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  • Une virée en Utopie

     

    Versins.jpgLa Science Fiction, ou l’homme en éternel projet. En mémoire de Pierre versins (1923-2001).

     

    En automne 1972 parut, à Lausanne, aux éditions L’Age d’Homme, un ouvrage monumental portant le titre d’Encyclopédie de l’utopie, des voyages extraordinaires et de la science fiction, signé Pierre Versins. Sans être familier de la SF, il s’est trouvé que je participe aux finitions du « monstre » durant les quelques derniers mois, fébriles, de sa composition. J’en avais témoigné sur une pleine page de La Tribune de Lausanne à laquelle  je collaborais à l’époque, que je recopie ici à l’attention de François Boetschi,  spécialiste de SF en train de préparer, pour les archives de la Maison d'Ailleurs,  un film sur l’auteur de cette somme et, accessoirement, de la nouvelle la plus courte jamais écrite dans le genre : « Il venait de Céphée, il s’appelait Dupont »…

     

    Versins4.jpgExtraordinaire. Tel est le mot qui vous vient à l’esprit lorsque, ignorant ce qui vous attend, vous débarquez devant la maison de Rovray où habite Pierre Versins. Extraordinaire, d’abord, le décor : dominant les toits du village, les prés et les forêts, c’est, sauf le respect dû à l’anarchiste que prétend être le maître de céans, le lieu d’une paix royale, d’un calme quasi monacal. Ici, le jour se lève quand il lui semble bon, les vaches broutent, les innocentes, et l’on admire un paysage apparemment intouché : le décor même des romans de science fiction à venir, genre contre-utopie bucolique…

    Extraordinaire, aussi, ce qui se passe à l’intérieur. Car à l’abri des murs de l’ancienne ferme quelque chose se passe, et ce malgré l’indifférence superbe du matou tricolore qui vous toise à l’entre : Versins est en effet à l’œuvre. Il marmonne, il griffonne, il sautille d’un rayon de bibliothèque à l’autre, il attrape un dictionnaire au passage, puis il revient à son fichier titanesque dans lequel il plonge une longue, frémissante aiguille ; ayant pêché ainsi quelque renseignement, il aligne des kilomètres de fiches, annote, corrige des épreuves arrivée le matin par la poste, lit et écrit tout à la fois. Bref, à l’abri des murailles de livres – environ 60.000, des vieilles éditions qui feraient pâlir plus d‘un bibliophile aux collections de bandes dessinées ou de « pulps », il achève la rédaction de « son » encyclopédie.

    C’est l’agitation quotidienne du bocal aux idées d’où vont sortir tantôt les plus savantes synthèses et tantôt les jeux de mots les plus désastreux. Cela dure depuis  quatre ans, mais le travail initial, els recherches, la lecture, la réflexion et le projet, Versins les poursuit depuis plus de vingt ans. Il vous  dit que c’est une passion d’enfance, et vous le croyez, car il ya dans l’enthousiasme avec lequel il vous parle de « son » sujet quelque chose appartenant à l’enfance. Ce quelque chose, d’ailleurs, est un doux mélange que sa raison lui a permis de traiter à sa façon. Pour le saisir, il faut l’entendre raconter, par le menu, toute sa vie ; qu’il dise son enfance provençale, précisément (son vrai nom est Chamson, petit cousin de l’écrivain André Chamson), sa jeunesse, la guerre et la Résistance, la déportation, enfin les épreuves de toute sorte. Pourquoi cela ? En quoi cela peut-il intéresser le lecteur d’un livre aussi « neutre » qu’une encyclopédie ?

    Précisément pour ce que Versins y a mis de lui-même. Comme Pierre Larousse, premier du nom – l’un de ses maîtres -, et dans un style qu’il dit lui-même influence par le pamphlétaire Paul-Louis Courier, il rédige une encyclopédie sans doute fondée sur un savoir immense, mais il fait également œuvre polémique. Un pamphlet de mille pages. Un pamphlet dont le thème central est l’utopie, à savoir ce pays de l’impossible infiniment désirable, où l’homme n’arrivera jamais tout en y allant d’un pas décidé – un pamphlet contre tout ce qui empêche l’homme d’y arriver justement et pour tout ce qui l’agrandirait plus que nature.

    Mais entrons dans le vif du sujet. Voyez plutôt le beau projet : L’Homme qui peut tout…

    Oui, voilà ce dont il va s’agir en ce voyage fabuleux de l’Antiquité à nos jours et de ceux-ci à l’avenir et jusque dans la quatrième dimension, au fond des intestins grêles de notre globe, sur Venus ou dans les micromondes. Tout un programme, comme on voit, et qui élargit considérablement l’idée qu’on pouvait se faire jusque-là de la science fiction.

