UA-71569690-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Ceux qui se croient malins

    PanopticonM2.jpg
    Celui qui croit se grandir en crachant sur un peu tout / Celle qui se dit constructiviste pour se distinguer de son maître de thèse clairement déconstructiviste mais auquel elle rend hommage dans certaines de ses notes en pied de page / Ceux qui ne connaissent des noms de fleurs alpestres que ceux que la pub a boostés / Celui qui tire l’essentiel de sa philosophie des journaux gratuits / Celle qui est sûre d’avoir tout appris de ce qui lui sera utile dans sa nouvelle vie d’épouse de prophète évangéliste urbain / Ceux qui se gaussent de l’impatience de leur aïeul à leur rappeler qu’il a encore connu une télé humainement digne par exemple avec Léon Zitrone ami des chevaux qu’il a connu au Lavandou / Celui qui a fait mettre sous verre son diplôme de Plus Bel Athlète des cantons du Sud-Ouest et qui se marre en voyant aujourd’hui ses biscotos fondus comme des endives / Celle qui faisait tellement confiance à l’Abbé Corneille qu’elle s’endormait sur le siège du passager de sa Volkswagen après qu’il l’avait cueillie à la sortie des ateliers d’Altshom où elle portait comme qui dirait sa croix au titre d’ouvrière modèle (on devait être vers 1967 si Corneille roulait déjà coccinelle) et de vierge probable / Ceux qui ont passé des heures et des heures dans ce qu’ils appellent le train de la vie et qui se plaignent ce matin qu’ils n’y ont rien vu sauf les chutes du Zambèze et encore / Celui qui montre à son petit-fils Jason arrivé de Boston un voyageur de peau foncée sur le quai de la gare de Savannah en lui glissant « regarde le négro » alors que le garçon n’en a qu’à une femme à turban jaune et grand derrière qui tient à la main une cage de rotin dans laquelle glousse une poule de soie / Celle qui se demande si les jeunes noirs qui fument de l’herbe dans la cour de derrière ne vont pas tourner la tête à son pupille trisomique et si c’est pas nocif pour leur santé à eux dont on ne sait même pas ce qu’ils font de leurs journées / Ceux qui peignent des faons dans des clairières en pensant à l’ornement des cuisines modestes et qu’une mode soudaine propulse au top du marché de l’art mais pas pour longtemps les enfants / Celui qui a fait le tour du monde de la photo de mode puis le tour du monde de la pub tous azimuts puis le tour du monde des sites de rencontres virtuelles et qui te dit comme ça que tout ça est merdique et qu’il va en faire un roman comme on en a jamais vu et qui cartonnera au dam des Houellebeder et autres Beigbecq forcément jaloux à mort / Celle qui t’avoue qu’elle rêve dans son bain moussant de passer une fois ou l’autre chez Michel Drucker / Ceux qui ont gardé au cul la marque voluptueuse du divan de Michel Drucker / Celui qui fréquente le même gymnase que PPDA et trouve qu’il est resté tellement simple / Celle qui se met de la Scientologie pour se rapprocher au moins spirituellement de Tom Cruise / Ceux qui ont perdu plusieurs parents dans le sacrifice du Temple Solaire et qui attendent la Révélation Magnétique avec d’autant plus de ferveur effarée / Celui qui a changé d’Eglise mais pas de fureur homophobe à l’instigation de l’apôtre Paul dans sa fameuse Lettre aux Romains ou aux Athéniens il ne sait plus trop / Celle qui dit à la battue des coulpes du vendredi soir qu’avant le trottoir était son seul horizon alors que désormais les dons des Sœurs et des Frères la font survivre et que les extras ne sont que pour le plaisir / Ceux qui ricanent à l’observation des crédules tout en vouant un culte au dieu Dollar absolument lucide et scientifiquement contrôlé / Celui qui est persuadé que le nouveau clip du groupe Fuck the Bimbo va exploser la situation du rap limousin / Celle dont le Malin se sert pour détourner l’employé Nestor Dubonchemin de son bon chemin / Ceux qui font de tout un oratoire perso même un quai de métro genre station Denfert à l’heure de pointe, etc.

    Image : Philip Seelen

  • Au Lecteur

    Lecteur.JEPG.jpg

    Un échange de ce matin, avec Fabien Dubois de Nevers...

    [ Je me suis toujours demandé à qui s’adressaient les écrivains – tous ceux qui depuis bien longtemps font profession d’écrire. Ont-ils la prétention de s’adresser au monde entier et à l’humanité toute entière et à travers le temps ? Cela n’est-il pas quelque part un peu délirant ? Se sont-il jamais posé la question ? Aussi… ]

    Le problème que je dois résoudre ou contourner est bien celui-là : à qui donc est-ce que je m'adresse ? Qui es-tu, cher lecteur ? Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère...

