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Carnets de JLK

  • L'âpre beauté de l'être

    À propos d’une toile de Czapski défiant toute copie…
    Femme forte. PP. Barbara et Richard Aeschlimann.
     
    C’est une vieille peau toute moche sur un banc jaune, attendant le métro à la station Auteuil sous son vilain chapeau, à côté d’une publicité exaltant la FEMME FORTE en lettres rouges sur fond noir.
    C’est là : c’est ce qu’on voit. Cela pèse des tonnes, comme la vie. C’est moche et pourtant il se dégage, de cette vision de Joseph Czapski précisément intitulé Femme forte (variante d’une autre toile exécutée vers 1965), une beauté que je dirai un peu pompeusement ontologique, s’agissant d’une beauté qui pèse de tout son être.
    Variante reproduite dans l'ouvrage de Joana Pollikovna, datée vers 1965.
     
    Or m’efforçant de copier à la gouache, dans mes carnets, cette toile qu’un œil superficiel ou prétentieusement connaisseur jugera simplement moche ou mal peinte, je découvre la difficulté de m’en tenir à cette simplicité quasi brute, pour ne pas dire brutale en sa mocheté.
    Mocheté de cette vieillarde à moche galure et gros pif envahissant, à mains comme des pattes et moche pébroque que seul Czapski, du regard et d’une main aussi lourde que celui-ci, transfigure pour ainsi dire sans misérabilisme anecdotique pour autant.
    Or peut-on relier ce tableau à quelque esthétique de la laideur que ce soit ? Je ne le crois pas. Czapski n’exalte pas la laideur de sa faible femme seule au chapeau cabossé : il la représente telle qu’elle est, ou plus précisément telle qu’il la voit et sans trace du maniérisme morbide des esthètes de la laideur.
    Pour ma part, j’ai vainement essayé de rendre la mocheté de cette pauvre vioque, mais pas moyen. Ma vieillarde a l’air d’une institutrice à la retraite, de la veuve d’un employé quelconque ou d’une officière de l’Armée du salut, mais sa présence n’a rien de la formidable force qui se dégage du personnage de Czapski, retournant bonnement la dérisoire formule publicitaire d’à côté par la simple affirmation de son être…
     
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  • Petites résurrections de Maurice Chappaz

     

    Aube27.jpgEn mémoire de Maurice Chappaz (1916-2009) 

    Le petit jour serait revenu « par la fente des volets et la porte demi ouverte », et avec lui l’écriture. L’écriture, éteinte quelque temps « comme on souffle une bougie », se serait rallumée et aurait éclairé les parois de la maison de bois, là-haut sur la montagne, sur cette « île défoncée », délivrée dans les vernes, une «escale de chats sauvages », au lieudit Les Vernys, en été 2004, le 19 août à l’aube, lieu désiré de silence et de retrait, mais en revenant l’écriture en son Fiat Lux aurait accusé un léger tremblement d’âge : « La vieillesse signifie éboulement dans la mémoire et durcissement des services. Les os se cassent, les sentiments pourrissent. Oui, nos défauts s’accusent, tonifiés par nos qualités mêmes. Exister nous tue » ;  et revenant à ce qui pourrait être le dernier jour, en cette aube qui sent le soir, l’écriture revient à son premier souffle, au temps d’Un Homme qui vivait couché sur un banc où la fumée signifiait déjà la combustion première de la poésie : « Il est temps d’entrer dans ce monde, d’allumer une cigarette et de tirer sur la fumée, sur le feuillage tremblant et bleu de l’air maintenant. Il s’agit de s’infuser ce qui est, et cet air du matin on le boit. » Et cela encore qui s’impose pour fumer et prier tranquillement : « Moi je m’étends sur un banc pour toute la journée. Rien faire, absolument rien faire »…Chappaz2.jpg

     

    Or tant d’années et de paquets de tabac après, et  l’on voit la fumée d’un petit train et les étapes d’une septantaine de gares, la mémoire défaille un peu dans ses éboulis et les os avertissent: « Se glacent les pieds infatigables, tout ce qui tremble, tout ce qui ressemble à une goutte de sang, comme le veut l’Eternel, se fige ». Et dans la maison de bois, un autre soir, sept jours plus tard : « Je m’immobilise devant la nuit : elle entre, le chalet disparaît. On n’existe plus mais on devient l’infini qui se personnalise en vous. Ma pipe peut-être me filme ». Et le film écrira ce lieu, cette maison du silence et du temps suspendu, comme partout quand on fait attention, ce lieu de parole fumée et de présence, le chalet et autour du chalet les terrains et les bornes, le temps passé dans les bornes et au-delà, Spitzberg et Tibet, Corinna et famille, en cercle élargis ou resserrés, spiralés du petit au grand récit et retour, mers et nuages en tourbillons, aux Vernys et partout, ici et quelque temps encore à fleur d’écriture mais dans les bornes se resserrant sur un corps : «Je devine en moi la grande usure. La vie est noire et belle et une louange la plus grande attend en nous. L’Eternel est aux aguets ».

     

    Les questions reviennent   

     

    Le poète continue à fumer malgré les interdictions. En attendant les prochaines : interdiction de respirer, interdiction de rêver, interdiction de se poser des questions. Même pas ces trois-là : « Qui sommes-nous ? – D’où venons-nous ? – Où allons-nous ? ». Même pas ça : surtout pas ça !

     

    Cependant l’écriture est revenue comme l’herbe au printemps ou les enfants, sans crier gare, et le train des jours y va de sa petite fumée, réjouissant les enfants et les Chinois. « Il a cessé de fumer », disent ceux-ci vers l’âme de celui qui vient de « casser sa pipe », comme disait le peuple de nos enfances. Mais l’image est à reprendre au début de l’écriture, quand on s’est déclaré poète et fumant évidemment, comme Rimbaud sa terrible pipe d’illuminé voyant. Première pipe de tête de bois ou de maïs à trois sous, d’écume ou culottée par les siècles de nuits de bohème douce : première fournaise dans les romantiques cafés d’hiver estudiantins, premiers foyers des amis, première fumée des questions éternelles : d’où venons-nous nom de Dieu, et qui sommes-nous, pour aller où ?

     

    L’enfant, déjà, petit, peut-être devant l’oiseau mort, s’est demandé : « Est-ce qu’il y a quelque chose après ? » Et rien ensuite n’épuisera la question tant que durera, mêlée, la louange infinie de ce qu’il y a ici et maintenant, qui ne saurait non plus s’épuiser dans la beauté des choses et de tout ce qui est donné : «Nous sommes nous-mêmes à la fois une tige d’herbe ou une goutte d’eau et puis une apparition du divin, sinon nous n’existerions pas ». Et voici qu’une pipe devient une caméra, décidément on aura tout, et le délire continue, de ce Rimbaud dont on dirait du Chappaz : « En quelque soir, par exemple, que se trouve le touriste naïf retiré de nos horreurs économiques, la main d’un maître anime le clavecin des prés ; on joue aux cartes au fond de l’étang, miroir évocateur des reines et des mignonnes, on a la sainte, les voiles, et les fils d’harmonie, et les chromatismes légendaires, sur le couchant ».

    RichesHeures1.jpgJe relis la phrase en pensant à Jean-Sébastien Bach : « La main d’un maître anime le clavecin des prés », et je me demande comment rester « capable du ciel » au milieu de « nos horreurs économiques ».

     Du sauvage imprimatur

     Que nous sachions, les animaux ne fument pas, ni ne prient, étant eux-mêmes toute consumation et toute présence, avant la dérogation de l’écriture qui est à la fois fumée et prière.

    Encore heureux : notre corps nous ramène aux animaux, qui nous ramènent à la Genèse et à l’ « immense paysannerie» qui est de partout et non seulement de la région régionale.

     Adams (kuffer v1).jpgLe sauvage est un style, immédiatement identifiable et d’abord à cela qu’il s’écarte et se sauve de nous. Mais le sauvage est en passe de se dénaturer. Son indépendance inquiète et contrarie. « On nous relance des nouvelles policières : SURPOPULATION DES RENARDS – MÉFAITS DES FOUINES – HALTE AUX CHATS ERRANTS ! » Et voici le loup revenu des pays sauvages et décimant troupeaux et poulaillers tandis que, jusqu’en ville, le renard fait les poubelles.

    loutre.jpg« Cela ne signifie pas une revanche mais une panique chez les bêtes, plaide le poète. Elles ont quitté prés et bois pour fouiller les banlieues ». Bientôt le renard donnera la patte et se fera photographier avec un Adam cravaté, et quelque chose sera perdu. Quoi ? Une beauté sera perdue.

    Beauté du sauvage, mais plus profonde que seulement esthétique : « Elle me saisit tellement quand je surprends les bêtes sauvages – biches, cerfs, chamois ici même, qui traversent avec un tel incognito les pentes, s’effacent toujours. Elles ont un abîme dans les yeux dès qu’elles nous aperçoivent et se sauvent.

     

    « Se sauvent, oui. Qu’est-ce qu’elles emportent ? Un autre monde et la beauté introuvable dont elles nous ont laissé l’impression par cette allure où s’est profilée la peur… Et une si inviolable différence. »

    Oiseau.JPGLes oiseaux à tout moment, les plus proches et les plus différents : « Si ironiques, si joyeux, si aveugles, ce qu’inventent les oiseaux ». Ou ces envols de martinets « qui ne peuvent vivre qu’en vol à cause de leurs longues ailes si étroites. Ils n’arrivent pas à repartir s’ils se posent sur le sol car leurs courtes pattes aux longues griffes ne leur autorisent que des parois verticales ou le tronc des arbres ».

     

    Si différent, le martinet, que la cage le tuerait. Mais les autres bêtes sauvages aussi, « dès qu’elles s’apprivoisent, c’est fini. Il leur manque le grand frisson du paradis antérieur. Où on ne mourait pas car on ne savait pas qu’on mourrait. Nous, c’est cette connaissance que nous leur apportons. On a perdu le miracle de vivre, d’être toujours dans l’éternel. Et ainsi la beauté, comme l’amour, est liée à la mort. Et tout est lié à la mort nous masquant quelque chose qui a eu lieu avant elle. »

     

    Puis revenant à la revenante écriture : « Ecrire, c’est retrouver l’imprimatur des bêtes sauvages ».

     

    Et la songerie de ce 22 août aux Vernys, juste voilée d’un soupçon de mélancolie, de s’achever sur ces mots : « Il faudrait  pratiquer la morale ou la vertu d’instinct, comme les éperviers ou les lièvres. Les lièvres qui se promènent, l’épervier qui fauche le lièvre.

     

    « Je rumine ça comme une bête avec ma pipe qui prie et fume.

     

    « Où vais-je après cette vie ?

     

    « Le ciel est voilé avec une seule étoile telle un noyau et tout autour le fruit noir des forêts ». 

     

    Thibon3.jpgLes vérités mesurées

    Une autre quête de vérité l’occupe ces jours, ladite vérité fixant en vieux langage juridique la mesure du bien. L’occurrence terrestre de ces beaux grands mots de bien et de vérité découle d’un catholicisme romain qui ne fléchira jamais, solide sur ses bases et pourtant ouvert aux grands vents d’ailleurs, comme les stupas tibétains des hauts cols d’Himalaya.

     

    Les vérités, repérées sur le terrain et inscrites au cadastre, distinguent « ma » terre de la tienne. C’est du précis fait avec de l’aléatoire, c’est une apparence de contrat palliant tous les désordres, on se rappelle la brouille de deux Ivan et les tricheurs qui s’en venaient nuitamment déplacer les bornes, les palabres et les rognes opposant maisons et villages, un côté de la vallée et l’autre, ceux d’en bas et ceux d’en haut. Du bas Maurice est monté vers le soleil des hauts, il y avait là des mayens tombés en ruine, tout a été rêvé et conçu pour la femme et la progéniture, et maintenant qu’on approche de la nonantième gare on reste soucieux de son bien, ainsi passera-t-on bien un mois et plus à mesurer cette terre qui « zigzague entre six ou sept mayens voisins, se suspend à leurs toits, s’accroche à des filets d’eau ».

     

    Chappaz7.JPGÀ notre époque malade d’inattention et d’à peu près le poète répond par le mot à la fois précis et juste, qui dit le vrai et le chante aussi bien : « Angles, encoches, marteaux d’une vaste pente d’herbes devenues sauvages, ici ou là parsemées d’armoises et où on dégringole d’un piédestal d’aubépines roses qui semblent blanches vers des mélèzes et des sapins toujours « à moi ».

     

    L’inventaire pourrait sembler dérisoire à un citadin sans mémoire ou sans « bien », mais le royaume du poète est aussi de ce monde, au milieu des siens, dans cette religion du verbe qui est aussi de la terre.

     

    « Il faut prendre des précautions avec « le bien ».

     

    « Je le savais. Seuls les paysans ont une religion et une patrie. J’ai moi-même fait deux fois avec mon oncle le tour de ses lopins, l’ultime fois, deux mois avant de mourir. Corberaye, les Rosay, les Zardy, Planchamp, Profrais, le Diabley, les Maladaires, des champs, des prés, des « botzas » inatteignables, indiqués, détaillés du doigt. La litanie ne s’épuise pas. Il avait été à la messe, le matin, avec moi, lui me confiant avant d’entrer dans l’église, regardant le cimetière : il n’y a qu’une bonne mort, la mort subite ».

     

    Et le neveu de constater : « Le bonheur d’exister a une de ces saveurs », avant de s’interroger un peu plus loin : « Qu’est-ce que la possession de la vie ? »

     

    On imagine l’ami, Gustave Roud, souriant à celui qui oserait dire « mon arbre » ou « mon herbe », mais il faut entendre ce possessif dans l’ensemble humain de cette « immense paysannerie » de montagne marquée par le pays autant qu’elle l’a marqué.

     

    « Ces terrains et leurs limites s’entremêlent avec les limites de ma vie, soit celles inscrites par les années et qui précèdent le vide dont les brumes m’envahissent déjà : on tombe littéralement en enfance, même sans sénilité ».

     

    Avec l’écriture revenue revient le souvenir de l’arrivée en ce lieu avec Corinna, où ils auront toujours été si heureux, et le trait d’ombre revient avec, « le bonheur passe comme un coup de faux », le souvenir de Corinna jeune soudain précipitée vers l’abîme et retenue in extremis par quelque invisible main, ou ce cri tout à la fin, en 1979, du dernier instant de Corinna faisant écho petit au cri du Christ sur la croix, tout est mêlé, on est marqué par cette invraisemblable « affaire » de Messie : « Il a découvert Dieu en nous. Et il nous a emmenés avec lui sans discussion », il faut naître et renaître tous ces jours que Dieu fait : « Nous passerons  comme un coup de vent dans l’éternité, avec une âme toute fraîche et un corps recommencé ».

     

    La question de la foi est elle aussi cernée d’ombre et à tout instant elle meurt et renaît. Le poète se retire doucement aux Vernys.Il arpente son royaume comme le Père au premier jardin. Il prend ces notes en été 2003 et 2004, puis il les reprendra en été 2007 et 2008. « Et on a ou on n’a pas la foi. Elle se relie à l’enfance, à ce qu’on a reçu alors sans le savoir. Quelque chose qu’on a encaissé comme un coup de pied de vent ».

     

    On a ou on n’a pas la foi mais rien n’est assuré de toute façon, pas plus que sur un vaisseau pris dans les glaces, comme on verra dans les notes suivantes.

     

    « On est tout à la fois croyant et incroyant. Le choix se fait sans cesse et presque à notre insu, dans le dédale de l’âge où je trébuche,. L’espoir même que j’ai et les miettes de la beauté du monde qui s’éparpillent en moi… des nuages dans le ciel aux arbres sur la terre qui attendent le cri du corbeau, tout me fait sentir mon rapprochement avec les bêtes. Il me semble arriver au bout d’un corridor.»

     

    Et me reviennent, au bout du long corridor fleurant les siècles, dans la cuisine du Châble, un soir d’hiver de janvier 2007, ces mots du poète un peu bronchiteux, engoncé dans une espèce de vieux manteau de cheminot : «Je crois qu’on ne peut évoquer le paradis qu’en relation avec ce qui est visible ici bas, fugacement, par intermittence. Cela peut n’être qu’un visage dans une gare, un brin d’herbe frémissant, l’inattendu d’un nuage ou une goutte de pluie qui tombe dans une sorte de transparence obscure, et vous entendez aussi le bruit infime que cette goutte de pluie fait en touchant terre. Je dirais ainsi que l’image du paradis, telle que je me le représente, serait comme une surprise à l’envers… Le paradis est aussi exigeant que l’enfer ! Cendre et alléluia… Tout à coup l’innocence ! » 

     

    Ascal5.jpg Les petites résurrections

    La foi ne serait rien pour la poésie, au demeurant, sans cette attention incarnée que manifeste le travail d’écrire. « Le péché capital, écrit ainsi le poète, le seul péché est le manque d’attention. Le temps présent se précipite telle une chute d’eau. Hâte-toi de puiser ! C’est-à-dire : sois attentif ». Or, l’attention ne se borne pas, cela va sans dire, à la consommation passive. Il n’y aura création ou recréation, il n’y aura transmutation, nouvelle forme, petite résurrection que par ce processus de consumation qui fait de chaque heure une Riche Heure possible et toute l’œuvre, alors, du poème au récit, des premiers mots d’Un homme qui vivait couché sur un banc ou de la première page de Testament du Haut –Rhône, aux dernières de La Pipe qui prie et fume, des lettres aux journaux, sous toutes les formes enfin, se déploie comme un Livre d’Heures qu’enlumine, sous l’effet d’une espèce de sainte attention, le même verbe du même homme mêmement habité à vingt et nonante ans.

