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  • Le Rapport

     

    Panopticon22.jpg… La victime était assise sur le siège arrière droit de la Limo et lisait le dernier James Lee Burke en fumant des Lucky’s, de temps à autre elle jetait un regard inquiet vers Percy, le chauffeur censé l’emmener downtown sur l’ordre du Balafré, alors qu’on avait passé le pont sur le fleuve et que les banlieues se clairsemaient sur fond de neige sale et de ciel bas, ensuite on ne voit pas très bien ce qui a pu se passer entre Killer Joe, l’homme de main du Balafré, et la victime, après que Stony s’est arrêté sur le terrain vague, mais on déduira scientifiquement que le sort de la victime s’est joué à cet instant précis (vers 23:07 GMT) comme l’a établi notre Service au vu de cette seule trace…

    Image: Philip Seelen

     

     

  • La méthode douce

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    …Depuis quelques temps elles mordent à mort, faut vraiment faire hyper gaffe, à force de les appeler stars du printemps on en a fait des vaniteuses vindicatives et c’est à pleines mâchoires qu’elles attaquent de leurs crocs aiguisés comme des couteaux, on a eu de terribles dégâts collatéraux dans certaines cliniques et autres centres funéraires non sécurisés, et ça s’aggrave quand les médias s'en mêlent alors que là, tu vois, tu y vas tout en douceur et tu lui parles, tu l’appelles par son prénom, tu lui dis Miranda, ma chérie, ou Ballerina ma jolie, et ça ne fait pas un pli : tu la vois redevenir la jeune fille en fleur batave qu’elle a toujours été au fond, tout à fait bien élevée, propre sur elle et conne comme un sabot…

    Image : Philip Seelen

  • Le temps du Jeu

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    Il a suffi d’une petite paire de ciseaux de plastique bleu pour enfant pour faire éclater le premier rire de l’enfant. L’enfant est devenu Quelqu’un en voyant le père jouer avec cette petite paire de ciseaux de plastique qui ne coupe rien mais peut faire le loup ou le crocodile ou les oreilles de lapin ou les oreilles d’âne. Ces ciseaux de plastique bleu se trouvaient là quand le père est revenu de voyage, comme le lui rappelait Ludmila hier soir après le cinéma, où ils sont allés voir L’Enfant, elle pour la première fois, lui pour la énième - tu revenais juste de voyage et tu as pris ces ciseaux de plastique bleu posés à côté du futur nécessaire de couture de Mademoiselle Cécile, et tu lui as montré le bec de canard en faisant coin-coin et ça l’a fait éclater de rire pour la première fois.
    Jusque-là, l’enfant n’avait jamais vu aucun canard de si près, n’était celui de plastique jaune de sa baignoire, mais sans doute avait-elle déjà entendu le coin-coin des canards du fermier voisin, là-bas à l’impasse des Philosophes où elle avait passé ses premières semaines d’hiver, emmaillotée comme une poupée russe et roulant déjà ses yeux en bille de loto, ressemblant alors passablement au ministre français Raymond Barre. Or c’était le semblant de canard, et pas le vrai, c’était le jeu de faire coin-coin qui avait fait éclater l’enfant de rire, un vrai canard l’eût peut-être épouvantée à ce moment-là tandis que la seule évocation du canard, assorti du coin-coin réglementaire, la seule imitation du bec de canard avait déclenché ce premier rire auquel j’avais repensé la veille au soir, les larmes encore aux yeux, mais des larmes de joie, après les larmes amères et consolantes à la fois de la dernière séquence de L’Enfant.
    L’Enfant
    raconte cette affreuse histoire d’un enfant vendu par désespoir dans un monde où le rire et les larmes ont le même goût d’amertume, mais L’Enfant raconte aussi l’émouvante beauté de l’homme perdu qui revient et de l’amour perdu qui revient, L’Enfant dit tout l’affreux du monde qu’un seul éclat de rire d’un enfant voyant un canard bleu suffit à égayer un instant, comme un éclat de joie sous le ciel bas, et ce premier rire de Quelqu’un va se répéter sous le ciel de tous les jours et voici Mademoiselle Cécile faire à son tour les oreilles de lama et le bec de pingouin.