    Je m'adresse à toi qui est là présent pour moi, toi l'être semblable qui toujours me surprend, toi qui me dépasses par ta différence : toi qui est à l'image et à la ressemblance de la présence intérieure qui me questionne.

    Car c'est bien toi qui est là présent pour moi, et non moi qui suis là pour toi : je ne t'apparais que sous la forme d'un livre, je ne suis donc pas à proprement parler une personne, je ne suis qu'un peu d'encre sur du papier. Moi-même, je ne suis pas véritablement là, ma seule existence, c'est-à-dire ma seule présence devant toi, ma seule conscience, c'est toi qui me la donne. Tu me lis donc je vis.

    Tu es désormais ma seule incarnation ici-bas et c'est pour cela que je souffre de ne pas être lu et compris. Je rêve d'être lu et relu afin que celui qui me lit atteigne à la substantifique moelle que la présence qui est en moi a la prétention de vouloir exprimer. Cher lecteur, comprends-tu bien ce que j'entends par là et sauras-tu lire entre les lignes pour me comprendre ? Sauras-tu déceler entre les détritus les lueurs que j'aurais réussi, malgré tout, malgré Moi, à laisser apparaître ? Car en disant cela, je ne me vante pas d'être profond (lire entre les lignes... n'importe quoi !) ni d'être riche en moelle (pour qui se prend-t-il ?) ; j'ai simplement vu quelque chose de grand et de beau que j'aimerais essayer d'exprimer, et c'est parce que je doute fort d'y arriver que je suppose qu'il te faudra peut-être plusieurs lectures, pour que tu parviennes à y lire ce que je n'aurai pas réussi à écrire.

    C'est donc toi qui fait tout le travail et tu me fais aussi vivre au sens propre du terme (de cette absence, je souffre aussi) car c'est toi qui m'achètes et ainsi tu me nourris, tu paies mon loyer et mes impôts. C'est donc justice de rendre l'avantage au lecteur.

    Gloire au lecteur ! Honte à l'auteur qui se sucre au passage !

    Fabien Dubois.

    Lecteur89.jpgJLK: Que la lecture est une rencontre...

    À mes yeux, cher Fabien, c'est beaucoup plus simple - donc infiniment plus subtil et compliqué, comme la vie, une pomme ou la pomme de Cézanne, le jardin d'à côté ou le Paradis de Dante. Bien entendu il n'y a de livres dignes d'être lu que les Personnes, car les livres sont des personnes ou ne sont rien. Pas des personnages de plateau de télé mais des personnes uniques et irremplaçables qu'on reconnaît à un grain de voix ou à un rythme de leur parler/écrire. Tout écrivain qui ne se prend pas pour Homère, les yeux fermés et en se foutant de la caméra, ne fera rien. Un écrivain qui ne se prend pas pour la Nature entière ne fera rien. Un écrivain qui se demande s'il va être lu ne fera rien. Quant à la question de savoir si le plus imporrtant est l'Auteur, le Lecteur, le Tier inclus ou tutti altri, c'est de la faribole. L'important est le miracle d'une rencontre, dont se dégage une énergie inouïe. Je suis en train, cher Fabien, de lire les nouvelles complètes de Flannery O'Connor, qui riait toute seule en se lisant et trouvait ses nouvelles formidables. Moi aussi je les trouve formidable, comme tant d'autres. Mais à qui apartiennent-elles ? Elle découlent du regard délirant porté par une femme pétrie d'humanité et de poésie, à qui on ne la faisait pas. Tu es l'un de ses personnages, Dutroux en est un autre, un Nègre aux tempes blanches portant un saphir à son doigt, un gosse mal embouché et son aïeul impatient de lui faire détester les Noirs, Silvio Berlusconi à plat ventre devant une bimbo en string, le frère Marie-Maximilien dans son cloître plein de chats et de gueux, ma bonne amie et nos deux filles et les lascars qui nous les ont volées, Pascal, la dépouille de Nabokov hisant sous mes fenêtres, tutti quanti.
    Il faut s'arracher absolument à la pensée binaire - spécialité française, et s'exercer à l'humour de la vie, via Shakespeare (qui était-ce seulement ?), et à la merveille tissée d'épouvante. Ah mais quel beau jours se lève ! Quelle belle journée à lire, à tous les sens que tu voudras !

    Lecteur3.jpgEric Poindron:

    Cher Fabien,
    Courageux de prendre ainsi la plume et de s'interroger. Je partage le beau commentaire de l'ami JLK...