
Ce jeudi 28 mai. – Je n’étais pas, hier, très fier de mes pieds, avant de voir pire : ses pieds à lui.
Mais d’abord les miens, avant de quitter ma carrée : des pieds vilains, le gauche excessivement gonflé, signalant une rétention d’eau aggravée par trop peu de marche, et l’autre aussi bleuté que le premier aux jointures des orteils, annonçant peut-être une gangrène prochaine, voire l'amputation à la scie sauteuse ?
Or, au lieu de me poser la méchante question, je les pommade à l’onéreuse crème pour pieds secs à base de glycérine et de cacao avec additifs de soja et d’extrait de calendula, et ensuite départ à destination de la Coupole où je suis censé retrouver ce soir mon ami l’Oiseleur...
Mais avant cela, ses pieds à lui, assis sur le banc jouxtant l'arrêt du bus au pied même du numéro 22 où je crèche : des pieds nus en sandales d’été, au bout de jambes à peine couvertes par un short délavé à «jours» douteux, presque le style SDF, et surtout ce pied à l’orteil majeur énorme et comme déformé à angle droit - donc je fais celui qui n’a rien vu et m’assieds avec ma canne à côté de lui et la sienne, et voici qu’après un moment l’on me lance comme ça : et vous êtes bien le JLK de la Tribune de Lausanne dans les années 60 et quelques, n’est-ce pas ? Que oui : je me rappelle la bobèche. Et moi : alors que moi-même en personne je ne me reconnais plus, non mais quel physionomiste ! Et lui : et sur le plateau de la télé, avec Jean Ziegler...
Ce qui me fait tourner la tête pour mieux voir celle de mon interlocuteur, qui précise maintenant que Jean le fou est de 1934, allant sur ses 92 ans, et me demande si j’ai de ses nouvelles. Je lui réponds que non:que la dernière fois que nous nous sommes parlé Jean a évoqué la fragilité de nos vies tenant à un vaisseau cérébral qui défaille, je précise que j'ai d'abord critiqué le polémiste avant de le rencontrer et de fraterniser sur le terrain de la Poésie, que Jean m'a écrit après l'envoi de chacun de mes livres, que c'est un type aussi attentif aux enfants que finalement nécessaire à la tribu démocratique, entre autres...
Or le présumé SDF s’est métamorphosé à mes yeux. Je ne pense plus à son orteil paradoxal ni à son short ajouré de vieil estivant : ses yeux pétillent d’intelligente malice et son sourire complice me botte.
Sur quoi nous voici lancés dans une conversation anarcho-humaniste où il est question de l’hypocrisie des puissants en général et des Vaudois en particulier, nous évoquons cet autre cinglé salutaire que fut l’écolo Franz Weber, nous conspuons de concert la mémoire d’un certain procureur spécialiste ès erreurs judiciaires, j’apprends dans la foulée que le compère établi à Villeneuve connaît les serveurs serbes Zoran et Illia que je retrouve tous les soirs à l’Oasis (lui est plutôt du matin), bref le long temps d’attente du trolleybus est pour une fois le bienvenu, et quand le mastodonte bleu se pointe j’apprends que ce frère humain en attend plutôt un autre sur ce banc - alors Ciao et « à bientôt », mais où donc alors que je ne sais même pas ton nom – ainsi le relancerai-je un de ces quatre au bout du lac puisque au moins je sais où il traîne le matin…