     

    On reprend ainsi Testament du Haut-Rhône au tout début : « Je loge à quelques lieues seulement de la forêt, au bord d’une prairie où les eaux s’évadent. Par les fenêtres ouvertes de ma demeure de bois (qui me porte et toute une famille d’enfants déguenillés, en train maintenant de dormir) on entend les clochettes d’un troupeau de chèvres qui se déplace sur les pentes ainsi qu’une eau courante ou un nuage de feuilles sèches ».

     

    Le livre s’est ouvert sur le petit jour, il se refermera au bord de la nuit, la nature continuant de murmurer et bien après nous : « Les oiseaux, les feuilles en train de chuchoter, forêt ou rivière, les eaux et les ciels s’envolent sur la page blanche qui noircit. Quelle cuisine de nomade ! La création glapit, fume. Et puis ce dilemme : ou une goutte de sainteté, ou la passion démoniaque ».

     

    Car le temps vient, avec cette « possession », cette aveugle fuite en avant, ce collectif emballement que le poète a toujours combattu, sa guerre dès le début, et pas tant une guerre au progrès qu’au saccage et au gâchis -, le temps vient d’une apocalypse, cette « dérive collective, au dernier instant de l’examen de conscience avant le naufrage », mais non tant obscure fin des fins que temps de révélations.

     

    « Message à toute la société des hommes dont la réussite est un abîme », relance alors le vieux fol insulté naguère par les chantres agités de ladite réussite, qui se demande à présent si ce vingt et unième siècle héritier de tout ce qu’il déteste n’est pas « acculé à un grand acte mystique ? »

     

    Est-ce qu’on sait ? On peut se rappeler le philosophe russe Léon Chestov interrogeant le paradoxe d’Eschyle : et si ce que nous appelons la mort était la vraie vie, et ce que nous appelons la vie une sorte de mort ?

     

    Ce que nous avons sous les yeux, ce que le poète voyant s’ingénie à nous faire sauter aux yeux ne procèderait-il pas de la même sainte attention qui anime le mystique ?

     

    En septembre 2004, le poète se risque à répondre au bord de la nuit: « Le mystique substitue à la racine l’invisible au visible, nous deviendrons cet inconnu que seul le Créateur connaît. Son œil remplace le nôtre. Le rien, en tout, devient saveur et joie en nous. Il faut accepter un absolu où l’on meurt. Je ne puis y songer qu’en disant le fameux Merci à l’instant qui me sera donné ».

     

    Est-ce à dire, en langage du vingt et unième siècle, que le poète « se la joue » gourou ?

     

    Je ne le crois pas. Je le crois plus humble et plus juste, mieux à sa place dans la « contemplation active » dont parlait Marcel Raymond, ni mystique ni moine non plus mais à sa façon éminent spirituel défiant la raison et squatter de couvent invisible, dans un temps « si difficilement plus facile » à habiter que celui des battants de la réussite : « Dans  ces cellules comme des tombes où l’existence, respiration après respiration, se tisse, se décante. Où l’on vogue sur le flux et le reflux des prières, des hymnes chantées d’heure en heure : on s’insuffle déjà sa future vie, on tente se résurrection ».

     

    Remarquable formule : « On tente sa résurrection ».

     

    Et d’ajouter : « Maintenant ».

     

    Rappelant du même coup la réponse que faisait Ella Maillart, l’amie de Chandolin, quand on lui demandait l’heure : « Il est maintenant ».

     

    Par delà la nuit cruelle

     

    Et la ville là-dedans ? Et les villes ? Et les multitudes humaines ? Et le journal de l’effrayante espèce qui s’est tant massacrée dès l’an 17 de ce siècle où le poète vint au monde ?

     

    Comme un rappel de ce « journal » que Maurice Chappaz n’oublie pas, ni ses semblables en transit sur notre planète perdue dans l’Univers, s’enchâssent alors quelques pages d’un autre journal, de la main d’un commandant de marine du nom de de Long, notant jour après jour le calvaire d’une poignée d’hommes échappés au naufrage, fin 1881, du vaisseau La Jeannette broyé par les glaces dans l’immense delta de la Lena, émouvant accompagnement du voyageur Chappaz au long de la nuit cruelle endurée jour après jour par l’équipage crevant de faim et de froid trente jours durant, « pauvres moineaux humains » dont les âmes « se perdent dans la surprenante beauté du monde ».

     

    E la nave va. La vie continue dans l’alternance  du poids du monde et du chant du monde. « On meurt, on va être rapatrié en Dieu. Outre-tombe, j’habiterai tout ce que j’ai été : ce nuage, cette source, ces rues, ces prés, cette maison… »

     

    Et Michène fera

    quelque chose de chaud…

     

    Chappaz10.JPG« Partir à la recherche du paradis terrestre, voilà ce que j’ai tenté toute ma vie, sans savoir et sans comprendre », note Maurice Chappaz en été 2004. Mais dès le tournant du Testament s’était marqué le désenchantement : « Nous portons en nous l’agonie de la nature et notre propre exode ».

     

    Le monde « paysan-paysan », tout semblable à celui des Géorgiques, dont le nonagénaire révise la traduction en 2008, représentait une totalité « jusqu’aux astres » que le poète a vu se défaire et se corrompre.

     

    « Cependant », me disait-il ce soir de janvier 2007, dans la cuisine de L’Abbaye, et c’était à propos de Gustave Roud, mais cela vaut autant pour lui, « au moment où un pays disparaît et meurt, il y a une parole qui émerge ».

     

    Celle de Maurice Chappaz, loin d’un renfrognement de refus et de repli, relance à tout moment de nouvelles pousses. «Malgré tout je crois à la vie », me disait-il encore ce soir-là. Je suis né dans un mouvement. Je suis resté fidèle à mon origine, tout en m’adaptant au monde en émergence. Je lis ainsi les journaux, pour me tenir au courant du changement de civilisation et même de l’abîme. Nous devenons comme des chats sauvages apprivoisés par la mort ».

     

    Chappaz6.jpgEnfin voici, dans La pipe qui fume et prie que j’aurai traversé en cet été indien 2009, voici noté en septembre 2004 et réécrit en 2008 au lendemain de ses nonante ans : « Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisissant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux ».

     

    Et je revois à l’instant, en cette fin d’octobre 2009, la neige apparue sur les cimes de la Savoie d’en face, je nous revois ce soir de janvier 2007, à l’Abbaye du Châble, dans la cuisine où le nonagénaire tout frais émoulu m’avait parlé sept heures durant au dam de Michène le trouvant « peu bien », je revois, dans le tourbillon des volutes de temps fumé, du livre revenu avec l’écriture de la vie où nous nous retrouvions ce soir-là, je me rappelle les regards attentifs et les gestes attentionnés de Michène Chappaz nous préparant ce « quelque chose de chaud » qu’avait demandé son poète dont je note encore ces derniers mots :

     

    « Notre vie avec ses oeuvres ne dure pas plus qu’un paquet de tabac, y compris le pays où j’attends : telle la petite fumée qui s’échappe comme si j’étais cette petite fumée au moment où la pipe reste chaude dans la main après avoir été expirée.

     

    « Les années s’éteignent.

    « Je savoure la dernière braise ».

     

    Maurice Chappaz. Le pipe qui prie et meurt. Editions de la Revue Conférence, 2008, réédition 2016.

     

                                                 

     

  • Les Jardins suspendus

     
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    Si le Verbe se fit chair, il incarne notre mémoire commune et la lecture est alors un acte sacré au jardin suspendu, qui scelle la rencontre du Lecteur et de l’Auteur.
    Le jardin suspendu est ce lieu où l’attention vive à toutes les manifestations du Verbe se réitère tous les jours - ici depuis cinq décennies. Une curiosité passionnée y relance l’aventure de lire qui relève de l’amour, ignorant dans sa superbe ce qui est jugé trivialement idéologique, banal ou bavard.
    Les lectures et rencontres consignées ici sont tantôt marquées par l’Histoire (le fasciste Lucien Rebatet ou l’antifasciste Imre Kertesz, Amos Oz ou Doris Lessing, Alexandre Soljenitsyne ou Jonathan Littell) et tantôt par la tragi-comédie quotidienne (avec Anton Tchékhov ou Cormac McCarthy, Patricia Highsmith ou Georges Simenon, Alexandre Tisma ou William Trevor, Alice Munro ou Juan Carlos Onetti, Vassily Grossman ou C.F. Ramuz ), partout où le Verbe se fait chair.
    La bibliothèque du lecteur, attenante aux jardins suspendus, est son corps projeté dans le temps hors du temps de la Poésie (le Suisse cosmopolite Charles-Albert Cingria y rayonne en génie byzantin, et l’Américaine Annie Dillard y module sa prose d’un réalisme mystique sans pareil), mais le frisson de la Littérature parcourt les échines les plus diverses, des conteurs (un Marcel Aymé ou un Dino Buzzati) aux flâneurs (un Henri Calet ou un Alexandre Vialatte) en passant par les passants profonds, (Guido Ceronetti et Dominique de Roux), les bardes de leurs tribus (Thomas Wolfe et Philip Roth), les enchanteurs ironiques (Vladimir Nabokov et Fabrice Pataut), les enfants perdus (Fleur Jaeggy et Robert Walser), les sourciers du langage (Yves Bonnefoy ou William Cliff), les contempteurs furieux (Thomas Bernhard ou Martin Amis), les sondeurs du tréfonds psychique (Amiel ou Antonio Lobo Antunes) et les visionnaires hallucinés (Céline et Witkacy), tous embarqués dans la même Arche.
     
    Jean-Louis Kuffer, né en 1947 a Lausanne, vit au lieu dit La Désirade, surplombant les eaux lentes du lac Léman, avec sa bonne amie et leur chien Snoopy, au milieu des renards et des écureuils, des oiseaux et des livres, des tableaux et des vendanges tardives.
     
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    (À paraître fin novembre 2018)
     
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  • Enfantés par la tempête

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    Le roman de Roberto Saviano, «Piranhas», nous plonge dans l’univers des baby-gangs napolitains qui en remontrent aux pires mafieux. Des ados retombés dans la barbarie de «Sa majesté de mouches», roman anglais de William Golding et film de Peter Brook datant du début des années 60, aux «tueurs nés» italiens, la régression semble cependant contaminer jusqu’à la «dénonciation» du phénomène...
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    Depuis la parution, en 2006, de Gomorra, dans l’empire de la Camorra, récit-reportage très documenté sur les méfaits de la mafia napolitaine, le nom du journaliste d’investigation Roberto Saviano a fait le tour du monde, partageant désormais le sort d’un Salman Rushdie puisque lui aussi a été condamné à mort, non par des fanatiques religieux mais par les parrains dont il a livré les noms et décrit les crimes par le détail, révélés à plus d’un million de lecteurs avant la transposition du livre en série télévisée.
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    La série Gomorra, devenue elle aussi «culte», a provoqué, plus que le récit, une controverse mettant en cause l’image «négative» réfractée par ce microcosme criminel au dam de l’«Italie de rêve» des dépliants touristiques — argument, notamment de Silvio Berlusconi —, et l’influence délétère de son contenu sur la belle jeunesse italienne, notamment dans l’épisode ultra-violent intitulé Tueurs nés en écho à un film non moins controversé d’Oliver Stone, mais impliquant cette fois des adolescents et des enfants regroupés en gangs.
    Malgré le «contrat» pesant sur lui et fort du soutien de certains intellectuels italiens de premier plan, dont un Umberto Eco, Roberto Saviano, toujours sous protection policière rapprochée, n’a pas cessé de défendre ce qu’il estime un combat pour la défense de la civilisation, à l’écart de la politique politicienne mais au cœur des questions qui déchirent l’Italie actuelle, poursuivant son enquête sur les réseaux mondiaux de la drogue (Extra-pure: voyage dans l’économie de la cocaïne) et prenant position contre la politique migratoire de Matteo Salvini, lequel a menacé récemment de supprimer sa protection policière… Et voici que Saviano «passe au roman» en reprenant la thématique des «tueurs nés» dont les nouveaux parrains ont moins de vingt ans…
     
    Un effet de loupe superficiel
    Or le roman Piranhas ajoute-t-il quelque chose de nouveau voire de décisif à l’observation déjà faite par Roberto Savinio sur les tribus ensauvagées des «baby-gangs»? Tel n’est pas mon avis, en dépit de ce qu’on pourrait dire les «arrêts sur images» du roman, qui frappent le lecteur d’une façon plus «intime» que dans le reportage ou sur l’écran, avec l’effet grossissant, et affectivement plus prenant, de la fiction qui s’efforce de dépasser la réalité par le truchement de ses personnages et son alternance d’action et de recul voulu «poétique».
    Trois images fortes marquent, entre autres, la folle course au pouvoir du jeune protagoniste de Piranhas, Nicolas Fiorillo dit Maharaja (du nom d’une boîte très encanaillée du Pausillipe), relevant de la «scène à faire» incontournable pour les faiseurs de romans: la première est le «massacre» symbolique d’un gosse au prénom de Renatino qui a eu le front regarder un peu trop son aîné («Regarder quelqu’un, c’est comme entrer chez lui par effraction…» et, pire: de «liker» la copine du chef sur son smartphone de manière trop harcelante au jugé de Nicolas, qui lui chie à la face [au sens propre, si l’on ose dire] au milieu de ses lascars déchaînés.
    La deuxième est celle de Nicolas cherchant l’adoubement d’un vieux parrain qui lui impose, pour l’humilier, de négocier entièrement nu, sans empêcher pour autant le défi teigneux du baby-gangster; et la troisième image — scène finale pour ainsi dire «faite pour le cinéma», comme les deux précédentes — est celle de l’enterrement de tournure très traditionnelle du frère de Nicolas que celui-ci a envoyé se faire tuer en lui ordonnant de flinguer un ami proche - tel étant le cercle infernal des relations mimétiques liant entre eux ces petites crevices imitant leurs aînés comme les jeunes djihadistes le font des leurs...
    Or le roman, diablement bien ficelé, question technique narrative — comme le sont d’innombrables romans à succès actuels plus ou moins violents, et autant de séries cumulant les talents de superpros avérés —, et certes très efficace, me semble relever finalement, par rapport à l’art romanesque, du sous-produit désormais dominant, saturé de stéréotypes récurrents et sans supplément d’âme ou de style personnel…
     
    Vieille baderne qui parle d’Art!
    Ah mais tu oses parler d’Art, et avec majuscule, vieux chnoque? Mais tu ne crois pas que tu retardes? Et comment que je retarde! Au point que je vais te remonter la pendule de sept siècles jusqu’à celui de la Commedia de Dante [renommée Divine comédie par le compère Boccace] qui, de l’Enfer où grouillent les pires crapules politiques ou ecclésiastiques — à côté desquelles les Berlusconi et autres Trump font figure de démons de seconde zone — tire une fresque à la fois effrayante et fabuleuse de paradoxale beauté, qui vous prend aux tripes, au cœur et au plus fin de la corde sensible.
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    Or voyez les sous-produits de ladite Commedia en ses multiples adaptations «populaires», de vidéos gore en bandes dessinées à bulles «dantesques», et vous distinguerez mieux ce qui relève de ce truc-machin qu’on appelle la poésie depuis la nuit des temps et de ce qui n’en est que la contrefaçon d’habile fabrication usinée.
     
    Une île mythique du roman et du 7e art
    Un exemple plus proche [à peine le battement de cil d’un demi-siècle...] me semble aussi probant que celui de La Divine Comédie de ce vieux réac hypercatho de Dante, et c’est celui du magnifique roman de William Golding, Sa majesté des mouches, adapté au cinéma par le grand metteur en scène Peter Brook, spécialiste de Shakespeare et auteur d’un merveilleux essai sur celui-ci intitulé La Qualité du pardon.
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    Du pardon chez les piranhas? Pas plus que de vrai tragique ou de comique non plus! Question de degree, pour parler la langue du good Will: question de degré dans l’échelle du verbe et de l’émotion; question de hiérarchie qui met, après le roman à valeur de fable, les images cinématographiques des gamins de l’île au sommet de l’expressionnisme tragique, quand la petite bande régresse dans la barbarie d’un culte primitif [la fameuse tête de porc sauvage adorée par la tribu peinturlurée et gesticulante] et se retourne contre celui qui lui résiste au nom de la dignité humaine avant de sacrifier l’innocent.arton1386.jpg
     
     
     
    On sait la vertu purificatrice de la tragédie antique: cela s’appelle la catharsis et cela aussi distingue le pouvoir réel de l’Art avec majuscule — dont les lois n’ont rien à voir avec celles du marché —, des sous-produits dont celui-ci se gave, comme de chair tendre les terribles piranhas...

  • Contemplation et fulgurance

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    Contemplation et fulgurance

    Joseph Czapski, peintre de la condition humaine.