    Soucoupes volantes, Monsieur Versins ? Connais pas. Extraterrestres ? Probabilité statistique… mais référez-vous à mon article ! Et commence alors la lecture en zigzags. On part donc d’ « extraterrestres », on tombe sur les noms plus ou moins connus de Lucien de Samosate, de Wells, de Cyrano de Bergerac, de Jean de la Hire, on y va voir avent de tomber sur le thème « fin du monde », les idées se catapultent, on note les titres de romans que l’auteur, les résumant, a donné envie de lire aussi, et voici Barjavel après Bande dessinées, Batman après Jacques Bergier qui a droit au passage à son coup de griffe…

    À propos d’ « utopie », enfin, faites donc le crochet par l’article qui s’y rapporte car c’est alors qu’on peut le mieux, je crois, évaluer le projet de l’auteur ; là aussi qu’on peut en apprécier soudain la valeur intellectuelle entre tant de cabrioles ludiques !

    Tels sont en effet Pierre Versins et son Encyclopédie, qui mêlent à tout coup l’accidentel et le permanent, le rire et le tragique, ou le doute et toutes les croyances.

    Or cette symbiose étrange, il fallait un écrivain du genre de Pierre Versins, « fou littéraire » à sa façon dont la référence impavide  à la «conjecture rationnelle » relève évidemment de l’utopie…

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    La science fiction selon Pierre Versins

    «La science fiction est un univers plus grand que l’univers connu. Elle dépasse, elle déborde, elle n’a pas de limites, elle est sans cesse au-delà d’elle-même, elle se nie en affirmant, elle expose, pose et préfigure, elle extrapole. Elle invente ce qui a peut-être été, ce qui est sans que nul ne le sache, et ce qui sera ou pourrait être. Et, ce faisant, elle découvre. Elle est le plus extraordinaire défoulement que l’on puisse rêver et le meilleur tremplin pour aboutir, sans ouvrir des yeux trop ébaubis, à l’humanité qui viendra. Elle est avertissement et prévision, sombre et éclairante. Elle est le rêve d’une réalité autre et la réalisation des rêves les plus fous, donc les plus probables. Elle est aussi sublime et abjecte que l’homme, elle est l’homme en éternel projet, elle est l’homme inquiet, chercheur, fouineur, insatiable. Qui veut tout et qui l’aura, moins epsilon. Elle est l’homme dans tout ce qu’il a d’instable, de mal défini, de vivant et grommelant sur les chemins tortueux de l’éternité. Et l’épopée de notre espèce indissociable de sa quête. L’absolu… »

    (Extrait de l’introduction à l’Encyclopédie de Pierre Versins)

     

    Pierre Versins (1923-2001) par lui-même

    Je suis né en 1923 et mourrai centenaire. Je suis un polygraphe français spécialisé dans le recherche et l'étude de ce qui constitue cette Encyclopédie.J’ai par ailleurs écrit des romans et des nouvelles (Les étoiles ne s’en foutent pas, 1954 : Le professeur, 1956 ; La ville du ciel, 1955 ; L’enfant né pour l’espace, 1964), ce qui a fait dire à un lecteur de la revue Fiction que je savais tout sur la science fiction sauf en écrire…

     

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  • Ceux que son verbe vivifie

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    Reconnaissance à Charles-Albert Cingria

     

