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  • Une écriture de survie


    Biolaz.JPGDeux milans sous les nuages, de Jean-Daniel Biolaz.

    « Le monde va mal », écrit Jean-Daniel Biolaz, « ce n’est pas la peine d’en rajouter. Nul besoin d’aller mal moi aussi. Au contraire, en m’efforçant de prêter attention à mon espace de jubilation, je veille à entretenir la petite flamme »…
    Or cette « petite flamme », vive et fragile à la fois, court tout au long de ce « journal des bords » que Jean-Daniel Biolaz, handicapé (il lutte depuis une quarantaine d’années contre la sclérose en plaques), tient ici jour après jour de 2004 à 2007, alternativement par dictée (en prévision du jour où il y sera contraint de force) et à la main, avec l’aide de sa femme Françoise qu’il sera obligé, en mai 2006, de quitter pour intégrer une institution spécialisée. Flamme de lumière et d’amour : lumière de la nature et de ses beautés, autant que de ses présences familières (la petite chatte Honorine) ou plus sauvages (milans ou corneilles), de ses heures et de ses saisons changeantes, amour des créatures et présence constante de la « princesse » partageant son existence depuis plus d’un quart de siècle.
    « L’ouvrage qui suit porte la griffe de mon existence physique », note Jean-Daniel Biolaz en préambule, précisant aussitôt: « Je ne m’identifie pourtant pas à mon handicap ». Celui-ci compte certes dans la dépendance où se trouve l’auteur de ce journal, au fil d’un quotidien souvent alourdi ou perturbé par moult « emmerdements », mais le lecteur retiendra surtout la « santé » de cette écriture de survie, l’auteur accueillant le monde et réfléchissant au sens de la vie, oscillant entre un moral « en porcelaine » et des bouffées de bonheur - comme tout le monde, serait-on tenté de dire. A cela près que les mots pour le dire, ici, sont lestés d’une nécessité de survie marquée au sceau de l’amour de sa compagne. Ainsi que le note Odile Cornuz en postface : « Cet amour debout, malgré tout, trouve ainsi son expression au détour d’une page : « Je te porte en moi comme tu me portes en toi /Et dans l’ensemble, on se porte bien »…
    Jean-Daniel Biolaz. Deux milans sous les nuages. Editions d’En Bas, 208p.

  • Gestion du stress

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    … Quand à vous, Agent Floyd B66, vous aurez à charge le maintien des taux de rétention émotionnelle dans les étages supérieurs de la Structure où vous savez que se concentrent les groupes et sous-groupes à risques, votre tâche prioritaire est donc de ventiler les Sujets Sensibles sans vous acharner forcément, étant entendu que la sélection naturelle reste un élément de régulation décisif, - et ventiler s’entend aussi dans les limites de nos énergies renouvelables, aussi appliquerez-vous sans état d’âme la procédure OUT au moindre signe d’agitation inadéquate du requérant….
    Image : Philip Seelen

  • Ceux qui en ont vu d’autres

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    Celui qui va remplacer son épouse infidèle par un chihuahua / Celle qui entend des voix dans le Bois du Sourd / Ceux qui n’ont pas de secret pour leur jardinier créole / Celui qui se dit incapable de tuer une femme tout convaincu qu’il soit qu’elle n’a pas d’âme / Celle qui ne supporte pas les succès de sa mère au karaoké / Ceux qui résistent au fou-rire qui les menace d’éclater à l’approche de l’homme-toupie / Celui qui a fait de la luge avec Bashung en 1965 du côté du Ballon d’Alsace / Celle qui a été initiée à la calligraphie par un maître dont les gardes rouges ont coupé les mains / Ceux qui écrivent leurs poèmes en marchant et le disent volontiers à la radio ou à la télé sans qu’on le leur demande / Celui qui a une malle pleine d’inédits comme Fernando Pessoa (dit-il) / Celle qui estime que la griserie de l’acrobatie aérienne vaut l’écrasement final statistiquement très probable / Ceux qui ont été persécutés sous Ponce Pilate sans qu’on se souvienne d’eux / Celui qui a connu le voile noir dans son bombardier survolant la Cochinchine / Celle qui s’est jurée de ne plus envoyer de pyjamas de Noël à ses neveux ingrats / Ceux qui tâtonnent dans la nuit moite à la recherche d’un corps éventuel / Celui qui démarche ce qu’il appelle des vitamines de bonheur / Celle qui prétend qu’un paon n’a aucune conscience de lui-même en dépit de son apparente fierté à l’instant de faire la roue dans la cour de la porcherie du voisin bègue Marcelin / Ceux qui écrasent leur cigare dans les reste de l’omelette norvégienne en souriant à leurs hôtes pacsés à Noël dernier / Celui qui ne rêve même plus de pénétrer dans la rue morte à bord de l’auto à neuf places / Celle qui dit au beau Marco qu’il sera son butin de fin de soirée sans se douter qu’à minuit pile il se transformera en statue de pierre ponce / Ceux qui font du rollerskate sur les tuiles de vent du glacier d’Arolla / Celui que son beau-père a oublié sur une aire d’autoroute sans se rappeler dans quel Etat / Celle auquel l’éthéromane demande de ne pas le déranger dans son lait de brume / Ceux qui ont échangé leur sang au bord de la rivière aux écrevisses en 1955 et sont morts cinquante ans plus tard la même année et le même jour sans s'en douter, etc.