     

    Cela tient du miracle : chaque fois c’est un émerveillement que de découvrir les œuvres nouvelles de Joseph Czapski. Alors que tant d’artistes au goût du jour se bornent à répéter tout ce qui été dit dans les premières décennies de notre siècle par l’avant-garde, Joseph Czapski poursuit, à l’écart des modes mais non sans s’inscrire dans la double filiation de la peinture-peinture et de l'expressionnisme tragique (de Cézanne à Nicolas de Staël, Pierre Bonnard Van Gogh, Soutine ou Louis Soutter) son œuvre qu’orientent la fois l’intelligence d’un homme de vaste culture et la sensibilité à vif d’un témoin de toutes les souffrances de notre temps.

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    Or, ce qui est particulièrement bouleversant chez le grand artiste polonais, qui touche à l’extrémité de ses forces physiques et que menace la cécité complète, c’est que ses dernières toiles parviennent à la synthèse des deux tendances qu’il s’est longtemps acharné à concilier, de la construction analytique et du saut dans le vide, de la lutte patiente avec la matière et du geste impulsif, de la contemplation et de la fulgurance.

     

    L’ultime pointe

    En découvrant la série de natures mortes que Czapski a littéralement jetées sur la toile à la fin de l’an dernier, nous pensons à ce peintre taoïste qui, après avoir médité de longues années sans toucher un pinceau,réalisa son chef-d’œuvre en un tournemain, ou encore à tous ces artistes se résumant soudain à la fine pointe de leur art, forts du savoir de toute une vie mais touchant finalement l’essentiel en quelques traits et quelques touches de couleur.

     

    Devant le merveilleux Mimosa, c’est le bonheur du Matisse le plus épuré que nous retrouvons sous la forme d’un poème visuel. Avec le Vase blanc évoquant une manière d’icône profane, on se rappelle la quête ascétique d’un Giacometti visant à restituer la mystérieuse essence des objets ou des visages. Plus incroyable encore d’audace elliptique, Fruit jaune et vase blanc pourrait être proposé, aux jeunes peintres d’aujourd’hui cherchant à renouer avec la représentation, comme un manifeste de liberté et d’équilibre.

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    Enfin, la Grande nature morte aux vases éclate comme un hymne la joie dont la lumière irradie l’harmonie atteinte.

    Le regard de Czapski, c’est évidemment l’œil d’un peintre, et qui pense en formes et en couleurs, en luttant chaque instant contre le déjà-vu. Mais si l’artiste a réagi dès ses jeunes années contre l’académisme de ses aînés (à commencer par le naturalisme historique régnant au début du siècle en Pologne) et s’est confronté par la suite à tous les problèmes picturaux de notre époque (de la couleur pour la couleur chère aux impressionnistes, aux images racontées de l’expressionnisme ou à l’abstraction désincarnée, constituant autant de solutions intégrer puis dépasser), son regard est aussi celui d’un homme que son destin a immergé dans la tragédie contemporaine et qui n’a cessé depuis lors d’interroger la condition humaine, la solitude de l’individu et la déréliction de l’espèce.

    Voir vrai

    La peinture de Joseph Czapski, par ses visions, réveille et rafraîchit tout coup notre propre regard sur le monde. Voyez cette grande toile datant de 1969 et intitulée Le ventilateur dans un soubassement de grande ville, entre deux pans jaune sale encadrant, comme un rideau de théâtre, le fond noir suie d’une muraille nue : c’est le double événement d’un choc pictural, avec l’immense poussée rouge sang d’un tuyau de ventilateur, et d’une présence énigmatique que fait peser cet ouvrier demi-caché dans sa coulée de noir Goya.

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    Ou c’est cette autre présence lancinante du Jeune homme au Louvre, perdu dans ses pensées comme le sont tous les personnages de Czapski, et qui semble flotter dans une grisaille nimbée de jaune-orange et parcourue de grands traits noirs donnant sa formidable assise à la construction du tableau. Ou, enfin, c’est la monumentale Vieille dame dont la chair croulante paraît comme écrasée par l’atmosphère feutrée de quelque salle d’attente officielle, tandis que les chevrons obsédants du plan- cher tanguent follement sous ses pauvres jambes bandées. À l’opposé d’un misérabilisme de convention, Joseph Czapski nous révèle ainsi tout ce que nos yeux aux paupières trop lourdes ne voient plus, par habitude, ou esquivent, par lâcheté. La vie est là, simple et terrible, nous dit et nous répète Czapski, et ce n’est qu’au prix d’une incessante quête de vérité que nous pourrons en déceler la profonde beauté.

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    Témoin de notre siècle

     

    Czapski36.jpgPlus âgé que notre siècle (il est né Prague en 1896 de parents Polonais), Joseph Czapski, après ses écoles accomplies à Saint-Pétersbourg, où il assista aux débuts de la révolution bolchévique, entreprit des études à l’Académie des beaux- arts de Cracovie. Chef de file du mouvement des kapistes, il passa quelques années à Paris dans les années vingt, avant de retourner en Pologne pour défendre sa conception de la «peinture-peinture », fortement influencée par Bonnard et les fauves notamment. Fait prisonnier par les Soviétiques au début de la Deuxième Guerre mondiale, il échappa par miracle au massacre de Katyn et fut chargé de retrouver, en Union soviétique, les 15 900 soldats polonais disparus. Dans son livre intitulé Terre inhumaine, Joseph Czapski relate les détails de cettmission et l’épopée de l’ armée Anders, rassemblant militaires et civils, avec laquelle il traversa l’URSS, l’Irak et l’Egypte, jusqu’à la bataille du Monte Cassino où les patriotes polonais devaient apprendre l’abandon de leur pays par les Alliés.1596689695.jpg

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    En exil à Paris depuis 1945, Joseph Czapski fut l’un des animateurs principaux de la revue Kultura, dont le rôle fut essentiel pour les Polonais. Ajoutons qu’une monographie a été consacrée Joseph Czapski par Muriel Wer- ner-Gagnebin et que le peintre est lui-même l’auteur d’un remarquable recueil d’essais sur la peinture, paru en français sous le titre de L’œil ». Tous les ouvrages cités ci-dessus sont disponibles aux Editions L’Age d’Homme.

     

    (Tribune - Le Matin, 2 avril 1986)

     

  • Les garçons bien élevés

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    Pour Aloysius et son double.
     
    Les garçons qui font la vaisselle
    n’ont plus l’air emprunté
    de leurs pères aux noires aisselles,
    quand ils buvaient le thé
    au milieu de leurs péronnelles.
     
    Les garçons tricotent en riant
    des bonnets d’opéra,
    et se coulent ainsi que des chats
    dans les lits des divas
    qui les cajolent en ondulant
    de leur bel ornement.
     
    Les garçons seront désarmés
    si vous les gourmandez
    ou les privez de leurs jouets,
    ou les montrez du nez
    dans les vestiaires mal aérés.
     
    Les garçons de ce temps voudraient
    tant qu’on les courtisât
    qu’ils se tendent soudain
    dans leurs tenues d’équitation
    aux éperons têtus,
    et les voici tantôt saillant
    et tantôt ferraillant,
    se lançant fiers dans la bataille
    des messieurs qu’on empaille...

  • Ce jour-là...

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    Ce dimanche 4 novembre 2018.– On me dira que c’est par hasard, mais pas du tout. Je suis couché, je tends le bras et je prends un livre qu’il y a là sur un tas et je lis : Saba. Le Canzoniere d’Umberto Saba. Toute la vie et la voix d’un poète dans un livre qu’il y avait là et qui m’attendait ; et revenant à Saba au moment où je reviens à Czapski revient, non pas à l’éternel retour mais au retour à un reflet passager de ce qu’on dit l’éternité, par la poésie et par l’art, et ce soir je fais cette petite copie de ce qu’on dit une nature morte, et si vive, de Czapski - aller vers l’Objet et retour…

     

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  • Lorsque la nuit revient

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    Des lampes se sont allumées

    sur la rive d’en face

    où jamais je ne suis allé.

    Tout au fond de l’espace

    s’élève un escalier de vent

    affolant les rapaces.

     

    Dans ses meilleurs moments,

    le Temps se reprend à fumer

    comme un adolescent.

    J’aime voir s’envoler

    les ombres de la déraison

    par delà les nuées.

     

    Le fleuve ignore les saisons,

    et de l’autre côté

    a disparu notre maison.

     

     JLK, Urban Park. Gouache, octobre 2018.

  • Voici des fleurs

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    En mémoire de Thierry Vernet
     
    La beauté de l’objet
    soit la seule mesure de la chose.
    On ne lance rien au hasard.
    À l’établi l’orfèvre
    est concentré sur son art
    tout humble d’artisan
    qui cisèle des roses -
    ou cet objet secret
    révélé par son autre part.
     
    On ne sait rien d’avance
    de l’eau sur laquelle on ira
    là-bas dans le miroir
    d’un ciel à jamais incertain.
     
    L’objet se révèle à mesure
    qu’on oublie d’y penser.
    Le chant s’élève et dure
    le temps de ne pas oublier.
     
    (La Désirade, ce 26 mars 2018)

  • Ceux qui vivent dangereusement

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    Celui qui prétend qu’il a mis sa peau sur la table dans son roman à succès éventuel intitulé Mon corps mis à nu / Celle qui affirme qu’elle est devant la page blanche comme l’enfant en chemise de nuit devant le rhino féroce / Ceux qui vont en Malaisie par EasyJet comme Joseph Kessel à la chasse aux pygmées / Celui qui fronce les sourcils devant son miroir avant de lui lancer: à nous deux Superman / Celle qui a osé le rimmel noir à coulures vertes / Ceux qui se retrouvent au lounge des étonnants voyageurs subventionnés par Hermès / Celui qui raconte sa guerre d’Algérie aux scouts alsaciens impatients d’en découdre avec les bicots de la zone industrielle de Strasbourg et environs / Celle qui se donnerait à Nick Cave s’il le lui demandait le couteau sous la gorge avec son sourire inquiétant style Snake / Ceux qui caillassent par erreur la vitrine de la fleuriste voisine de la charcuterie du quartier sensible / Celui qui a mis la banlieue dans son récit de vie que vont s’arracher les filles qui ne savent que faire de leur argent de poche / Celle qui met carrément une claque à sa mère qui lui dit que le djihadiste de ses rêves sent mauvais de la bouche / Ceux qui se retrouvent dans la cave de la villa parentale Sweet Home pour fomenter un complot contre le capitalisme sauvage / Celui qui lit du Christine Angot pour défier sa mère prof de lettres qui ne jure que par Annie Ernaux / Celle qui découvre Venise du septième étage de la ville flottante MSC Preziosa mouillant dans la lagune et note dans son carnet électronique que la Sérénissime ne fait plus rêver / Ceux qui se font un selfie avec le mendiant de la Salute sans se douter qu’il crèche au Danieli / Celui qui a fait la steppe sur les traces de Sylvain Tesson auquel il a envoyé des images sur Facebook restées sans réponse - ce qui lui fait dire que ce prétendu baroudeur n’assume pas / Celle qui assume sa réputation de fille de feu du lycée André Maurois / Ceux qui ont remonté l’Orénoque au temps où il y avait encore des Indiennes qui s’y baignaient en pagne / Celui qui estime que voyager autour de sa chambre est une façon de manifester sa différence dans un monde uniformisé à outrance et perdant ses repères genre la croisière s’amuse / Celle qui recommande les îles Lofoten à sa coiffeuse Rita qui lui fait une coupe à la Björk / Ceux qui ne sont jamais arrivés aux Maldives hélas englouties entre-temps par la montée des eaux d’ailleurs annoncées même par les Verts libéraux, etc.

  • Schumacher vous connaissez ?

    Nous avons tous un Schumacher dans nos romans de famille...
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    Pour son premier livre, Romain Buffat combine la magie de la fiction et la grâce d’un style dans l’évocation d’un personnage restituant toute une époque, avec les ingrédients romantiques (ivresse et larmes) d’un premier chagrin d’amour. Ce petit roman l’installe, sans fracas, au premier rang des nouveaux auteurs de nos contrées.
     
    Si vous en avez soupé des secrets de famille romancés, que les récits de vie de Madame et Monsieur Tout-le-monde vous ennuient la plupart du temps, et que les théories littéraires prônant le « retour au réel » vous bassinent tout autant, du moins lirez-vous Schumacher avec le plaisir, nimbé d’émotion, que procurent les vraies découvertes. De fait, le premier roman de Romain Buffat a beau tenir du roman familial et du récit en prise directe avec la plus humble réalité et de ce que Pierre Michon, d’ailleurs cité en exergue, appelait les « vies minuscules », il n’en est pas moins unique par son ton et sa découpe narrative. C’est d’autant plus remarquable que le canevas de l’histoire de John Schumacher n’a rien de particulièrement original, qui pourrait alimenter la story d’un roman-photos des années 50. Un beau militaire américain, sergent dans une base française de l’OTAN – plus précisément à Evreux, dans un paysage normand vert « presque belge » - tombe amoureux d’une jolie serveuse blonde. Romantique en son début, l’idylle résiste même au frein d’une mère rabat-joie, et l’avenir semble acquis aux tourtereaux jusqu’au déplacement du soldat sur une autre base, d’où il oubliera celle qu’il appelait «ma biche» en l’abreuvant de promesses, pour lui laisser un enfant en souvenir de leur dernière « étreinte »...
     
    Or Schumacher vaut bien mieux qu’un feuilleton à deux balles du genre du magazine Nous deux qui faisait vibrer les petits cœurs de nos grandes sœurs : c’est un roman de pure sensibilité et d’observation surfine qui rappelle un peu l’empathie filtrant dans les nouvelles d’une Alice Munro, avec ce même art discret qu’on trouve chez un Raymond Carver ou chez un John Cheever – trois orfèvres de la nouvelle américaine dans le sillage doux-acide des récits du Russe Tchékhov. Cependant je m’en voudrais d’écraser le jeune auteur sous de telles comparaisons : c’est juste pour le situer dans une famille sensible dont la tendresse compense l’acuité du regard…
    Romain Buffat.
     
    Sur quoi, avant d’en finir avec les « références » littéraires un peu lourdes et disproportionnées, s’agissant d’un auteur de moins de trente ans à ses débuts, je citerai pourtant, encore, le fameux Paludes d’André Gide, réalisant le défi de décrire un roman en train de se faire, à propos de presque rien. Le procédé fera des petits, et Romain Buffat n’en est pas loin dès la première page de Schumacher, dont il dit qu’on ne sait à peu près rien du protagoniste, sauf que son nom pourrait nourrir un mythe, et c’est parti pour une spéculation sur une histoire possible liant ledit Schumacher à l’aïeule maternelle du narrateur, prénom Colette. Ce que je vous raconte est du domaine de la fiction, mais peut-être pas tout à fait, allez savoir…
    Quand Schumacher ressuscite d’entre les ombres…
    Je ne sais pas vous, mais nous avons eu, nous aussi, notre Schumacher. Le lascar, sûrement beau comme un dieu, mais plus accessible malgré sa soutane, était un abbé toscan débarqué dans un village du haut-Valais où il fut plus que sensible aux charmes de notre trisaïeule, céda à celle-ci (ah ces tentatrices !) et la poussa, sonaffairefaite, à quitter ces lieux (de gré ou de force) pour trouver un refuge dans les bras d’un brave menuisier lucernois d’accord de reconnaître « l’enfant du péché ». Possible roman là aussi, dans lequel je crois déceler la source de ma passion pour les hautes terres de Toscane, mais trop tard pour se coller à cette peut-être belle ou peut-être triste histoire, chi lo sa ?
    Mais qui était donc Schumacher ? Un mâle typiquement lâche comme tant de pères en fuite pour toujours après le spasme d’une nuit ? Et le roman de Romain Buffat ? Une dénonciation de plus, genre «balance son porc !», pour compatir au blues d’une aïeule blousée ? Cela sans doute en filigrane, mais bien plus subtil et compliqué que ça : le mélange de ce qu’on dit les «erreurs de jeunesse» et de ce qu’elles eurent de si bon sur leur petit nuage, le méli-mélo des petites intrigues amoureuses sur fond de grande Histoire, entre guerres et après-guerres, les espérances aussi candides que les déconvenues seraient cuisantes, ainsi de suite.
    Schumacher, c’est l’intrusion du romanesque dans nos vies minuscules, aussi légitime en somme que le rêve d’un jeune fils de brasseur issu de l’immigration allemande de devenir poète ou aventurier avant de parcourir le monde dans l’uniforme de la U.S Air Force à la même époque qu’Elvis, et pas plus incongru que le rêve d’une jeune fille pressée de quitter la serre tiède de sa famille et de convoler avec le héros qu’elle croyait l’homme de sa vie.
    Vous avez tous, dans vos romans de famille, un Schumacher ou une Colette, une Pierrette (la mère rabat-joie de celle-ci) ou un Griffin (le jeune compère envieux et peu flamboyant de Schumacher, qui reconnaîtra l’enfant après la défection du pseudo-héros), des oncles à la Cendrars revenus des States (l’un des nôtres, chercheur d’or au début du XXe siècle, a fini contrôleur sur les bateaux à roues du lac des Quatre-Cantons), ou des voyageuses à la Lina Bögli parties aux quatre vents - et l’une des vertus de la lecture du roman Schumacherest alors de nous en rappeler les innombrables menées avérées «au niveau du réel» entre souvenirs rapportés plus ou moins légendaires, documents photographiques ou carnets intimes, témoignages de première ou seconde main dont on imagine que Romain Buffat s’est servi lui aussi pour reconstruire, à partir de presque rien, les personnages de Schumacher et de sa «biche», au premier rang, et toutes les figures du deuxième ou du troisième plan - tous finement silhouettés et bien vivants par la vertu d’une écriture à la fois elliptique et très précise.
    Parlant de Charles-Albert Cingria après la mort de celui-ci, Jean Paulhan remarquait que son ami disait « il pleut » comme personne. Or parlant de la pluie sur Evreux, Romain Buffat écrit qu’elle « fut passagère, irlandaise ». Et telle est son écriture : fluide, rapide, limpide, comme est clair et précis, vif et surprenant, le montage des plans et séquence de son « film ».
    La littérature est une vitesse, disait un jour je ne sais plus qui, et la poésie consiste à trouver un mot pour un autre, sans que cela fasse trop recherche ; enfin le style est la signature par excellence d’une personne, et si ladite personne a la papatted’un véritable écrivain, son style le prouvera, etc.
    Il y a de l’enquête et de la ballade « bêtement nostalgique », du cadeau d’un fils à sa mère et offrande à toutes nos mémoires dans le petit livre de Romain Buffat, qui échappe autant au sociologisme et au psychologisme, pire: au langage standard des séries télé (pas toutes !) et des romans à sujets « sociétaux » au goût du jour
    La grand-mère du narrateur (Colette) et la fille de celle-ci (la mère du narrateur) sont-elles vraiment retournées sur les traces de Schumacher pour en avoir « en réalité », le cœur net ? C’est probable mais pas certain. Une lecture « au niveau du réel », prosaïque ou moralisante n’est pas souhaitable en l’occurrence, ou alors c’en serait fait de la littérature qui fait réapparaître en lumière ce qui, sans elle, aurait disparu dans les ombres…
     
     
    Romain Buffat. Schumacher. éditions d’autrepart, 105p.

