est tout un à mes yeux d’amateur non patenté qui se méfie des spécialistes comme s’en méfiait l’excellent Chesterton rappelant qu’on n’est pas plus un « professionnel » de la philosophie que de la paternité. Bref la « pensée pratique », au sens où l’entendait aussi ce vieux sac de Montherlant, se confond pour moi à ce que j’appelle la « pensée poétique », fondée une fois encore sur l’expérience.

    Cela pour dire que je m’en tiens aux penseurs et aux écrivains-calorifères ou, quand il fait trop chaud, aux penseurs et écrivains à fonction rafraîchissante d’apéros.

    Cette question de l’expérience (l’Afrique ou la vraie lecture incarnée, s’entend, comme Alain Dugrand lit vraiment Conrad, ou comme Cowper Powys lit vraiment tout ce qu’il lit)    est à mes yeux essentielle, qui fait défaut à trop de ceux que j’appelle un peu par dérision des hommes de lettres – on m’afflige en me taxant d’homme des lettres autant que de Monsieur -, desquels se détachent quelques-uns dont un Lambert Schlechter, grand lettré érotomane et pétri d’expérience avérée ainsi que l’illustrent ses livres, telles ses admirables Lettres à chen fou.

    Luciana445.jpg Or Lambert écrit précisément ceci sur son cinquième feuillet  que je recopie tandis que le ciel se découvre sur l’immense lac s’incurvant sous mes fenêtres à l’indifférence impériale des monts de Savoie aux vieilles neiges embrumées ce matin à la traditionnelle manière chinoise :  

    «Il n’est pas toujours facile de suivre les penseurs, parce que souvent on ne comprend pas d’où viennent leurs pensées, je veux dire : pourquoi ils pensent ce qu’ils pensent. La plupart des penseurs m’ennuient & m’énervent. Je mets un soin particulier à choisir les penseurs avec lesquels je veux bien m’acoquiner. Il faut toujours bien examiner dans quelle posture s’installe celui qui s’apprête à vous soumettre ses pensées. Ce que j’apprécie, c’est quand je discerne, chez un penseur, un mélange égal de fermeté & d’humilité, je n’accepte pas que l’on me fasse la leçon mais je suis content quand on diminue mon ignorance. À une pensée je demande qu’elle me comble, m’apaise, qu’elle me console tout en fournissant une chiquenaude d’enthousiasme. J’ai feuilleté le recueil des Pensieri diversi de Francesco Algarotti et je tombe sur ceci : « Il cuore dell’uomo non è capace che di una certa quantità di piaceri ; lo spirito di una certa quantita di cognizioni, e non più : come l’aqua che non puo disciolere che una certa dose di sale ». C’est une pensée qui me plaît : elle me rend pensif. Au milieu de la mélasse universelle et des angoisses diffuses et omniprésentes, c’est une pensée qui apaise. Je suis d’avis depuis un certain temps qu’il ne faut pas amonceler les pensées, Une par jour suffit »,

    Quentin13.jpgCurieusement, j’ai retrouvé cette pensée de vieille peau apaisée chez le jeune Quentin Mouron, avec lequel je parlais l’autre jour, sur le gazon du campus lacustre de l’Université de Lausanne où il bûchait par devoir sur la controverse opposant Lukacs et Adorno, en parlant simplement de sa lecture de Kant dans le désert de Joshua Tree, de ma lecture des Remarques de Wittgenstein à Passau, de sa lecture de L’été des sept-dormants de Jacques Mercanton dans un chalet des Alpes vaudoises, de notre lecture comparées des Deux étendards de Lucien Rebatet, de sa septième lecture de Madame Bovary dont la fin de Monsieur l’étreint toujours d’émotion, de ma lecture de Lumière d’août un après-midi d’été place Paul Verlaine à Paris où il commença de pleuvoir des gouttes chaudes sur mon livre, de sa lecture de Céline à Trona (California) enfin de ma lecture des Feuilles tombées de Vassily Rozanov au Pincio de Rome ou au jardin du Luxembourg ou à Central Park  ou sur un banc de Brooklyn Heights ou dans une librairie  tokyoïte du quartier de Kanda, et voici que je lui récite par cœur :

    « J’aime le thé, j’aime rajouter des petits bouts de papier sur ma cigarette (là où elle est trouée). J’aime ma femme et mon jardin (à la campagne). Le livre où je consigne les dépenses du ménage vaut bien les lettres de Tourgueniev à Viardot. C’est autre chose bien sûr, mais ça aussi c’est l’axe du monde, et dans le fond ça aussi c’est de la poésie ».  

    Quentin est verni. Il a eu le bol de naître entre une mère institutrice et un père artiste. Je ne les connais pas mais je vois le résultat : un garçon qui ne tuera pas sa grand-mère par énervement obscur. La grand-mère en question partage avec lui et son père le goût de San Antonio, que je lisais à dix ans moi aussi. Et maintenant j’écoute en boucle Let’s make a night to remember de Bryan Adams dont la voix rauque me rappelle je ne sais quelle orgie tabagique de mes seize à vingt ans, et me voilà reprendre la lecture d’Avenue des géants de Marc Dugain, autre chose sérieuse et riche de pensée expérimentale.   

    Dugain1.jpgMarc Dugain, né en 1957 au Sénégal (cette année où nous avions dix ans et fauchions des San A à la kiosquière des abords du collège de Béthusy, dite La Nénette, avant de les lui revendre), est un écrivain qui fabrique ses livres avec un grand soin d’artisan fabriquant une chaise, une belle et bonne chaise (parfois électrifiée) où s’asseoir pour livre ses livres. Les littéraires le snoberont peut-être parce qu’il écrit clair et net, direct comme on cogne, et que son histoire frise le polar, sauf qu’elle tire plus vers Dostoïevski (que son protagoniste lit dans sa cellule) que vers le thriller standardisé des temps qui courent. Le roman « travaille » la vie réelle d’Ed Klemper, terrifiante histoire relatée par Stéphane Bourgoin dans un livre sur les serial killers qu’il faut lire aussi. Tout cela bien loin de Lambert Schlechter et de ses Chinois ? Pas du tout, car tout de la pensée pratique et de la poésie réelle se tient, n’est-ce pas ?

                Moi qui me méfie naturellement de la mentalité psy, je me suis senti au chaud avec Leitner, le psychiatre qui, dans Avenue des géants, s’occupe du cas du jeune énergumène supérieurement intelligent et sensible qui a flingué sa grand-mère au motif qu’elle l’empêchait de respirer (une vraie calamité, pas meilleure que la mère sadique du garçon), avant d’exécuter le grand-père pour lui éviter trop de peine à survivre. Bienveillant, accompagnant le tueur de quinze ans dans l’exploration de ses enfers intimes, Leitner défend son patient devant ses collègues impatients afin de lui permettre de poursuivre des études, en affirmant que « son intelligence a besoin de fonctionner sur du réel ». Or le grand mérite de ce livre, comme le fut celui de La Malédiction d’Edgar, formidable roman du même  Marc Dugain consacré au malheureux Hoover, est justement de « fonctionner sur du réel ». Et voilà pour la pensée du jour…

    Lambert Schlechter. Lettres à chen fou. L’Escampette, 2012.

    Quentin Mouron. Au point d’effusion des égouts. Olivier Morattel, 2011.

    Marc Dugain. Avenue des géants, Gallimard 2012.  

    Et pour la route : True Romance de Quentin Tarentino et Bare Bones de Bryan Adams