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  • Simenon personnage

     

    Simenon12.jpgsimenon14.JPGDe Pedigree à la Lettre à ma mère, entre sept autres romans, La Pléiade scrute la vie du grand romancier   

    Il  aura fallu, à l’été 1940,  qu’un médecin lui annonce sa mort à brève échéance (deux ans au plus) pour que Georges Simenon entreprenne soudain, pour son premier fils Marc en bas âge, de rédiger l’histoire de sa propre enfance et de son clan liégeois, «afin qu’il sache ». Dans l’immédiat, interdiction lui était faite de fumer, de boire ou de faire l’amour. Dur, dur pour un homme aussi porté sur la chair que sur la chère, incroyablement fécond (dix romans rien qu’en 39-40 !) et qui venait de payer de sa personne dans l’accueil de 18.000 réfugiés belges à La Rochelle, en tant que « haut commissaire » spécial…

    À 38 ans, déjà célèbre et richissime, le romancier avait signé plusieurs centaines de romans, sans jamais parler de lui-même. Or c’est en « je » qu’il allait rédiger les cent premiers feuillets d’un texte (réédité plus tard sous le titre de Je me souviens) qu’il soumit à André Gide, lequel lui conseilla de passer à la troisième personne pour se raconter plus librement, comme… dans un roman de Simenon. Ainsi fut écrit Pedigree, pavé de 400 pages et tableau vibrant de vie et d’humanité  d’un quartier populaire de Liège au début du XXe siècle.

    Au premier rang : le jeune Roger Mamelin, entre un père sensible et digne (très proche de Désiré Simenon), et une mère castratrice, découvre tout un monde de petites gens attachants, les vertiges du sexe éprouvés par l’enfant de chœur courant au bordel avec les sous du curé, enfin la vie profuse de la ville ouvrière. Le récit s’achève à la seizième année du protagoniste, mais Simenon prétendait que l’essentiel d’un individu se forge avant dix-huit ans…

     Noyau d’une œuvre

    Sans être un «romancier du je », Simenon n’était pas que l’« éponge » que d’aucuns ont parfois réduite à un phénomène. Jacques Dubois (patron de cette édition avec Benoît Denis) a déjà montré la complexité du personnage et l’originalité de son écriture dans sa préface aux deux premiers volumes de La Pléiade rassemblant, en 2003, un choix des meilleurs romans.

    Tout aussi remarquable : l’idée de grouper sept titres de premier ordre (dont Les gens d’en face, Les trois crimes de mes amis et La chambre bleue) autour de Pedigree, qui s’y rattachent par des éléments plus ou moins biographiques, notamment liés au rapport de Simenon  avec les femmes, à l’image de la mère, à son souci de filiation ou à des comptes à régler avec son passé.

    Qu’il évoque la dictature politique (l’URSS des Gens d’en face) ou la guerre conjugale (dans Pedigree dont les conjoints ne se parlent plus que par billets interposés), ses anciens amis qui ont mal tourné ou les peines d’un enfant trop sensible, Simenon le romancier reste évidemment le même homme que le mémorialiste aigu (à qui l’on intentera trois procès !) ou que le reporter autour du monde : un écrivain d’une incomparable porosité, toujours fidèle à sa devise de « comprendre et ne pas juger ».

    Georges Simenon. Pedigree et autres romans. Edition établie et préfacée par Jacques Dubois et Benoît Denis. Gallimard, Bibliothèque de La Pléiade, 699p. 

     

    Le fond du problème

    « Nous sommes deux, mère, à nous regarder ; tu m’as mis au monde, je suis sorti de ton ventre, tu m’as donné mon premier lait et pourtant je ne te connais pas plus que tu ne me connais. Nous sommes, dans ta chambre d’hôpital, comme deux étrangers qui ne parlent pas la même langue – d’ailleurs nous parlons peu – et qui se méfient l’un de l’autre »…

     Ce dur constat donne le ton d’un livre à la fois terrible et déchirant, par le truchement duquel on peut sonder l’abîme séparant une mère de son fils auquel elle a toujours préféré son frère cadet en dépit de la « réussite » fracassante de son aîné.

    Comme l’inoubliable In Memoriam de Paul Léautaud, griffonné au chevet de son père mourant, la Lettre à ma mère que Simenon a écrite le 18 avril 1974 à Lausanne, trois ans après le décès d’Henriette  Brüll, est un de ces écrits fondamentaux qui jettent, sur une vie ou une œuvre, la lumière crue de la vérité. Ici, le manque absolu de tendresse, la frustration définitive éprouvée par un fils jamais caressé et jamais « reconnu », jusqu’à un âge avancé, en disent sans doute long sur les rapports, trivialement fonctionnels ou beaucoup plus compliqués, voire pervers, que Georges Simenon entretenait avec les femmes…

    Georges Simenon, Lettre à ma mère, en appendice à Pedigree et autres romans. La Pléiade.    