     

  • On achève bien les cadavres

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    La récente interdiction, à Lausanne, d’une exposition de cadavres plastinés, devrait relancer, plus encore qu’un débat juridique ou moral sans doute nécessaire : une réflexion sur notre façon de vivre la mort, d’honorer les défunts et, en art, de la représenter comme elle le fut à travers les siècles. De Philippe Ariès à Jean-François Braunstein, le thème a nourri les réflexions les mieux fondées. Mais au fait : à quel prix vendriez-vous les corps de vos parents ou de vos enfants défunts ?
    Ils ont osé! Nos politiciens et nos juges ont osé braver le défi du sieur Hubert Huppertz, organisateur allemand de la tournée internationale de «Bodies Exhibition», invoquant la Loi après la première interdiction des autorités lausannoises, avant l’arrêt du tribunal. Aber was? Un gouvernement qui fait fi du Droit! Et l’impresario des cadavres de recourir avec véhémence, pour ne pas dire avec arrogance, comme on l’a vu dans nos médias, avant de tomber sur un os!
    On aura remarqué qu’à l’origine de cette double décision d’interdire, à Lausanne, la présentation de «Bodies Exhibition», l’intervention d’ACAT-Suisse (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et de la peine de mort) a joué un rôle initial décisif, l’association en question réagissant au fait qu’un lourd soupçon pesait sur la provenance des cadavres supposés de condamnés à mort vendus par une firme chinoise à de telles fins. À quoi le sieur Huppertz aura rétorqué que non: que «ses» cadavres n’étaient «que» les corps de volontaires américains, etc.
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    Mais que cela changeait-il donc au fond de la question? Et n’y avait-il pas autant d’obscénité, de la part de tel avocat ou de tel procureur adjoint se tortillant sur la question de la «commission d’un infraction pénale», que de celle du showman teuton promenant ses pauvres dépouilles en se réclamant du Droit? Comme si celui-ci n’avait qu’une voix!
    Eh bien non: même si la disposition de sa propre dépouille est un droit fondamental reconnu en Suisse, son utilisation reste soumise à des règles dont toutes ne sont pas écrites mais qui ressortissent à la dignité humaine, même au dam des dernières volontés du macchabée.
    Si vous imposez ainsi, à votre conjoint (e) ou à vos enfants, de présenter votre cadavre dûment naturalisé – comme celui du renard de votre oncle chasseur toujours livré aux mites sur le buffet de sa veuve –, dans son jardin privatif ou au Café des amis où il avait ses habitudes, vous risquez aussi bien de vous heurter à des mesures peut-être un peu floues mais néanmoins soumises à la loi.
    Ceci pour situer la question d’une façon immédiatement accordée à la sensibilité humaine de chacune et chacun, avant même d’entrer dans le détail des raisons ou alibis «médicaux» ou «artistiques» avancés par le sieur Huppertz après les arguments déjà développés en long et en large par Gustav von Hagens, autre tour operator allemand spécialisé dans le même genre de «spectacles» depuis des années et qui fit mousser une polémique genevoise, l’an dernier, à propos de son show à lui, intitulé «Body Worlds» – pour d’autres détails, l’aimable lectrice et le lecteur curieux trouveront leur content sur la Toile, car j’aimerais en faire pour ma part une chose toute personnelle, convaincu que je suis que cette sinistre mascarade est notre affaire à tous….
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    Quand mon ami Richard dessinait d’après nature à la morgue…
    Il y a de ça bien des années, mon ami Richard Aeschlimann, artiste et écrivain, éprouva le besoin de dessiner des morts «sur le motif», à quoi il s’employa quelque temps avec les autorisations obtenues. Les dessins à la plume qu’il a réalisés ne faisaient que prolonger un regard «panique» qu’il portait alors sur le monde, sans trace de voyeurisme malsain.
    Or m’évoquant récemment cette expérience, interrompue sous le poids d’éléments extérieurs (des parents du mort se pointant à la morgue pendant qu’il dessinait «leur» défunt», ou tel autre cadavre devant être lavé avant une autopsie, etc.), il m’a dit son trouble au moment de lever un drap, sa gêne devant le mort qui restait sous ses yeux plus qu’un objet de nature morte (!) avec toute son «histoire», et jamais ensuite, que je sache, il ne s’est servi des quelques dessins réalisés en thématisant une exposition à partir de là.
    Sur quoi cet exemple me renvoie à un geste personnel, à la toute fin de la vie de ma bien chère tante B. dont j’étais resté proche des années durant, et que je pris en photo alors qu’elle était déjà inconsciente, agonisant dans la petite pension lucernoise où je lui rendais visite chaque mois, peu de jours avant sa mort.
    Plus banal que ce récit tu meurs (!) et pourtant comment expliquer, que jamais tu ne te serais permis de te servir de cette image privée non transposée sans trahir votre relation ? Quant à l’idée de «plastiner» cette bonne personne dont l’humour était pourtant l’une des plus belles qualités, non mais! Ou commercialiser cette photo «volée» pour en faire un poster? Mais quelle horreur!
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    Du Josephinum au Christ de Holbein, via momies et reliques…
    Mais quelle horreur, précisément ? Vous qui avez visité le fameux Josephinum de Vienne et sa fantastique collections de corps écorchés bel et bien destinée, initialement, à l’enseignement médical, pourquoi vous offusquer de l’exposition de cadavres plastinés, alors que l'institution en question reste une attraction touristique au même titre que le Musée Fragonard, autre haut-lieu du genre également célèbre pour ses «naturalisations» de cadavres humains ou animaux, qui fait référence nationale en France civilisée ?
    Quelle différence entre ce cher Fragonard qui vendait ses pièces de collection aux esthètes de l’aristocratie, et le commerce des sieurs Huppertz et Von Hagens? Et toutes les cultures humaines n’ont-elles pas multiplié les représentations de la mort, à valeur ou non d’exorcismes?
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    Et l’art occidental, des danses macabres du Moyen Age au cadavre du Christ «immortalisé» par Holbein le Jeune – toujours visible au musée de Bâle –, n’a-t-il pas nourri la même curiosité fébrile que celle des millions de visiteurs de «Body Worlds» ou de « Bodies Exhibition»? N’y avait-il pas, chez Fragonard comme chez les deux Allemands, le même mélange des genres douteux entre médecine, art et business? Et la saga des momies pillées? Et le commerce des reliques de la Sainte Église? Pourquoi, devant la châsse de sainte Marguerite, présentant le cadavre (à vrai dire improbable) de la bienheureuse dans la basilique de Cortone (Toscane), ne suis-je pas choqué comme je le suis devant un groupe de cadavres (chinois ou américains, quelle importance?) jouant aux cartes ou singeant la copulation dans le cadre d’un show commercial? Pourquoi les écorchés du Josephinum ou du musée Fragonard me semblent-ils bel et bien ressortir à une forme d’art, alors que la démarche des sieurs Von Hagens et Huppertz m’apparaît comme le pur produit du putanat pseudo-artistique des temps qui courent?
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    La réponse à de telles questions échappe, me semble-t-il, à toute référence «légale», autant peut-être qu’à la «morale» conventionnelle qui s’accommode, dans le monde actuel, d’horreurs bien pires que l’exhibition de cadavres plastinés. Du côté de l’art, pourri par un marché plus obscène que celui des armes en cela qu’il arbore le masque de la Joconde pour faire pisser le dollar et le dinar, rien de neuf à vrai dire en dépit de l’obsession de la nouveauté justifiant tout et n’importe quoi. De l’ «artiste» se charcutant mortellement la verge en public à l’abject Jeff Koons moulant la sienne en polymère pour la vendre à grand prix aux gogos, en passant par les fantaisies multiples du Body Art et les auto-mutilations d’une Marina Abramovic, on aura déjà tout vu, à quoi les expositions de macchabs plastinés n’ajoutent rien de plus scandaleux, mais le dégoût de ceux pour qui l’art n’est pas n’importe quoi reste le même.
     
    Ma mort, ta mort, notre mort, etc.
    Du côté de la «réalité», d’où proviennent bel et bien les cadavres exposés pour de l’argent, c’est une histoire non moins triste et répugnante, dont l’hypocrisie des arguments de ceux qui les exhibent comme des pantins pornos atteint le tréfonds.
    Dans un livre qui a fait date, L’homme devant la mort, l’historien Philippe Ariès a montré comment, en Occident, la perception de la mort, jadis considérée comme un phénomène naturel, a changé au point de devenir un objet de scandale, de plus en plus «évacué» du discours commun, voire occulté. Or un argument de Gustav von Hagens était, précisément, de faire «parler de la mort» en la banalisant, tout en donnant à ses cadavres plastinés un aspect «artistique».
    La bonne blague, alors qu’il s’agissait juste de susciter une curiosité louche mais combien lucrative en multipliant les images kitsch d’une danse des morts de grande surface, tapageuse et vulgaire.
     
    Dans un essai d’une exceptionnelle pertinence, intitulé La philosophie devenue folle, signé Jean-François Braunstein et que j’ai déjà présenté ici, notre rapport avec la mort, avec le corps, avec la décision d’en finir, avec les trafics d’organes, est abordé dans une perspective qui rétablit la légitimité d’un jugement personnel, fondé sur le sens commun plus ou moins séculaire, qui nous dit que tel usage est «humain», et que tel autre ne l’est pas.
    Un autre de nos amis, le peintre merveilleux, doublé d’un délicieux écrivain que fut Thierry Vernet (1927-1993), compagnon de Nicolas Bouvier sur la route et illustrateur de L’Usage du monde, écrivait ceci dans ses carnets inédits: «D’ailleurs c’est bien simple: ou bien les hommes sont ouverts, autrement dit infinis, ou bien ils sont fermés, finis, et dans ce cas on peut les empiler. Ou en faire n’importe quoi ».
    Ce «n’importe quoi» est la négation de l’art, autant qu’il est la négation de l’élémentaire dignité humaine. C’est dans les shows de morts plastinés et la violence politique qu’on empile les cadavres. Ailleurs il y a des êtres humains, ouverts et que nous croyons infinis…
    Philippe Ariès. L’Homme devant la mort. Seuil, 1997.
    Jean-François Braunstein. La Philosophie devenue folle. Grasset, 2018.

  • Ceux qui se paient de mots

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    Celui qui écrit que la mort de l’écrivain culte voire cultissime est un événement historique qui ne se reproduira pas / Celle qui explose les attentes de son sponsor au niveau du maquillage / Ceux qui affirment que la skieuse aux yeux verts va sublimer la fameuse descente du Pic noir / Celui qui voit en Michel Houellebecq le nouveau Pascal conjuguant l’esprit de géométrie de Descartes et la radicalité d’un djihadiste platonique / Celle qui se dit la Kim Kardashian des cantons de l’Est / Ceux qui déconstruisent les apories du minimalisme dans leurs théories subventionnées par les États du Golfe / Celui qui n’a pas de mots pour dire ce qu’il ressent entre les jambes relevant du subcortex et de la lecture attentive des sourates relatives au Combat / Celle qui répète que le Prophète a un plan d’enfer pour les filles qui se donnent à lui pendant le ramadan / Ceux qui pensent en majuscules en visant l’Académie / Celui qui pense même en dormant et rêve que ses étudiants en philo l’écoutent en pianotant sur leurs smarties / Celle qui vocifère au micro de l’émission néo-féministe que tous les mecs sont des fachos embusqués derrière leurs braguettes à barreaux flexibles / Ceux qui caressent les truies dans le sens du poil / Celui qui s’exclame Oh m’y gode quand le jour se lève / Celle qui a enregistré toutes ses analyses de la grande époque du structuralisme aujourd’hui récusées par les révisionnistes de tous bords / Ceux qui se sont spécialisés dans l’approche objective du sous-signifié des tirets ponctuant la poésie de l’immense Dickinson / Celui qui estime qu’après le salubre nettoyage de la déconstruction plus rien de signifiant ne se manifeste même en termes postmodernes à l’exception éventuelle de la génétique textuelle purement matérialiste / Celle dont le fonds de commerce était le Nouveau Roman jusqu’à sa prise de conscience du caractère crypto-réactionnaire de cette école au sens archaïque dont elle a entrepris de casser les concepts dans ses aphorismes complètement rebelles / Ceux qui ont reconnu la relativité des choses surdéterminant la portée des mots déjà plus ou moins pipés à la base vus qu’il sont imposés de haut en bas - et ça jeunes gens fera l’objet de mon prochain séminaire sur la décolonisation du langage et ses dégâts collatéraux dans les zones à risques, etc.

  • Ceux qui suivent le mouvement

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    Celui qui dit bonjour à la machine qui l’en a prié personnellement / Celle qui écrit hi-hi pour exprimer son hi-hilarité à la lecture du message hi-hilarant que lui envoie son ami-Facebook tellement sympa à qui elle répète tous les matins coucou / Ceux qui se lancent des coucous par-dessus les murs de l’incommunicabilité dont il est question dans les séminaires de sociologie engagée / Celui qui est ce matin tout joyce comme Ulysse quand il lisait la BD d’Homer le chien / Celle qui trouve Donald Trump à la fois près du peuple et serviable avec ceux qui ont quelque argent / Ceux qui ne manquent pas d’air quoique tutoyant les sommets / Celui qu’on taxe de cadavre ambulant au motif qu’il se traîne d’exposition en exposition / Celle qui est restée coincée dans la file des admiratrices d’elle ne sait quelle star dont elle ignore la préférence sexuelle / Ceux qui avouent franchement leur préférence à la télé qui fait ensuite le nécessaire / Celui qui répète qu’avec toute cette technologie on va dans le mur voire plus / Celle qui se dit Charlie au Charlot de droite qui lui offre de la charlotte aux pommes faite maison / Ceux qui plaignent leurs amis Facebook qui ont perdu qui un chat dans le quartier qui un père a l’étranger / Celui qui pause en badboy des réseaux dont il insulte les usagers s’ils ne le likent pas / Celle qui recommande sa pince à épiler à son cousin salafiste / Ceux qui pratique le salafist fucking avec leurs frères agenouillés / Celui qui se contente de suivre le chemin des étoiles et plus si affinités / Celle qui s’abandonne au mouvement ascendant du plaisir terminé bâton / Ceux qui échappent à la mouvance dominante pour se concentrer sur leurs travaux d’étymologie imaginaire, etc.

  • Ceux qui ont le dernier mot

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    Celui qui soupire en souriant avant d’expirer / Celle qui demande qu’on lui prépare son costume de cygne noir / Ceux qui réclament leur lunettes avant de fermer les yeux / Celui qui se rappelle qu’il était né mortel / Celle qui se réjouit de pouvoir enfin dormir / Ceux qui n’en reviennent pas d’avoir à s’en aller sans ticket de retour / Celui qui s’exclame : « À très vite ! » / Celle qui lance à la dame en noir: « Revenez plus tard je suis occupée » / Ceux qui toujours optimistes répètent que l’avenir est leur affaire / Celui qui jure que mourir sera la dernière chose qu’il fera sur terre / Celle qui est seule à pleurer sa perte / Ceux qui font un dernier tour du jardin en balayant les feuilles mortes / Celui qui n’a pas eu le temps s’ouvrir son parachute doré / Celle qui sortant de l’avion par erreur tombe dans un trou d’air où elle rend son dernier souffle sans commentaire / Ceux qui ont préféré en finir après avoir tué le temps , etc.