    Le jeu serait de jouer, mais tu ne te contenterais pas de jouer à jouer : tu jouerais, tu serais le jeu, vous seriez le jeu, le jeu serait le jeu lui-même, il n’y aurait plus de temps que celui du Jeu.
    C’est alors que tout se joue et se noue. Plus tard ils te parleront de principe de réalité, mais ce ne sera qu’une ruse pour déjouer le sérieux du Jeu : tu le sais. Tu sais que le premier rire de l’enfant t’ouvre un paradis où tout ce qui semble semblant est à vrai dire vrai. Tu sais que l’ombre au mur d’un crocodile ou d’un loup n’est qu’une ombre au mur de crocodile et de loup, mais que ta peur est réelle. Tu sais que la mort est réelle depuis que l’Enfant t’a été révélé, ou plus exactement : tu sais que la vie seule est réelle, avant et après la mort.
    Dans la chambre du monde, le cercle de la mère et du père et de l’enfant seul ou nombreux forme le cercle du Jeu où le temps semble arrêté sans l’être, où rien ne semble compter alors que tout compte, et le jeu de ce matin sera de renommer les choses et de les classer par ordre d’importance, selon les seules règles du Jeu.
    Du premier éclat de rire au premier mot, du premier pas à la danse autour de la chambre bientôt élargie aux dimensions du monde, des premiers effrois de DEDANS aux premiers élans jetant l’enfant vers ce DEHORS obscur et merveilleux où l’on ne sait pas encore que rien ne sera plus, APRÈS qu’on y aura accédé, comme AVANT, de la première LETTRE au premier MOT, des bras de la mère aux petits pas du père te donnant la main, tout ne sera plus jamais qu’évocation et que retour, tous les matins, à ce rond de lumière de la chambre où de la cour ou de l’aire de terre ou de sable ou de poussière du premier jeu qui vous a vu, l’un pour l’autre, devenir Quelqu’un.
    Il n’est pas de plus émouvante beauté que celle du rire et de la première consolation de l’Enfant. Il n’est pas de temps plus important que celui qui se joue à l’instant. Il n’est pas de moment plus sérieux que celui du Jeu.

    (Extrait de L'Enfant prodigue, récit en chantier)

    Image: page d'un Album de Friedrich Dürrenmatt, colorié pour ses enfants.

     

  • Le rire de l'enfant

    L'Enfant noir.jpgAlors j’ai tout laissé venir, et tout est revenu. J’étais là, tout con, dans cette espèce de premier matin du monde que me rappelait le chaos de mon atelier où j’avais laissé tout s’amonceler depuis tant de temps et de jours et d'années et de siècles aussi, je dormais encore à moitié et tout soudain j’ai tout lâché, et du coup tout s’est lâché, et c’est alors que m’est revenu le premier rire de l’enfant.

    On dit que cela ne se peint pas, mais c’est à voir. On dit que le Seigneur ne rit pas, mais cela aussi est à voir et revoir. En fait, tout est à voir et à revoir, et c’est à cela que je vais m’efforcer ces jours et ces années dans mon atelier bordélique et d’abord en tâchant de raconter comme on a pleuré, Ludmila et moi, au tout premier rire de l’enfant.

    On croit qu’on est rien. On croit qu’y a plus rien, depuis que les valeurs tombent dans les cités d’affaires. On ne croit même plus à l'indice du Nasdaq: c'est dire. Le Nasdaq est en chute libre, murmure-t-on ce matin dans les cités d’affaires, je l’entends jusque dans mon atelier, et cela me rappelle le temps où, contre le Seigneur et mon père et les pères de mes pères, je vociférais ma rage de constater qu’il n’y a rien qui vaille au monde, et moins que rien: que tout s’est empilé pour rien, qui a été cramé pour rien dans les camps de l’enfer; et me rappelant ma rage de vingt ans je suis fier de mon erreur de vingt ans mais de cette rage je fais aujourd’hui du petit bois auquel je fous le feu de ma joie, car je le sais maintenant: je le sais qu’on n’est pas rien depuis que l’enfant s’est marrée, et que le Seigneur se marre.