     

    Simenon en dates

     

    1903                         12-13 février. Naissance à Liège.

    1919-20    Débuts du journaliste à La Gazette de Liège. Premier roman : Au pont des Arches

    1921          Mort du père.

    1922          Débarque à Paris. Début de la production « alimentaire ». 190 titres sous divers pseudos.

    1929          Apparition de Maigret, qui est lancé avec tapage en 19311. Succès immédiat.

    1928-38    Nombreux voyages sur les canaux de France, en Europe, autour de la Méditerranée et en Afrique.

    1939          Naissance de Marc, fils de Tigy.

    1945          Départ en Amérique

    1950          Mariage avec Denise Ouimet. Johnny est né en 1949. Marie-Jo en 1953. Pierre en 1959.

    1957          Les Simenon s’installent en Suisse.

    1972          Simenon cesse d’écrire. S’installe aux Figuiers avec Teresa Sburelin.

    1989          Georges Simenon meurt à Lausanne, âgé de 86 ans.            

     

     

     

     

     

  • Nouvelles de Gaza

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    Lettre de Pascal Janovjak à JLK

    Gaza, le 14 mai 2009.


    Un petit mot de Gaza, la mer par la fenêtre et Seule la mer, sur la table basse, d'Amos Oz. Je n'aime pas le personnage mais je dois dire que ce bouquin, dont tu m'avais parlé, c'est vraiment du bon et beau. L'écrivain n'a pas dit un mot pendant la "guerre", ou à peine, du bout des lèvres, on a mal entendu ce qu'il disait... Hier j'ai parcouru le centre, en compagnie de quelques étudiants, on a peu parlé des bombardements, on a changé de trottoir, parce que le Conseil législatif menace de s'écrouler tout à fait, ses étages tombés les uns sur les autres comme un mille-feuilles. Que dire ? On a plutôt parlé de mariage, d'immigration, de la vie, des études, rien n'est facile ici, mais la plupart des problèmes évoqués sont universels. Je le leur dis, parfois, comme à ces jeunes auteurs qui se plaignent que la vie d'artiste est un enfer, qu'on est mal payé, à Gaza... tiens donc… mais comment pourraient-ils savoir comment c'est, ailleurs ? Où que j'aille, je ressens l'enfermement. Les rues du centre s'étirent loin, leurs perspectives débouchent sur la mer: à chaque pas, j'ai pourtant la nette conscience de l'emprisonnement, de la fermeture. Peut-être parce que le point de passage d'Eretz m'impressionne au plus haut point, à chaque fois que je traverse ses guichets, son labyrinthe de couloirs, ses portes métalliques… Ou parce que je sais bien à quoi ressemble Gaza, vue de haut, sur une carte, ce petit rectangle clos. Ou alors parce que les sbires du Hamas contrôlent chaque coin de rue. Mais sans doute ce sentiment vient-il d'abord des conversations que j'ai, qui ressemblent tellement à celles de prisonniers, où il est toujours question de contrebande, de fuite, de désir d'ailleurs. En payant 6000 dollars et en rampant pendant 500 mètres, on peut passer en Egypte. Mais à quel prix peut-on abandonner son pays, sa famille ?
    Seules les heures passées avec Sami sont plus légères. Il travaille avec des Italiens, le personnel des ONG va et vient plus librement, peut-être que ça lui apporte un peu d'air frais. Avec lui j'ai l'impression de parler à un homme libre. On peut évoquer la guerre aussi. Nous sommes dans la véranda, les voitures défilent, sur le bord de mer, et les passants. Je lui demande comment c'était, en janvier, ici. Comment étaient les rues, qu'est-ce que j'aurais vu, par la fenêtre ? Il sourit. Pendant les bombardements, tu ne serais pas resté à la fenêtre.
    Le reste de la soirée s'est passé sur le toit, à manger du poisson grillé sur des chaises en plastique, et le poisson est divin, à Gaza, au coucher du soleil. Il y avait des tirs, au loin, je me suis demandé si j'étais le seul à les entendre – ce sont des chars, dit Sami, la bouche pleine, et nous avons parlé d'autre chose, et une fanfare est passée, dans la rue, tout en bas, un mariage avec grosse caisse et trompettes.
    Nous regagnons Ramallah demain matin. Je t'embrasse,
    Pascal