  • Devant la porte de fer

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    ...Tu te demandes, devant la porte de fer, où va la poésie, mais tu le sais sans avoir besoin de répondre, ou plutôt elle le sait et répond qu’elle va où “nous rendre habitable l’inhabitable, respirable l’irrespirable”...

    (Image Philip Seelen, à Toronto)

  • Marteaux et marées

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    Ne cherchez pas le mal ailleurs:
    regardez-vous en face.
    Ici les oiseaux se font rares,
    que vous avez chassés,
    mais en la nuit les fleurs demeurent,
    ah ah ah ah ah ah,
    et l’on va réparer, c’est ça:
    tenez-vous le pour dit...
     
    J’entends les fleurs se taire.
    Pas loin de là, des tsunamis
    vous attendent au miroir;
    votre espèce dénaturée
    verra-t-elle le jour lever
    ses armées bientôt désarmées
    dans l’air tout parfumé ?
    Ah ah ah ah, comme c’est bien dit !
     
    À la fenêtre de la nuit,
    tôt l’aube de l’hiver
    qui se prépare aux lendemains
    sans oiseaux plus jamais,
    l’enfant se tait là-bas
    en vous répétant au miroir:
    faisons semblant: c’est ça...
    Ah ah ah ah, céleste espoir !
     
    Réparons, réparons,
    chantent les oiseaux aux marées,
    et les marteaux accourent
    avec les fleurs de la mariée...

  • Je me souviens d’avoir cessé d’être gauchiste en 68

     

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    Où tel jeune homme de 70 ans se rappelle comment il rejeta, à travers les années, les idéologies également mortifères de la révolution et de la réaction, sans trahir son vieil idéal…

     

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    Pour nos enfants nés avant et après 1984.

     

    Je me souviens d’avoir souscrit, en 1967, à l’anniversaire de ma naissance un 14 juin, le même jour qu’un certain Che Guevara, à la phrase de Paul Nizan : « J’avais vingt ans et je ne permettrai à personne de dire que c’est le plus bel âge de la vie »… 

     

    Je me souviens qu'à dix-neuf ans, durant mon premier séjour en Pologne, j'ai découvert l'usine à tuer d'Auschwitz et le socialisme réel vécu par la famille de l'ingénieur L. qui nous  avait reçus à Wroclaw, mon compère U. et moi.

     

    Je me souviens d’avoir conseillé à l’ingénieur polonais L., petit con que j’étais, de patienter jusqu’à la réalisation réelle du socialisme socialiste dont il avait, en 1966, quelques raisons de douter…

     

    Je me souviens de la petite fille à l’énorme bouquet de fleurs, au milieu de l’immense stade de Wrocław rempli de jeunes socialistes en uniformes, qui s’écria dans le micro, à propos de l’agression impérialiste des Américains au Vietnam : « Protestujem !»…

     

    Je me souviens des tas de cheveux et des tas de prothèses et des tas de jouets dans l’usine à tuer transformée en sanctuaire de mémoire, et de l’odeur des saucisses vendues à l’entrée, et de leur graisse sur nos mains innocentes…

     

    Je me souviens du terrible choc éprouvé à la découverte, en pleine nuit, des barbelés et des miradors du Rideau de fer à la frontière de Berlin-Est, et de la gratitude des jeunes douaniers polonais auxquels nous avions offert un tourne-disques portable dernier cri et la version originale des Portes du pénitentier par The Animals…

     

    Je me souviens de cette autre nuit, en mai 68, où notre caravane de Deux-Chevaux débarqua dans la cour de la Sorbonne avec son précieux chargement de plasma sanguin destiné aux camarades révolutionnaires blessés sur les barricades…

     

    Je me souviens de la folle animation de cette nuit-là, et des suivantes, dans les auditoires bondés de la Sorbonne, et des Katangais dormant dans les couloirs et ne participant guère plus aux «prises de paroles» que nos camarades filles…

     

    Je me souviens de notre perplexité, avec mon ami R. étudiant de première année en médecine, quand nous entendions parler, sur les terrasses ensoleillées du quartier de l’Odéon, de la Révolution comme d’une chose irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de la même perplexité ressentie par Samuel Belet, le personnage de Ramuz, quand il entend les communards, en 1870, parler de la Révolution comme d’une réalité non moins irréversiblement accomplie…

     

    Je me souviens de notre semblable perplexité, avec Lady L. et notre ami Rafik Ben Salah, en juillet 2011, quand toutes et tous parlaient, dans les rues encore en liesse de La Marsa, de l’irréversible révolution du Jasmin après laquelle rien ne serait plus jamais comme avant…

     

    Je me souviens de la reprise en mains annoncée, dès la fin des vacances de l’été 68, par notre leader de la Jeunesse progressiste lausannoise impatient de nous voir nous remettre au Travail, étant entendu qu’il fallait au moins trois ans pour devenir communiste…

     

    Je me souviens de la mine horrifiée de notre chère tante E. pour laquelle le socialisme était «le diable» (ce qu’elle m’avait répondu lorsque je lui avais posé la question vers l’âge de sept ans), alors que le communisme était encore «pire que le diable», quand elle découvrit sur les murs de ma chambre les affiches de mai 68 ramenées des ateliers des Beaux-Arts du Quartier latin dont l’une proclamait : Aimez-vous les uns sur les autres…  

     

    Je me souviens d’un premier doute éprouvé lorsque je me suis vu présenter le sociologue Marcuse, à la télé romande, au titre d’étudiant progressiste conscient du fait que cette pensée devait être «expliquée aux masses»…

     

    Je me souviens d’avoir éprouvé le même sentiment de ridicule en m’entendant parler à une Assemblée extraordinaire de l’université réunie en octobre 1968 dans l’aula du palais de Rumine où j’évoquais la constitution des groupes de fusion et l’urgence de rallier le prolétariat et les camarades paysans de l’arrière-pays - avec la sensation physique d’avoir dans la bouche une langue de bois.

     

    Je me souviens de mon premier papier d’aspirant journaliste de quatorze ans, dans le journal Jeunesse des Unions chrétiennes (YMCA) consacré au pacifisme et à l’objection de conscience…

     

    Je me souviens de la petite revue des Etudes soviétiques que je lisais à quinze ans à la Bibliothèque des Quartiers de l’Est avec l’impression d’entrer en subversion…

     

    Je me souviens du prof et écrivain Jeanlouis Cornuz qui me poussa à seize ans à lire le fameux Jean Barois de Martin du Gard après que je lui eus déclaré que la lecture de son roman Le Réfractaire m’avait conforté dans la conviction que l’objection de conscience s’imposait au niveau éthique…

     

    Je me souviens des Chiens de garde de Paul Nizan dénonçant les philosophes idéalistes du début du siècle, et du commentaire que j’en avais fait dans L’Avant-garde, organe ronéoté de la Jeunesse progressiste, en visant nos profs de philo aux cours desquels je dormais…

     

    Je me souviens de la réprobation de notre leader de la Jeunesse progressiste me surprenant à lire du Céline (ce facho) et du Cingria (ce réac), et de mon excessive timidité m’empêchant de l’envoyer promener…

     

    Je me souviens de ma propre réprobation muette quand mes camarades taxaient Beethoven de musicien bourgeois ou les Rolling Stones de rebuts de la décadence capitaliste…

     

    Je me souviens de mon incapacité totale de suivre les cours d’économie politique du professeur Schaller, que je taxai dûment de valet du capitalisme dans un article de L’Avant-garde…

     

    Je me souviens que la matinée ensoleillée de mon premier examen d’économie politique s’est passée dans une clairière de la forêt de Rovéréaz à lire Je ne joue plus de Miroslav Karleja, et que de ce jour date la fondation de mon université buissonnière…

     

    Je me souviens de mon incapacité de jeune journaliste à parler des débuts du tourisme de masse (mon premier reportage en Tunisie, en mai 1970) en termes marxistes, au dam de mes anciens camarades qui m’estimèrent dès lors vendu à la presse bourgeoise…

     

    Je me souviens de tout ce que j’ai appris de l’anarchiste Morvan Lebesque (l’un des grandes plumes du Canard enchaîné de années 60-70) et des sociologues marxistes Henri Lefebvre et Lucien Goldmann, ces princes de la critique de gauche…

     

    Je me souviens que l’écrivain fasciste Lucien Rebatet, dont j’avais lu Les deux étendards avec passion, et que je suis allé interviewer en 1972 en me fichant de ce qu’on en penserait, me dit que s’il avait eu mon âge, en 68, il eût été maoïste...

     

    Je me souviens du camarade monté sur une table de ce bistrot enfumé dans lequel je me trouvais pour hurler qu’il fallait me tuer au motif que j’avais rencontré cette ordure absolue de Rebatet…

    Je me souviens de mon interview d’Edgar Morin revenu de Californie avec un Journal aux vues prémonitoires…

     

    Je me souviens du roman Mao-cosmique publié sans nom d’auteur à Lausanne et restituant avec justesse et mélancolie le climat de ces années-là dans une communauté frappée par la mort d’un de ses membres – et je me souviens du mécontentement vif de Claude Muret, l’auteur en question, dont j’avais cru bon de révéler l’identité dans un papier fort élogieux de la Gazette de Lausanne

     

    Je me souviens des belles années du bar à café Le Barbare, et de la Fête à Lausanne, et de nos amours mêlées, et du Festival international de théâtre contemporain à l’esprit indéniablement soixante-huitard…

     

    Je me souviens de la réapparition de Lady L. aux abords du Barbare, dix ans après notre premier flirt, dont la coupe de cheveux à la Angela Davis signalait son appartenance au Groupe Afrique, et de nos retrouvailles définitives scellées quelques années plus tard par la naissance de deux futures jeunes filles en fleur…      

     

    Je me souviens de ceux qui sont morts, et de ceux dont je ne suis pas sûr qu’ils soient encore vivants…

     

    Je me souviens que je dois aux dogmatiques de gauche et de droite de m’avoir éloigné de leurs idéologies respectives…

     

    Je me souviens de notre bohème des années 60 avec une tendresse croissante quoique de moins en moins sentimentale, etc.

     

    Dessin: Matthias Rihs. 

     

  • Soutter

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    Obscure est ma passion,
    disait le poète aux doigts noirs
    dans la nuit en plein jour
    de la lumière en tintamarre.
     
    Folie, folie, folie
    des croix dressées dans l’air du soir
    - l’air de feu et de poix
    clouées dans le cercueil dressé
    des femmes en beauté,
    des visages pêchés
    dans le filet des innocents
    - le péché de la honte
    furtive se détourne:
    on ne s’exhibera jamais,
    tout n’est que dévoilé,
    on ne connaîtra pas la paix,
    tout sera bousculé:
    chassés du temple du Marché,
    les usuriers du monde
    joueront à ne pas jouir
    à la façon vampire
    des âmes sans âme et sans chair
    gelées par le désir
    de ne désirer rien...
     
    Tout ainsi l’a cloué,
    le cinglé aux yeux de dément
    qui nous a dévoilé
    le monde immonde en son tourment.
     

  • L'étrange Questionnaire

    littérature
     

    Notre occulte ami blogueur rémois Eric Poindron, tenancier du Cabinet de curiosités (http://blog.france3.fr/cabinet-de-curiosites/) , et sévissant non moins sur Facebook, jugea bon ce jour-là d'interrompre nos Travaux & Loisirs par un étrange Questionnaire, et voici ce qui lui fut répondu....


    1 – Écrivez la première phrase d’un roman, d'une nouvelle, ou d’un conte étrange à venir.
    - Une jeune femme émaciée lisait Le bonheur des tristes à la table voisine, ce matin-là. Ce titre autant que la pâleur de la lectrice me composaient un nouveau ciel sous lequel il me plut de commencer d’écrire l’étrange roman que voici...
    2 – Sans regarder votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de brasser les aiguilles.

    3 – Regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Ma montre s'est arrêtée lors de notre dernier match de Sumo.
    4 – Comment expliquez-vous cette – ou ces – différences du temps ?
    - Il n’est aucun écart entre l'aiguille et son ombre.

    littérature
    5 – Croyez-vous aux prévisions météorologiques ?
    - Certes, mais à contre-temps.

    6 - Croyez-vous aux prévisions astrologiques ?
    - Certes, mais à contre-coup.
    7 – Regardez vous le ciel, et les étoiles, quand il fait nuit ?
    - Les étoiles me rappellent mon âge d'avant ma naissance. Quant au ciel il me scrute à la dérobade.
    8 – Que pensez-vous du ciel et des étoiles quand il fait nuit ?
    - Le ciel et les étoiles m'impatientent au point que je fais tomber le jour avant qu'il soit temps.
    9 – Avant de répondre à ce questionnaire, que regardiez-vous ?
    - Je regardais passer le train du temps en mâchant de la réglisse.

    10 – Que vous inspirent les cathédrales, les églises, les mosquées, les calvaires, les synagogues et autres monuments religieux ?
    - Ce sont les chastes maisons de passe du Temps.

    littérature

    11 – Qu’auriez-vous vu si vous aviez été aveugle ?
    - Je suis aveugle à tout ce que je ne vois pas.
    12 – Qu’auriez-vous aimé « voir » si vous aviez été aveugle ?
    - J’eusse aimé voir le clavier des prés de Rimbaud les yeux fermés.
    13 - Avez-vous peur ?
    - Tout le temps que je perds.

    14 – De quoi avez-vous peur ?

    - De ne pas avoir peur seul à seul quand la chauve-souris se coiffe au poteau.
    15 - Quel est le dernier film horrible que vous avez vu ?
    - Je suis aveugle à cela puisque je n'en prends point le ticket même en exo syndicale.
    16 - De Qui avez-vous peur ?
    - D’un être qui ne se nomme pas.
    17 - Vous êtes vous déjà perdu ?
    - Je le suis tout le temps.

    18 - Croyez-vous aux fantômes ?
    - Cela ne s’appelle pas croire.
    19 - Qu’est-ce qu’un fantôme ?
    - Cela ne se dit pas.
    20 - En l’instant, à l’exception de l’ordinateur, quel(s) bruit(s) entendez-vous ?
    - Le bruit de mon sang dans les pâles de mon ventilateur éteint.

    littérature
    21 - Quel est le bruit le plus effrayant que vous ayez entendu – « la nuit avait l’allure d’un cri de loup », par exemple - ?
    - La nuit tous les cris sont loups.
    22 – Avez-vous fait quelque chose d’étrange aujourd’hui ou ces derniers jours ?
    - J'ai inauguré une nouvelle chapelle, mon fils.
    23 – Êtes-vous déjà allé dans un confessionnal ?
    - J’y ai fait mon nid en septembre 2001.
    24 – Vous êtes au confessionnal ; alors confessez-moi l’innommable.
    - Je vous confesse l’innommable.
    25 –Sans tricher, qu’est-ce qu’un « cabinet de curiosités » ?
    - Je serai curieux de l'apprendre.
    26 –Croyez-vous à la rédemption ?
    - C’est elle qui tient l'Agenda, mon enfant.
    27 – Avez-vous rêvé cette nuit ?
    - Les SR de la Confédération détiennent les cassettes vidéo.
    28 - Vous souvenez-vous de vos rêves ?
    - Certes, et eux aussi.
    29 - Quel est le dernier rêve que vous avez fait ?
    Celui de la nuit prochaine.littérature

    30 – Que vous inspire le brouillard ?

    - Ce qu’il m’inspire m'aspire.
    31 - Croyez-vous aux animaux qui n’existent pas ?
    - Je ne crois qu’aux animaux que je savoure des yeux.
    32 - Qu’est-ce que vous voyez sur les murs de la pièce ou vous êtes ?
    - Je vois le squelette de la maison calcinée où vous retrouverez mes dents en or.
    33 - Si vous deveniez magicien, quelle est la première chose que vous feriez ?
    - Je ferai attendre le Congrès.
    34 - Qu’est-ce qu’un fou ?
    - Tout ce que vous trouvez en lui qui n'est pas vous.

    35 - Etes-vous fou ?
    - Si vous le dites.
    36 – Croyez-vous en l’existence des sociétés secrètes ?
    - J’en suis une quantité.
    37 – Quel est le dernier livre étrange que vous ayez lu ?
    - La multitude du passereau.
    38 – Aimeriez-vous vivre dans un château ?
    - Je suis plutôt théâtre ambulant, ces jours.
    39 – Avez-vous vu quelque chose d’étrange aujourd’hui ?
    - Certes, et je vous le fais mater pour un bon prix.

    littérature

    40 – Quel est le denier film étrange que vous avez vu ?
    La mélancolie du cimeterre.
    41 – Aimeriez-vous vivre dans une gare désaffectée ?
    - Tout lieu où je ne vis pas m’affecte.
    42 – Etes-vous capable de deviner l’avenir ?
    - Ce n’est pas une capacité mais une fonction matinale de buraliste inspiré.
    43 – Avez-vous déjà pensé vivre à l’étranger ?
    - Mon nom est Xénophile.

    44 – Où ?
    - L’étranger est partout où je vis.
    45 – Pourquoi ?
    - Pour devenir mon propre ami.