    Celui que la première phrase qu’il en a lue a  physiquement et métaphysiquement galvanisé et c’était par exemple celle-ci sur laquelle il était tombé par hasard à la devanture de la Librairie Marguerat de Lausanne où se trouvaient empilés des centaines d’exemplaires du Canal exutoire à 25 francs pièce  (on en veut 250 ou 2500 aujourd’hui selon les brigands), et voici donc : « On se promène ; on est très attentif ; on va. C’est émouvant jusqu’à défaillir. On passe, on se promène, on va et on avance. Les murs – c’est de l’herbe et de la terre – ont de petites brèches. Là encore, on passe, on découvre. On devient Dante, on devient Pétrarque, on devient Virgile, on devient fantôme. De frêles actives vapeurs, un peu plus haut que la terre, roulent votre avance givrée. Je comprends que pour se retrouver ainsi supérieurement et ainsi apparaître et ainsi passer il faut ce transport, cet amour calme, et ce lointain feutré des  bêtes, ce recroquevillement des insectes et cette nodosité des vipères dans les accès bas des plantes ; ces bois blancs, légers, vermoulus ; cette musique tendre des bêtes à ailes ; ces feux modiques et assassins d’un homme ou deux arrivés de la mer, qui ont vite campé et qui fuient » / Celle qui découvre ces lignes aujourd’hui en lisant Le Persil / Ceux qui se savent douze ou au max douze cents à percer son délire / Celui que le tonique de son écriture et son incantation et sa bandaison a délivré de tout discours gris à caractère idéologique ou philistin / Cingria8.JPGCelle qui le voit toujours vu en petit roi que Dieu (le père, le fils, le frère ou la mère polonaise) avait plaisir à voir régner sur la terre et environs / Ceux qui reviennent à lui comme à la source claire de la forêt métropolitaine / Celui qui le sait à la fois Romain et Chinois par l’alcool / Celle qui sourit doucement à ceux qui se disent ses spécialistes / Ceux que le froid saisit à l’écoute de sa basse continue de laquelle jaillit soudain le chant de l’alouette spirituelle dite Lulu / Celui qui partage son horreur du nordisme genre aujourd’hui Wellness Design Fitness et autres saloperies lisses / Celle qui n’a pas reçu de plus beau cadeau que ses soliloques d’impérial pique-assiette toujours un peu pompette / Ceux qui annotent ses textes et en seront heureusement contaminés en tout cas on l’espère pour ces enfarinés de poussière / Celui qui se rappelle les sept petits moines vietnamiens surpris dans le vallon du Gottéron à pépier comme dans une de ses digressions de Musiques de Fribourg / Celle qui lui vendait à Cully des boîtes de cachous / Ceux enfants qui le poursuivaient dans les ruelles de Saint-Saphorin en lui criant Cachou ! Cachou ! / Celui qui la vu pioncer seul et saoul comme un tas sur les sacs de sucre empilés derrière la gare de Cornavin / Celle qui a conservé son clavier secret dont sa belle-mère bernoise a fait du petit bois /  Ceux qui l’ont blessé ce jour-là en finissant sans lui la bouteille de Gigondas que son ami Wayland avait ouverte pour lui comme il disait / Celui qui pense que l’humiliation a été l’un de ses moteurs puissants / Celle qui a incendié sa cousine femme de notaire qui lui recommandait de ne pas le laisser seul avec les enfants avec ce qu’on sait / Ceux qui évoquaient sa « sexualité » avec le ton bassement «à l’écoute»  des diplômés en psychologie et autre cafards concernés / Celui qui s’est déconsidéré aux yeux de l’Eternel en parlant de l’aspect compulsif de son écriture / CINGRIA3.jpgCelle qui relit Enveloppes avec la satisfaction plus-que-réelle d’être physiquement et métaphysiquement bien baisée / Ceux qui savent qu’avec un tel corps on boit plus facilement qu’on ne baise mais  qu’est-ce qu’on sait au juste de ces choses-là non mais des fois / Celui qui a toujours estimé que les critères de gauche ou de droite lui allaient aussi difficilement qu’à Pétrarque ou Virgile ou Tchouang-tseu sans parler de Little Nemo / Celle qui suçait son pouce à lui pour s’endormir mais il faudrait un collège d’experts pour conclure à la pédophilie n’est-ce pas / Ceux qui retrouvent son évidence mystérieuse en revenant au Canal exutoire où ils lisent par exemple ceci : « Il est odieux que le monde appartienne aux virtuistes – à des dames aux ombrelles fanées par les climats qui indiquent ce qu’il faut faire ou ne pas faire -, car vertu, au premier sens, signifie courage. C’est le contraire du virtuisme. La vertu fume, crache, lance du foutre et assassine », ou ceci qu’ils entendent comme un ordre de marche permanent quoique secret : « L’homme-humain doit vivre seul et dans le froid : n’avoir qu’un lit – petit et de fer obscurci au vernis triste. – une chaise d’à côté, un tout petit pot à eau. Mais déjà ce domicile est attrayant ; il doit le fuir. À peine  rentré, il peut s’asseoir sur son lit. Mais, tout de suite, repartir. L’univers, de grands mâts, des démolitions à perte de vue, des usines et des villes qui n’existent pas puisqu’on s’en va, tout cela est à lui pour qu’il en fasse quelque chose dans l’œuvre qu’il ne doit jamais oublier de sa récupération », ou cela encore et enfin : « L’être ne peut se mouvoir sans illusion, mais il a cette secousse : il est de toute autre nature et il est éternel. Je crois même qu’une fille de basse-cour pense ça : tout d’un coup elle pense ça. Après elle oublie. Tous, du reste, continuellement, nous ne faisons qu’oublier », etc.

     

    CINGRIA5 (kuffer v1).jpg(Cette liste a été jetée ce matin tôt l'aube en prévision de l’établissement d’une livraison spéciale du journal Le Persil consacrée à Charles-Albert Cingria, aux bons soins de Daniel Vuataz et Marius Daniel Popescu.)