    Le rire de l’enfant est comme une étincelle en pleine mer amère de tous  les chagrins du monde, et tout à coup la marée monte, ça fait chialer les niais que nous sommes, Ludmila et moi, mais c'est chialer de joie et voilà le travail : ce sera de raconter ça. Tu prends ça dans ton atelier, mec, tu prends tout ce que tu croyais qu’allait pas, tu prends tout ce que tu croyais moins que rien à tes vingt ans d’indomptable bon à rien et cette idée foutue que c’est rien tu la répares. Tu n’as plus que ce qui te reste de vie pour tout réparer de ce qui compte, et voilà bien ton compte : voilà ta dette à éponger, et là tu prends ton éponge parce que ça va gicler dans ton atelier.

    Là je vais balancer une marée d’ombre et de terres, de Sienne et de partout s’il le faut, parce que je veux que ce que je croyais rien tienne sur quelque chose, blanc de zinc et blanc de chine et sang et sperme et sable et chaux vive de baptistère et de cimetière, faut vraiment que ça tienne, mec, sur cette putain de toile de lin de rien.

    Le rire de l’enfant est la preuve qu’on n’est pas rien : qu’on est Quelqu’un. C’est par ce rire que l’enfant est devenue Quelqu’un. Il y a avant et après ce rire, comme il y a avant et après le Seigneur. Avant ce rire de l’enfant, celle-ci était l’Enfant à majuscule, elle était tous les enfants aux mêmes museaux ou à peu près, tous les enfants qui chient et roupillent et nous empêchent de roupiller et nous font, il faut le dire objectivement, pas mal chier, elle était tout ce qu’ils sont à l’instant présent de par le monde, gavés ou affamés de par le monde, tous les enfants qui hurlent et pullulent de par le monde, tous les enfants qu’on dorlote ou massacre et qui n’ont, objectivement, pas la même valeur selon l’indice du Nasdaq, sauf aux yeux du Seigneur qui les met tous dans le même panier - avant donc ce premier rire de l’enfant, celle-ci n’était pas encore ce Quelqu’un qui fait qu’aucun enfant, qu’on le dorlote ou qu’on l’affame, n’est comparable à aucun autre.

    Je noterai ça dans le regard de l’enfant, quand le moment viendra. Le rire de l’enfant se lira dans le regard unique de l’enfant que je vais m’efforcer de peindre.  Cet enfant ne sera pas notre seul bien. Le petit Titus ébouriffé n’est pas que du seul Rembrandt non plus. L’enfant que je peindrai pourrait être aussi cet enfant noir à la fleur de pureté que je retrouve  ce matin dans le fatras de mes papiers, tombé de je ne sais quel ciel, fils de je ne sais quel père de quel désert, créature de je ne sais quel Seigneur. C’est cela même : le rire de l’enfant tombe du ciel, comme la joie du Seigneur me tombe du ciel ce matin dans le chaos de mon atelier. De tous les enfants noirs ou verts à fleurs blanches ou bleues, de tous les enfants bleus à fleurs noires ou jaunes je vais tâcher, je vais essayer, je vais m’efforcer de peindre le rire.

      Tout me revient à l’instant avec précision. Mon tableau se jettera, comme le premier sperme, avec l’innocence de ce qui est donné de la terre ou du ciel, mais je l’aurai pensé sans y penser, je l’aurai voulu sans le vouloir, ce sera comme s’il nous était donné.

    (Extrait de L'Enfant prodigue, récit en chantier)

    Image: L'enfant noir. Peinture de Louay Khayyali (Syrie). Reproduit dans Claude Michel Cluny: des figures et des masques, de Jalel El-Gharbi, aux éditions La Différence, Photo Raymond Collet. Pour plus de précisions: http://www.babelmed.net

    Et pour rencontrer Jalel ce matin: http://jalelelgharbipoesie.blogspot.com