    46 – Quel est le film le plus étrange que vous avez vu ?
    - La chevale du seautier.
    47 – Auriez-vous aimé vivre dans un presbytère ?

    - Ce fut un fantasme de ma période belge.
    48 – Quel est le livre le plus étrange que vous ayez lu ?
    - Les mulets de Méra.
    littérature
    49- Préférez-vous les sabliers ou les globes terrestres ?

    - Je préfère les templiers savoyards.
    50 – Préférez-vous les loupes anciennes ou les armes blanches
    - Je préfère l’Opinel de la nonne sauvage Emma Porchetta.
    51 – Qu’y a-t-il, selon toute vraisemblance, dans les profondeurs du Loch Ness
    - Il y a l'un de mes briquets perdu mais resté allumé.
    52 – Aimez-vous les animaux empaillés ?
    - Surtout les silencieux et les humbles.
    53 – Aimez-vous marcher sous la pluie ?
    - La pluie lave mes aquarelles et requinque ma Vertu.

    54 – Que se passe-il dans les souterrains ?
    - Les souterraines y fomentent des complots au lieu de lustrer les boussoles.
    55 – Que regardiez-vous quand vos yeux se sont détachés de ce questionnaire ?
    - J’ai vu mes yeux se détacher et faire quelques pas sur le muret.

    56 – Que vous inspire cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase étant célèbre, je la salue comme il se doit d'une célébrité en m'inclinant humblement.
    57 – Sans tricher, d’où est tirée cette phrase célèbre : « dès qu’il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre » ?
    - Cette phrase n’est plus digne d’être saluée si quelque motion trivialement inquisitoriale la surdétermine.
    58 – Écrivez la dernière phrase d’un roman, d’une nouvelle, d’un livre étrange à venir.
    - Etrangement : non: mon agent à La Havane s'y oppose contractuellement.
    59 – Sans regardez votre montre, quelle heure est-il ?
    - Il est l’heure de s'aller immerger dans la piscine d'eau salée .
    60 – Regardez votre montre. Quelle heure est-il ?
    - Il est encore et toujours l’heure d'échapper à la voracité des cadrans.

    Image ci-dessus: Michael Sowa.

  • Pajak et l'immense poésie

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    Abordant la «poésie immense» de l’Américaine Emily Dickinson et de la Russe Marina Tsvetaeva, le septième volume du Manifeste incertain détaille, admirablement, les univers apparemment opposés de ces deux fées un peu sorcières. Une fois de plus, le contrepoint de l’écriture et du dessin aboutit à une forme de récit sans pareille.

    «Laissez venir l’immensité des choses», écrivait Ramuz je ne sais plus où, et Charles-Albert Cingria rétorquait ailleurs et sans nulle intention de contredire son vieux camarade : «…ça a beau être immense, comme on dit : on préfère voir un peuple de fourmis pénétrer dans une figue », sur quoi Frédéric Pajak débarque avec ses grands pieds d’ancien couchettiste franco-helvète et sa fine plume trempée dans l’encre de Chine et nous balance, vingt ans après son Immense solitude évoquant les figures farouchement géniales de Nietzsche et de Pavese, le septième volume d’une série aussi régulièrement annuelle que les pontes d’une notoire Amélie, intitulé Manifeste incertain et amorcée en 2013. Voici donc L’immense poésie, dédiée cette fois à deux des plus formidables poétesses qui aient jamais foulé les beaux gazons ou les rues mal pavées de Notre Seigneur au cœurs des deux siècles précédant le nôtre, etc. 

     Où Marabout se rappelle la baleine aux dents de chocolat 

     Que Pajak en pinçat pour la poésie (célébrer Pavese ne saurait être innocent) et fût lui-même une sorte de poète en prose au verbe à la fois limpide et soucieux de précision concrète, ses lecteurs s’en seront aperçus au fil de sa remarquable évolution d’ancien trublion anarchisant de L’Imbécile de Paris, pas très heureux dans le roman (Le bon larron et La guerre sexuelle ne laisseront pas d’impérissables souvenirs), nettement meilleur dans le «récit écrit et dessiné» tâtonnant entre des évocations de la vie de Luther et les noires clartés de l’œuvre de Schopenhauer, et carrément unique dans la suite du Manifeste incertain combinant, dans une espèce d’autobiographie morcelée ponctuée de lectures, rencontres et autres explorations tous azimuts, un texte de mieux en mieux tenu et une suite dessins découlant du même regard organique. Je n’ai rencontré Frédéric Pajak qu’une fois, qui s’occupait alors de la revue Voir et portait un pull rouge rouille marqué des initiales CCCP de feuesRépubliques socialistes soviétiques, et je l’ai trouvé assez un peu froid et même un peu âcre d’humeur, peut-être un peu timide mais en somme peu sympathique. Or le type qui se révèle dans ses livres, le seul à vrai dire que j’aie envie de rencontrer, m’apparaît comme un vrai « Mensch », un écrivain et un artiste de valeur et un homme de qualité, poil au nez. En lisant à présent le septième volume de Manifeste incertain, je me sens d’autant plus proche de lui que, comme en son enfance, j’ai été touché vers dix par la fée clochette de la poésie, appris par cœur entre onze et treize des centaines de poèmes récités en classe au risque de susciter l’hilarité de la petite meute (côté Pajak, ses condisciples le surnommaient Marabout et son premier poème évoquait une baleine aux dents de chocolat...), enfin partagé cette étrange « sensation poétique », devant le monde, que nous ne saurions définir mais qui nous aura submergés comme tant d’enfants et d’adolescents bénis des bons génies en leurs heures buissonnières. 

     La poésie « femelle » existe : Pajak l’a rencontrée… 

    Un exergue d’Henri-Frédéric Amiel figure au fronton du chapitre intitulé Le Paysage de l’Âme et consacré à la bien émouvante et non moins étrange Emily Dickinson, parente occulte, à divers égards, du non moins singulier auteur du Journal intime : «La rêverie, comme la pluie des nuits, fait reverdir les idées fatiguées et pâlies par la chaleur du jour. » 

    La notation date de 1852, alors qu’Emily, âgée de 22 ans, se cherchait «avec des lanternes», mal faite pour vivre en société et ne laissant d’inquiéter un peu les siens (sa froide mère et son pasteur de père) en passant ses nuits à écrire des lettres, bornant ses allées et venues diurnes entre sa chambre de jeune fille obsédée par la mort et le jardin où elle s’adonnait à la rêverie et à la lecture.

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    Frédéric Pajak avoue n’avoir découvert la poésie «femelle» que vers sa trentaine, tombant précisément sur les poèmes d’Emily Dickinson et de Marina Tsvetaeva, et ce qu’il en dit mérite d’être cité quitte à faire grincer les canines de celles et ceux qui refusent toute caractérisation typiquement féminine : « J’ai alors éprouvé une sensation inconnue, comme si j’étais happé de l’autre côté du miroir, derrière ma maigre réalité visible. Là où le plus souvent le mâle versificateur s’acharne à capter les les choses et les êtres, la femme poète s’aventure en elle-même, dans des régions mentales souvent épargnées. Elle s’émeut de la plus infime intuition, d’un frémissement du cœur, d’un soupir. De ces émotions ensevelies, elle fait une délicate machine de guerre. Guerre aux certitudes, guerre à la sensiblerie (…) » 

    On ne saurait mieux s’opposer au cliché « machiste » de la poétesse sentimentale et bas-bleu tricotant ses vers trop réguliers en sage chignon, et c’est d’ailleurs une Emily souvent tourmentée, mystique et sceptique à la fois au dam des bigots, composant 1789 poèmes qu’elle priera (en vain) sa sœur de brûler comme Amiel demandera à ses proches de détruire les 16867 pages de son Journal ; et côté Tsvetaeva, fille de feu, c’est une véritable épopée dans le siècle que retracera Pajak dans la foulée d’un journal de voyage en Russie sur les «lieux du drame».  D’Amiel, en outre, Emily Dickinson, qui fut sa contemporaine (on imagine la rencontre !), partage une irrésolution chronique en matière affective et charnelle, un lancinant sentiment de culpabilité et une nature spirituelle hantée par la «gigantesque substance de l’Immortalité»… 

    IMG_3125.jpg Du détail « universel » aux abîmes de l’Histoire 

     C’est avec un souffle de poète, aussi justement inspiré dans l’usage des mots appropriés que dans l’expression de tous les sentiments-sensations attrapés dans les filets d’encre de ses dessins, que Pajak retrace la terrible saga de Marina Tsvetaeva, intempestive amoureuse d’une folle sensibilité et susceptibel en diable. 

     Ceux qui connaissent déjà l’épopée privée et collective, abondamment documentée, de la vie de Marina Tsvetaeva (1892-1941), où s’enlacent les deux corps de la poétesse aux multiples amants et du peuple russe tourmenté par autant de passions naïves que par d’écrasantes souffrances, redécouvriront pour ainsi dire, à nu et à neuf, comme dans un grand poème brut aux mots simples et à l’élan vif, ce roman tragique à double tresse narrative ou l’Histoire avec une grande Hache tranche les têtes et les clochers d’église au fond desquelles, même transformées en n’importe quoi de plus lourdement utilitaire et de spirituellement inutile, tout un peuple continue de prier et de pleurer. 

     Les gros noms gris de Lénine et de Staline hanteront longuement les mémoires de l’ombre, où luit le brin de paille de l’espoir que relance le verbe des poètes, et voici les fins noms lumineux de Rilke et Pasternak, également aimés par Marina, scintiller comme les étoiles scrutées par Emily à l’autre bout du monde et du temps pendant que Serguei, l’officier juif de la garde blanche, compagnon des bons et des mauvais jours de Marina, tombe à Lausanne sous les balles des assassins politiques. Et comme le peuple russe, la lectrice et le lecteur pleureront en lisant les pages bouleversantes consacrées aux relations de Marina et de son fils Murr, jusqu'au suicide de la mère demandant pardon à celui-là dans un dernier message désespéré...

    Immense poésie ? Frédéric Pajak n’a pas besoin d’en multiplier les citations au fil de ses deux récits - le très mince d’Emily dont l’immensité est tout intérieure, et le tout débordant de violence et de tendresse de Marina, car elle est ici incarnée dans l’immensité de la vie même que le verbe transfigure - la liberté restant au lecteur de déchiffrer les vers des deux géniales fées-sorcières dans les œuvres elles-mêmes, également marquées au sceau de l’intensité absolue et du sacré.

    Frédéric Pajak. Manifeste incertain, volume VII. Emily Dickinson, Marina Tsvetaeva, l’immense poésie. Les Éditions Noir sur Blanc, 317p. 2018. 

  • Chambres d'écho

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    En mémoire de Constantin Cavafy.


    Sous les arbres, déjà,


    du quai de la nuit de mai,


    les corps à l'odeur de poisson,


    les mains cherchant les noms


    des visages absents ;


    les corps à l'abandon


    déjà faisaient entendre


    ces murmures dont les chambres


    se souviennent longtemps après.

     

     

    Le lift est une antiquité,


    mais en bois précieux,


    et ses poulies sont huilées


    comme les corps très souples


    des guerriers de l'amour.

     

     

    Les chambres ont tout enregistré ;


    la salle d'eau sur le palier


    les accueillait dans sa buée,


    toute bleue et ses tuyaux


    crachaient une eau rouillée.

     

     

    Mais ces corps de guerriers


    ignoraient le remords :


    le soleil de la chair


    seul irradiait les chambres;


    le soleil et la mort.


                             (Thessalonique, Hôtel Tourist, 1993)

     

     

  • Avez-vous lu Fabrice Pataut ?

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    En marge d’une rencontre-lecture à Paris consacrée à son dernier recueil de nouvelles, le 23 octobre prochain au soir, au Café de la Mairie .
     
     
    Un écrivain d’une folle originalité, qu’on pourrait dire un maître de la poésie-fiction, nouvelliste hors pair et romancier des plus singuliers: tel est Fabrice Pataut, philosophe à la ville et conteur insondable sur ses sentes buissonnières. Au fil zigzaguant des 17 nouvelles d’Un jeudi parfait, Fabrice Pataut fait merveille, avec autant de fantaisie cocasse que de gravité sous-jacente, de tâtons oniriques ou de fulgurances lucides à la Nabokov, dans les situations et les climats les plus variés d’apparence, relevant tous cependant du même regard à facettes et fondus en unité par la grâce d’une écriture vibratile.
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    À propos d’Un Jeudi parfait, paru en 2018 chez Pierre-Guillaume de Roux.
    Les lecteurs ignorant encore tout de l’œuvre de Fabrice Pataut, comme c’était mon cas avant que je n’y entre par les 17 portes et les trois fenêtres d’Un Jeudi parfait, trouveront dans ce recueil un concentré représentatif, me semble-t-il – je le dis après avoir lu son recueil précédent, Le Cas Perenfeld, et quatre romans (Aloysius, Tennis , socquettes et abandon, En haut des marches, et Reconquêtes) de la même exceptionnelle qualité - de l’art de cet écrivain hors norme, avec ses thèmes et ses variations, son humour et son extrême sensibilité, son don d’observation sans limites et son imagination narrative sondant volontiers l’insolite voire l’obscur, enfin la plasticité et la grâce d’une écriture à la fois limpide et chatoyante.
    Dès la première page de la première nouvelle d’Un Jeudi parfait, modulant le dialogue d’un criminel pas comme les autres (après avoir tué accidentellement sa mère à l’âge de deux ans, au moyen d’un revolver chargé qui se trouvait prêt à l’usage, il a mis fin aux jours de sa sœur coupable à ses yeux de chercher à l’excuser) et d’une psychiatre impatiente elle aussi de le comprendre – dès ce début apparemment abracadabrant j’’ai été saisi, scotchécomme on dit, intrigué et de plus en plus intéressé, par delà le semblant de paradoxe et le sarcasme, par la justesse du propos sous son dehors extravagant.
    C’est que l’auteur, comme on le vérifie dans ses nouvelles plus étoffées, nous retient immédiatement par le détail ou la tournure verbale inattendue – un peu comme chez un Marcel Aymé – avec un mélange d’ironie et de bonheur d’expression qui en scelle l’originalité.
    Dans Le veau d’or, ensuite, changement total d’ambiance, où l’on voit un brave homme mis à mort à l’instant où il s’est risqué à toucher la clinquante idole, inspirant à son fils de sages conclusions sur ces excès de « tapageuse » crédulité.
    Puis ce sont, avec Trois fenêtres, qu’on ne saurait tout à fait dire une nouvelle, trois regards sur la vie du narrateur confronté à ce qu’on pourrait dire le miroir du Temps – qui joue un rôle crucial dans les « musiques » de Fabrice Pataut, de son enfance à la bascule d’une amitié de jeunesse et des « choix » de sa vie…
    Sur quoi nous voyons Yvonne retrouver son fils Yves pour un dialogue durant depuis trente ans, qu’elle décide tout à coup d’interrompre, dans Un jeudi parfait, pour s’en aller de son côté de la façon que la lectrice et le lecteur découvriront…
    Tout cela ne se raconte d’ailleurs pas comme ça, car l’anecdote ou l’intrigue sont secondaires, même quand l’auteur joue sur la tension et la surprise, comme dans Luxembourg, délicieux portrait de groupe bilingue où l’on voit une demoiselle de dix ans (l’âge de raison comme on sait) imaginer les situations les plus scabreuses impliquant ses proches - ô vilaine Lolita !
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    Comme l’auront constaté les lecteurs de plus longue date des nouvelles et des romans de Fabrice Pataut, ceux-ci et celles-là communiquent parfois ainsi qu’on le découvre dans Qui assassinera Perenfeld ?, plongée dans les embrouilles tragiques de la guerre rappelant les romans de l’auteur serbe Alexandre Tisma, sur un thème déjà traité dans Le cas Perenfeld.
    À cet égard, il vaut la peine, même en cours de lecture, de consulter les dernières pages des recueils de nouvelles de Fabrice Pataut, où celui-ci explique brièvement la genèse de chaque morceau. Ainsi apprend-on par exemple que L’amateur d’oreilles, variation assez sidérante sur le rapport que le narrateur entretient avec ce «réceptacle des confidences» par lequel ses mots vont glisser dans « la femme à l’oreille », a été composée à Minorque et que sa thématique est « à tiroirs »…
    Prodigieusement poreux, et non moins polyphonique, plus encore : synesthésique, l’art du conteur se nourrit de sentiments souvent confus autant que de sensations, achoppant ici (Rêverie à la plage) au « langage » des orteils de telle baigneuse, ou là aux errances nocturnes d’un certain Giacomo Puccini flanqué de son chauffeur en livrée, pour une sorte de tendre hommage dont l’auteur, là encore, explique l’origine en note…
    Lire Fabrice Pataut relève bonnement, pour qui est sensible à sa très pénétrante intelligence et à sa complexion psychologique et affective des plus riches, de l’exploration. D’une nouvelle de ce recueil à l’autre, l’on marivaudera à ski (Promenade sentimentale) l’on s’interrogera sur les relations liant un hippopotame à la révolution cubaine, (Les bonbons cubains) ou l’on se penchera (Narcisse) sur l’eau virginale de la jeunesse se rêvant toute pure, entre autres épisodes, biblique (Les fils de Joseph) ou relevant de la science fiction critique à coloration nippone (Les usines Tobakulari), j’en passe et de quoi remplir (dans le morceau intitulé précisément Remplir) la lectrice et le lecteur d’une foison d’images et d’idées n’excluant pas le simple et radieux bonheur de lire…
    Fabrice Pataut. Un jeudi parfait. Pierre-Guillaume de Roux, 269p. Paris, 2018.
     
    Les Mardis Littéraires de Jean-Lou Guérin
    Présentations, lectures, débats, dédicaces
    Le mardi 23 octobre 2018 à 20h30
    Olivier Amiel présentera le dernier recueil de nouvelles de Fabrice Pataut, et Diego Colin en lira des extraits
    Diego Colin (conservatoire de Boulogne et compagnie Machine théâtre)
    Olivier Amiel (éditeur)
     
    Café de la Mairie, 8, place Saint-Sulpice, 1er étage
    M° Mabillon • Bus 70, 84, 87, 94 • RER Cluny - La Sorbonne

  • Aux lendemains qui chantent

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    Marcher jusqu’au lilas
    deviendra chose incertaine:
    la Chine, ce sera
    dans une vie prochaine.
     
     
    Dans une ville, un peu plus tard,
    un enfant-étincelle
    allumera les feux du soir
    à l’étonnement des échelles.
     
     
    La danse des lanciers
    se pratiquera sur la lande
    tant que les Irlandais
    se saouleront en bandes.
     
     
    Il n’est pas l’heure de s’en aller,
    disait la demoiselle
    au préposé désenchanté
    à la voix de crécelle.
     
     
    Quand la mélancolie viendra
    sur un air de violon,
    dans le silence tu reprendras
    sa très douce chanson.
     
     
    Le lilas passera l’hiver,
    et tu pourras attendre,
    en regardant ton revolver,
    la lumière se fendre.
     
     
    Dans la ville enfin retrouvée,
    tu feras des projets
    de voyage en éternité,
    comme on n’en fit jamais...

  • Ceux qui disjonctent

    celui qui,celle qui,ceux qui  

    Celui qui voit tout tellement  en noir qu’il se tire une balle et meurt sur le coup sans se rappeler que l'arme était chargée à blanc / Celle qui ne voit pas le bout du tunnel qu’on a muré des deux côtés après qu’elle s’y est imprudemment aventurée la nuit même du Grand Dynamitage / Ceux qui ont programmé une crise d’épilepsie collective simulée devant l’Hospice National afin de protester contre le non-remboursement rétroactif des séquelles collatérales du Haut Mal / Celui qui n’a jamais aimé que les chiens de faïence dont sa collection fameuse a  été ravagée ce matin (rapportent Les Journaux) par le pitbull de son cousin par alliance justement surnommé Attila Junior / Celle qui se faisait servir un chien chaud tous les jours de pluie dans son palais du Sichuan alors que sa descendance ne jure plus que par le hot-dog de fabrication industrielle / Ceux qui passent la camisole de force et la muselière au poète réactionnaire fauteur d’alexandrins  qui va sûrement dire une nouvelle insanité en présence de la Ministre du Vers Libre / Celui qui se ramasse toujours une standing ovation quand il cite Picasso dans ses Conférences au Club des Aînés, comme quoi faut bien toute une vie pour devenir jeune, olé / Celle qui reconnaît que l’usage du Viagra a redonné un peu de vif à l’ambiance de la Maison de retraite Les Chrysanthèmes sans la concerner vraiment en tant que responsable du groupe de chant Les Libellules de Lesbos / Celui qui a dérivé vers l’islam radical pour donner une leçon de discrétion à sa promise qui parle maintenant hyperfort sous sa burka grillagée  / Celle qui ne supporte pas les plats à base d’oie qui lui rappellent la prononciation nasale de sa nourrice du Périgord noir / Celui qui pète un câble dans son scaphandre et s’en remet à Neptune qui arrange ça en moins d’un quart d’heure / Celle qui se dit clitoridienne tendance Twin Towers / Ceux qui évitent de parler de leur rencontre de Jésus au camp naturiste de Cap d’Agde de crainte d’être raillés par les échangistes agnostiques déclarés ou supposés tels, etc. 

                  

  • Out of joint

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    Plus tard je me suis demandé
    si les autres là-bas
    n'étaient pas nés trop tôt ?
     
     
    Je ne retrouvais plus
    le lieu du portulan
    où l'on se retrouvait
    dans les années-lumière,
    où tout semblait aller
    de rimes en ruisseaux...
     
     
    Alors on se parlait
    toujours à demi-mot,
    et le silence se faisait
    à l'entour des clairières.
     
     
    Mais hélas tout cela
    est encore trop écrit.
    Revenir aux vrais mots.
    Ne plus édulcorer,
    je dirai même: ne plus
    poétiser.
     
    Le temps nous pèse moins
    ce matin de printemps
    où tout s'efface sous nos yeux
    du secret révélé des dieux -
    sans autre grâce que le présent.
     
     
    (La Désirade, ce 10 juin 2017)
     
    Peinture: Vassily Kandinsky

  • Le Grand Horloger

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    …C’est clair qu’y doit y avoir Quelque chose, on sait pas quoi, mais sinon comment espliquer le jour et la nuit, faut bien en avoir là pour inventer ça: le jour et la nuit, et la pluie et le beau temps fallait y penser aussi, ça se trouve pas sous le sabot d’un cheval la pluie et le beau temps, et d’ailleurs le cheval, je m’escuse, mais ça non plus ça sort pas d’un chapeau, pas plus que le sabot, donc y a bien Quelque chose, mais pour qu’il y ait Quelque chose faut d’abord qu’il y ait Quelqu’un, t’es d’accord Hector: fallait quand même Quelqu’un à la base pour inventer les trous noirs…

  • Les cancrelats et l'enchanteur

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    L’art de lire selon Nabokov fait la pige aux savantasses

     

    Avant le succès mondial de Lolita, l’immense écrivain, durant une vingtaine d’années,  présenta les chefs-d’œuvre de la littérature aux étudiants américains. Avec une générosité et un mépris des conventions peu fréquents chez les spécialistes universitaires. Dont Roberto Bolaño, avec 2666, a dressé quatre portraits carabinés…

     

    Les critiques littéraires de type académique se caractérisent, plus souvent qu’à leur tour, par ces deux affects que sont l’envie et la jalousie, qui les distinguent autant de leurs confrères chroniqueurs exerçant leur métier de passeurs dans les journaux et les revues, que des lecteurs communs même les plus entichés d’écrivains « cultes ».

    Les critiques universitaires exercent le plus souvent en vase clos, ou dans les réseaux multinationaux où ils se mesurent à leurs semblables et rivaux, de colloques en congrès, n’ayant jamais à rendre compte ni au public ni non plus aux auteurs, fussent-ils spécialistes locaux ou mondiaux des œuvres de ceux-ci, à l’égard desquels leur envie et leur jalousie s’exercent le plus directement.

    22_Bolano.jpgUn Livre des critiques en miroir inversé…

     La première partie du monumental roman de l’auteur chilien Roberto Bolano, paru après la mort prématurée de celui-ci sous le titre de 2666, elle-même intitulée Le livre des critiques, nous vaut un portrait de groupe «en situation» de quatre thésards européens également voués à l’étude exclusive d’un des plus grands astres de la galaxie littéraire mondiale en la personne de l’auteur allemand Benno von Archimboldi, aussi célèbre qu’invisible, inaccessible à toute approche médiatique ou «scientifique», comme l’ont été un Henri Michaux, un J.R. Salinger, un Réjean Ducharme ou le toujours vivant Thomas Pynchon.

    Les quatre facultards en question sont Pelletier le Français, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien et Liz Norton l’Anglaise, laquelle partagera son cœur et son corps avec les trois autres au titre de « sous-texte » existentiel. 

     Sans être a priori des personnages romanesques plus saillants que la plupart des universitaires bon teint sortis de l’école pour y rentrer peu après sans avoir eu le temps de vivre au grand air, les protagonistes du Livre des critiques sont entraînés, et la lectrice et le lecteur avec eux, dans une équipée qui les conduit, à travers les années et aux quatre coins du monde, de colloques en congrès où ils se mesurent, notamment, à leurs redoutables rivaux allemands sans cesser – c’est l’obsession de tout critique universitaire – de multiplier les publications «scientifiques» qui les feront connaître et reconnaître au-delà des frondaisons de leurs campus.

    Pendant qu’ils s’adonnent à cette nouvelle modulation du tourisme intellectuel, l’écrivain « culte », candidat au Nobel, fuit comme le furet du bois joli jusqu’au jour où, croyant qu’il séjourne au Mexique loin des estrades et des caméras, les quatre critiques y débarquent pour découvrir qu’on y assassine, «au niveau du réel», des centaines de jeunes femmes… 

     À part ses innombrables digressions enchâssant moult histoires étonnantes dans le corps du récit, le roman progresse, quasi souterrainement, vers on ne sait quel «cœur des ténèbres» ponctué, de loin en loin, par des épisodes d’une soudaine violence sur fond de menées «purement littéraires». Ainsi voit-on Espinoza et Pelletier, qu’on pourrait taxer de «puceaux de la vie», se révéler soudain de possibles tueurs en s’acharnant sur un malheureux chauffeur de taxi pakistanais… 

    Non sans humour noir latino, mais dans une langue certes moins raffinée et une moins folle fantaisie imaginative que celle du Nabokov de Pnine, mémorable portrait d’un prof russo-américain s’efforçant de faire connaître le fameux Tolstoïevski à ses étudiants,  Roberto Bolaño capte néanmoins le fondement de la psychologie du spécialiste persuadé que sa recherche est au moins aussi importante que la création d’une œuvre littéraire, en oubliant souvent le contenu de celle-ci. C’est ainsi que, sur les centaines de pages évoquant les menées des quatre critiques, pas une ne nous renseigne sur la substance des ouvrages d’Archimboldi !      

    Tel le cancrelat de La Métamorphose de Kafka, magnifiquement décortiqué par Nabokov dans l’un de ses cours, le critique académique de Bolaño, sans génie hélas et pattes en l’air, s’agite vainement au milieu de ses semblables indifférents, me rappelant alors un autre personnage de Kafka, dans sa nouvelle intitulée Un petit bout de femme. 

    Celle-ci, véritable peste aux yeux du pauvre narrateur ne comprenant pas pourquoi elle lui en veut tellement sans cesser de quémander son approbation, telle un(e) prof de lettres rêvant d’être invité(e) à la Grande Librairie, un(e) écrivain(e) s’épanchant sur Internet sans le moindre «retour» ou un Dieu jaloux fulminant de ne plus être tenu pour l’Unique, n’en finit pas de distiller son aigreur inquiète dans un monde globalement livré au délire de la comparaison, de l’envie et de la jalousie. 

     

     

    51+CzaZmNRL._SX210_.jpgQuant le Lecteur et l’Auteur font ami-ami 

    Toute bonne littérature, disait le poète anglais Matthew Arnold, est dans une certaine mesure une critique de la vie. Et l’incomparable lecteur et écrivain que fut John Cowper Powys, après avoir constaté que «les magiciens n’ont été capables de contrôler leurs anges ou leurs démons que le jour où ils ont découvert leurs noms», concluait lui aussi qu’ «après avoir suscité et créé la vie, la première fonction des mots, c’est de la critiquer »… 

    Mais critiquer «la vie» sans avoir bien regardé ses merveilles et ses horreurs, ou critiquer une œuvre artistique ou littéraire sans avoir essayé de pénétrer son sens et détaillé ses qualités propres ou ses failles, revient à nier tout ce qui les distingue du néant morose. 

    Or c’est contre cette morosité plus ou moins nihiliste qu’un Vladimir Nabokov s’est élevé, béni des fées en son enfance et chassé du paradis par la furie des hommes, en s’efforçant de lire le monde et de le dire avec ses mots.

    S’il fut à la fois un scientifique avéré  et un poète, jamais il ne prétendit soumettre la poésie à la science, même si celle-là requiert autant de précision minutieuse et de rigueur, dans le choix des mots, que celle-ci dans ses expériences: son œuvre de romancier-poète le prouve à l’évidence, mais son travail de lecteur n’est pas moindre, qu’illustrent les 1200 pages du recueil de Littératures, rassemblant ses cours à l’université de Cornell (notamment) où il détaille les chefs-d’œuvre d’une quinzaine de grands écrivains, (notamment Jane Austen, Dickens, Stevenson, Joyce, Flaubert, Proust, Kafka, Tolstoï, Gogol ou Tchékhov) après avoir défini ce qu’est selon lui un bon lecteur, à savoir « celui qui possède de l’imagination, de la mémoire, un dictionnaire et quelque sens artistique ». 

    Pour Nabokov, l’art de lire est fondamentalement lié au fait de relire. Un bon lecteur, un lecteur actif et créateur est selon lui un relecteur. La vraie lecture n’est pas un pensum ou la préparation compulsive à l’exercice d’un pouvoir quelconque, mais c’est un acte gratuit partagé qui implique à la fois l’Auteur et le Lecteur : « Le grand artiste gravit une pente vierge et, arrivé au sommet, au détour d’une corniche battue par les vents, qui croyez-vous qu’il rencontre ? Le lecteur haletant et heureux. Tous deux tombent spontanément dans les bras l’un de l’autre et demeurent unis à jamais si le livre vit à jamais»… 

    Roberto Bolaño. 2666. Gallimard, Folio, 1358p. 

    Vladimir Nabokov, Littératures, Robert Laffont, coll. Bouquins, 1211p.

  • 2666

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    Une lecture traversante du fascinant dernier roman-gigogne de Roberto Bolano, paru un an après sa mort et constitué de cinq livres en un.

    1. Sur La partie des critiques, première section.

    Ce n’est pas sans réserve qu’on entre dans ce roman de 1352 pages,  mais une fois qu’on y est on y est bien. Une première hésitation tient à la dimension de l’ouvrage, constitué de cinq romans collés ensemble pour n’en former qu’un,  cela donnant un énorme volume tout à fait  mal pratique dans son édition de poche. Et puis, et surtout, certaine adulation plus ou moins convenue, typique aujourd’hui des engouements suscités par les livres qu’on dit « cultes », voire « cultissimes », ne peut qu’engendrer certaine méfiance – du moins est-ce mon cas. Or, sans entrer vraiment « à reculons » dans la lecture de 2666, j’attendais tout de même d’être séduit ou séduit sans aucune contrainte extérieure, et ce fut le cas dès les dix ou vingt premières pages, me régalant aussitôt et sans discontinuer jusqu’au terme de la première section intitulée La partie des critiques et lisible comme un tout cohérent, non sans appeler aussitôt la suite.

    Ce qu’il faut dire en premier lieu, c’est que 2666 sent bon la littérature. J’y ai retrouvé, pour ma part, ce mélange de bien-être profond et de griserie, de confort mystérieux  et de vive curiosité qui a marqué mes lectures d’enfant et d’adolescent, de Vincenzo à Michel Strogoff ou de Moravagine à Alexis Zorba, entre cent autres livres découverts de dix à dix-huit ans, avant d’accéder à une littérature, disons : plus littéraire, dont les premiers grands moments furent la lecture d’Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry ou, beaucoup moins connus, de Je ne joue plus ou du Retour de Philippe Latinovicz de Miroslav Karleja,.

    La première partie de 2666 nous replonge, ainsi, dans le climat de ferveur inconditionnelle lié aux découvertes plus ou moins exclusives d’une espèce de club occulte se transmettant, par dessus les frontières, des noms et des titres - et voici redéfiler L’institut Benjamenta de Robert Walser ou Le métier de vivre de Cesar Pavese, Miss Lonelyhearts de Nathanaël West ou Hordubal de Karel Capek, Le pavillon d’or de Yukio Mishima ou Le Bonheur des tristes de Luc Dietrich, entre tant et tant d’autres.

     

    images-4.jpegLe mystère du romancier invisible, voire inaccessible, moins photographié qu’un Blanchot ou qu’un Michaux, et pourtant considéré comme le plus grand auteur allemand de la seconde moitié du XXe siècle, forme ce qu’on pourrait dire le trou noir de la première partie de 2666, dans lequel s’engagent crânement quatre jeunes critiques européens réunis par leur commune passion. Celle-ci s’incarne en la personne de Benno von Archimboldi, dont les nombreux livres suscitent un peu partout un croissant intérêt, à commencer par celui de nos quatre critiques, à savoir Pelletier le Français, Espinoza l’Espagnol, Morini l’Italien et Liz Norton l’Anglaise de Londres qui partagera son cœur et son corps avec les trois autres.

    On le sait évidemment : les critiques littéraires, et notamment ceux de de la caste universitaire, ne représentent pas, du point de vue romanesque, les plus captivantes incarnations du cheptel humain. Les quatre protagonistes de 2666 ne font pas vraiment exception à la base, mais l’auteur va les « travailler » au corps en sorte de donner, au fil de leurs expériences, consistance humaine et « poétique » à leur inconsistance. À travers les années, devenant bonnement les spécialistes mondiaux de l’œuvre d’Archimboldi, en concurrence directe avec leurs rivaux allemands, l’on suit l’évolution, de colloques internationaux en réunions de toute espèce aux quatre coins de la planète, de tout un petit monde de touristes universitaires de plus ou moins haute volée accroché aux « basques » de l’écrivain « culte », candidat au Nobel et fuyant comme le furet du bois joli. Pendant ce temps, l’on assassine des centaines de jeunes femmes au nord du Mexique, où nos critiques finissent par débarquer en s’imaginant que l’écrivain y rôde…

    Malgré les apparences, le vrai sujet de La Partie des critiques ne se borne pas à un tableau balzacien des facultards se la jouant « spécialistes de » et se royaumant de par le monde en multipliant les intrigues. À part ses innombrables digressions enchâssant moult histoires étonnantes dans le corps du récit, le roman progresse, quasi souterrainement, vers on ne sait quel « cœur des ténèbres » ponctué, de loin en loin, par des épisodes d’une soudaine violence sur fond de menées « purement littéraires ». Ainsi voit-on Espinoza et Pelletier, qu’on pourrait taxer de « puceaux de la vie », se révéler soudain de possibles tueurs en s’acharnant sur un malheureux chauffeur de taxi pakistanais…

    De même voit-on se développer, sous la narration fluide et plaisante en apparence, un sous-récit plus inquiétant, ponctué de séquences parfois délirantes, lyrique ou oniriques, auquel s’ajoute la voix d’un nouveau protagoniste, critique chilien celui-ci, au nom également italianisant d’Amalfitano et qui commandera la partie suivante…

    images-3.jpeg2. Sur La Partie d'Amalfitano

    Une douce folie littéraire imprègne La partie des critiques, première section de 2666,qui va s’accentuer crescendo dans La partie d’Amalfitano, dont le protagoniste, professeur et critique chilien, apparaît à Santa Teresa, au nord du Mexique, où ont débarqué les spécialistes d’Archimboldi sûrs de trouver celui-ci en ces lieux perdus.    

    Or, avant de poursuivre, on remarquera que, sur les 248 premières pages de La Partie des critiques, pas une seule n’aura jamais évoqué le contenu des œuvres d’Archimboldi, comme si cela constituait le dernier des soucis des commentateurs du grand écrivain, en revanche impatients de le rencontrer et de se faire photographier avec lui.

    Ceci rappelé, l’observation de Roberto Bolano va porter, dans La partie d’Amalfitano, sur des réalités » littéraires » encore plus extérieures, voire décalées, dans le sillage de personnages échappant en outre aux normes académiques, à commencer par Lola, l’extravagante épouse d’Amalfitano, mère de la jeune Rosa et fuyant à n’en plus finir à la recherche d’on ne sait quoi, folle d’un poète qui l’a baisée avant de se retrouver dans un asile psychiatrique où il l’ignore quand elle vient l’y relancer.

    Lola est en somme le type de la « groupie » littéraire, qui n’en finit pas de se féliciter d’avoir été baisée par un poète et rêve ensuite de le sauver de lui-même. Plus précisément,le poète en question, au demeurant sans intérêt particulier, est supposé coucher avec un ami philosophe, du moins à en croire les ragots. Ainsi Lola se sent-elle la mission sacrée de le « délivrer ». On connaît ce genre de délire…

    L’épisode s’inscrit dans une longue suite de péripéties racontées par Lola à Amalfitano au fil de lettres constituant autant de digressions romanesques. Ensuite,le récit va basculer du côté d’Amalfitano et de sa fille Rosa qui, d’Espagne où ils vivaient jusque-là, vont migrer au Mexique où le prof est appelé à enseigner à Santa Teresa. Du coup, le thème des filles assassinées resurgit, dont on sent qu’il préoccupe sourdement le père de Rosa.

    Rien cependant du roman noir dans  La partie d’Amalfitano, qui voit le protagoniste évoluer vers des états alternés de déséquilibre psychique et de lucidité aux manifestations des plus singulières.  C’est ainsi que, dans l’esprit de Marcel Duchamp, il va suspendre un traité de géométrie à l’étendage, en plein air, afin de le mettre à l’épreuve de la pluie et du vent, non sans amener sa fille à se poser, comme lui d’ailleurs, des questions sur son état mental.

    Le rapport entre « la littérature » et « la vie » est d’ailleurs un thème récurrent dans 2666, dont la progression narrative, dans ce deuxième volume, accentue d’ailleurs le glissement du récit vers « la vie », notamment avec l’apparition d’un jeune homme assez inquiétant, fils du recteur de l’université professant le nihilisme le plus cynique et se flattant de participer à des jeux violents.

    À la littérature, la vie se mêle aussi par le truchement de la politique, dans La partie d’Amalfitano, mais là encore « par la tangente », s’agissant des rapports des écrivains mexicains avec le pouvoir ou d’un livre creusant la question des origines de l’homme américain, plus précisément chilien, en rapport avec la vieille culture des Araucans, ou Mapuches, dont Amalfitano finit par se demander si l’auteur n’est pas un certain Pinochet…

    Formellement moins accomplie, et surtout plus déroutante, que la première section de 2666, La Partie d’Amalfitano nous captive cependant, avec ses errements entre folie et phénomènes paranormaux (où le rêve continue de jouer un rôle majeur), dans la mesure où nous lui savons une suite, qu’elle appelle de toute évidence. Ce deuxième roman tiendrait-il « la route » en tant que tel ? On peut se le demander. Chose certaine en revanche : son magma narratif bouillonne comme dans un chaudron, duquel on s’attend à voir surgir... ce qu’on va voir.

     

    images-4 2.jpeg3. Sur La partie de Fate.

    Il est toujours intéressant de voir, ou de sentir plutôt, de l’intérieur, à la lecture d’une roman d’envergure, à quel moment ce qu’on pourrait dire le « grand dessein » de l’auteur cristallise  embarquant véritablement le lecteur.

    Dans la suite du roman-gigogne que représente 2666, la chose se précise et s’amplifie puissamment dans la troisième section intitulée La partie de Fate, dont le protagoniste va retrouver, au Mexique, ceux de La Partie d’Amalfitano sur fond de sombre drame marqué par les disparitions et les assassinats de femmes déjà cités à plusieurs reprises jusque-là.

     

    Ce troisième roman-dans-le-roman commence à New York, dans le quartier noir de Harlem, lorsque Quincy William, connu sous le nom d’Oscar Fate dans la revue où il travaille, perd sa mère et s’apprête à partir en reportage à Detroit pour y rencontrer un certain Barry Seaman, auteur d’un livre de cuisine intitulé Mangez des côtelettes avec Barry Seaman.

    Comme on l’aura déjà deviné, puisque la revue Aube noire traite surtout de politique et des  « frères » Blacks, ce n’est pas la gastronomie qui intéresse Fate mais le passé de Seaman, lié à la fondation des

    Black Panthers. Or le personnage va se déployer de la manière la plus inattendue, puisque, emmenant Fate dans une église, c’est du haut de la chaire de celle-ci qu’il prononce une suite de discours portant sur les thèmes du danger, de l’argent, des repas, des étoiles et de l’utilité… digressions constituant autant d’éclairages sur Barry Seaman tout en rappelant à Fate son premier papier consacré au dernier vieux communiste authentique de Brooklyn, qui l’a fait classer dans les chroniqueurs du « pittoresque

    sociologique ».

    Par la suite, Fate va se trouver envoyé, par la rédaction d’Aube noire, au nord du Mexique où, en remplacement d’un chroniqueur sportif récemment décédé, il est supposé rendre compte d’un match de boxe entre deux illustres inconnus.

    Aussi « improbable » que l’installation d’Amalfitano, prof de philo espagnol et critique, dans la ville mexicaine de Santa Teresa, proche du désert de Sonora où ont été retrouvés de nombreux cadavres de femmes, le voyage de Fate en ces mêmes lieux  s’inscrit pourtant dans la logique un peu somnambulique, et tout à fait cohérente au demeurant, de ce roman-labyrinthe se peuplant peu à peu de nombreux personnages de premier ou de second plan dont chacun trimballe une autre histoire. À Santa Teresa, Fate va d’abord découvrir l’univers de la boxe, en compagnie de divers autres chroniqueurs sportifs avérés, et tout un petit monde plus ou moins interlope dont se détache le nommé Chucho Flores, en lequel il va découvrir l’amant d’une jeune femme d’une grande beauté, prénommée Rosa et fille du professeur Amalfitano, dont lui-même s’éprendra.

    Si le match de boxe auquel Fate est supposé assister pour en rendre compte dans sa revue est expédié en un rien de temps et n’aura intéressé le journaliste que par ses à-côtés, c’est dans l’ univers des bars et de boîtes de Santa Teresa, qu’il fréquente la nuit, que l’idée lui vient d’enquêter sur la disparition des femmes. Dans le même temps, s’étant rapproché de Rosa Amalfitano, il accepte d’accompagner une consoeur au pénitencier de Santa Teresa où elle compte interviewer un suspect des assassinats.  

    Passons cependant sur les multiples péripéties du récit, pour insister sur la trame narrative à la fois limpide et complexe, fluide et buissonnante, et sur l’atmosphère de plus en plus étrange, inquiétante, folle parfois,  de cette troisième section où le Mal court et s’incarne, soudain, comme dans telle ou telle pages des Démons de Dostoïevski, à l’apparition du tueur présumé…

    On se trouve alors au seuil de La partie des crimes, dont traiteront les 400 pages suivantes…

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    4. Sur La partie des crimes, quatrième section de 2666, roman-gigogne de Roberto Bolaño.

    À la fin du troisième roman-dans-le-roman que constitue La partie de Fate, il est écrit que les multiples assassinats de femmes commis dans la région de Santa Teresa, auxquels on ne semble guère accorder d’attention en haut lieu, cachent le « secret du monde ».

     

    Or La partie des crimes, quatrième section de 2666, va consacrer quelque 430 pages à ces morts atroces. Dans le roman, le premier crime répertorié date de janvier 1993, et le dernier de 1997, et le nombre des mortes est estimé à 200 ou 300. Mais en réalité, les faits se sont étalés sur une plus longue période, et le nombre des victimes est parfois estimé à plus de 2000. Car les faits sont là : le roman de Roberto Bolaño ne procède pas d’une imagination morbide, tout nourri d’une tragédie contemporaine innommable, dont Ciudad Juarez (le Santa Teresa du roman) fut (et reste) l’infernal décor.

    Selon les chiffres d’Amnesty International, plus de 2000 femmes ont disparu à Ciudad Juarez depuis une vingtaine d’années. Selon d’autres sources, plus de 2500 femmes auraient disparu. Les chiffres concernant l’intervalle de 1993 à 2003 font état de 300 femmes assasinées. La plupart avaient entre 12 et 25 ans, étaient d’extraction sociale modeste et furent enlevées, torturées, violées, parfois mutilées, toujours étranglées, selon un rituel répétitif en de très nombreux cas. Ainsi a-t-on pu parler de deux serial killers, dont aucun ne fut pourtant identifié formellement.

     

    images-17.jpegDe cette terrifiante histoire criminelle, le journaliste et écrivain Sergio Gonzalez Rodriguez, spécialisé jusque-là dans le domaine culturel ( !) a tiré une longue enquête sur le terrain, maints articles et un livre, Des os dans le désert, publié au Mexique en 2002 et traduit en français en 2007 aux éditions Passage du nord/ouest.

     

    Quant à Roberto Bolaño, dont le livre parut en 2004, donc un an après sa mort, c’est en romancier-moraliste, et parfois en romancier-poète, qu’il ressaisit cette inhumaine matière humaine d’une rare cruauté et d’une non moins insondable tristesse.

    S’il cite précisément un journaliste-écrivain du nom de Sergio Gonzalez, comme il relate la venue, à Santa Teresa, d’un certain Albert Kessler, expert américain dans le domaine des tueurs en série (Robert K. Ressler en réalité, auteur de Chasseurs de tueurs et consultant pour Le silence des agneaux ), Roberto Bolaño transpose les faits en fiction plus-que-réelle avec une saissante puissance d’évocation, combinant une topologie hyper-précise (quoique fictive) et toutes les composantes sociales et psychologiques d’un grand roman à multiples personnages.

     

    images-16.jpegIl y a, d’abord, la cohorte des victimes, dont nous saurons chaque nom et chaque détail des sévices subis, et dont la litanie évoque une sorte de Livre des Mortes. Mais la plupart n’étant « que » des ouvrières des maquiladoras de la zone industrielle, ou « que » des prostituées, seront vite jetées à la fosse commune, et leur affaire classée. Comme le relèvera le« vrai » Sergio Gonzalez, les autorités minimiseront la portée de ces morts, quand ils ne les nieront pas, sur fond de corruption ou de terreur exercée par les narcotrafiquants. De même les journalistes trop curieux seront-ils surveillés de près, et parfois liquidés.

    Du côté des criminels, présumés ou avérés, seul le personnage de Klaus Haas, dans le roman, se trouve développé. Ingénieur en informatique, commerçant un peu louche, ce « gringo » est emprisonné comme le fut, en 1995, un chimiste égyptien soupçonné de multiples meutres et qui ne fut probablement qu’un bouc émissaire pour la police et le gouvernement. Dans le roman, Haas pose en victime innocente tout en manipulant la presse et la police en témoin des ténèbres carcérales.

    Si le vrai Sergio Rodriguez a pointé l’incurie des autorités mexicaines avec virulence – et au péril de sa vie -, Roberto Bolaño, en romancier de grand souffle, vise plutôt l’immersion et la perception progressive du mal profond de toute une société, impliquant à la fois la corruption étatique et sociale, la culture et les mentalités découlant d’une tradition machiste du viol et de la domination masculine en général.

    Il n’est point vraiment de « héros positif » tout pur dans La partie des crimes, dont le plus attachant, jeune policier de vocation du nom de 

    Lalo Cura, représente le dernier né d’une famille dont les mères ont toutes été violées, une génération après l’autre. Non moins capable d’attention compatissante, l’inspecteur Juan de Dios Martinez, amant de la directrice d’un asile psychiatrique d’une remarquable solidité, connaîtra des vertiges de tristesse proportionnels aux abominations qu’il découvre. Autres figures activement opposées à tout consentement : la voyante Florita qui « sait les choses » et défend courageusement les femmes assassinées à la télévision, ou cette ancienne journaliste devenue députée qui, à la suite de la disparition d’une amie proche- elle-même mêlée à l’organisation de parties fines dans le milieu hyper-contrôlé des narcos -, entreprend de mener l’enquête puis enjoint son confrère Sergio Gonzalez d’écrire la vérité réclamée depuis des années par des associations de femmes solidaires refusant d’admette le pire.

    Or à quoi tient «le pire » ? Où est donc ce fameux « secret du monde » ? Dans l’archaïque cruauté de l’homme ? Dans la domination masculine qui se résume, à un moment donné, par la sidérante anthologie de blagues misogynes débitée lors d’une beuverie de flics épuisés ? Dans l’acculturation désastreuse d’une ville-monde faisant office de dépotoir social au seuil des States  et de plaque tournante du trafic de drogue ? Dans le pouvoir sans partage d’une classe dirigeante pourrie ? Dans le mal ancré au cœur de l’homme ?

    Roberto Bolaño ne prêche pas plus qu’il ne démontre quoi que ce soit : il montre, et La Part des crimes, comme les derniers romans-fables de Cormac McCarthy (Non ce pays n’est pas pour le viel homme ou La Route), nous fait traverser les plus sombres ténèbres, non pour ajouter au désespoir ambiant (ou à quel complaisant nihilisme) mais pour aiguiser au contraire, au plus profond de l’âme du lecteur, son rejet de l’abjection et sa nostalgie de la lumière.

     

    5. Sur La Partie d’Archimboldi, cinquième section du roman-gigogne de Roberto Bolaño.

    On se rappelle la noire tirade du cinquième acte de Macbeth en arrivant au terme de la lecture des 1353 pages de 2666 de Roberto Bolaño, dernier roman en cinq livres de l’écrivain chilien mort en 2003, en Espagne, à l’âge de 50 ans :« La vie n’est qu’une ombre errante ; un pauvre acteur /Qui se pavane une heure sur la scène / Et qu’ensuite on n’entend plus ; c’est une histoire / Racontée par un idiot, pleine de bruit et de furerur. / Et qui ne signifie rien ».

    Ce qui donne, dans la langue de Shakespeare : « Life’s but a walking shadow ;a poor player , / That struts and frets his hour upon the stage,/ And then is heard no more : it is a tale / Told by an idiot, full of sound and fury, / Signifying nothing ».

    « Rien » vraiment ? Ce n’est pas, cela va sans dire, à quoi se réduit la signification de la tragédie, dont la conclusion nihiliste de Macbeth n’est qu’un aspect, recoupant la désespérance, à la fin de 2666, de la vieille sœur chérie du protagoniste, Lotte de son prénom, confrontée à un nouvel avatar du Mal, quelque part au Mexique et cinquante ans après la chute du Reich…

    Bolano-R..jpgÀ vrai dire, le dernier roman de Roberto Bolaño, paru à titre posthume en 2004, est l’un des livres contemporains les plus riches de sens et de (sombre) poésie qui se puissent trouver, dont la quatrième et la cinquième partie ne cessent de se densifier et de s’intensifier. Après la terrible Partie des crimes, déployée comme un hypnotisant Livres des mortes, en lugubre rappel romanesque des centaines de meurtres de femmes perpétrés aux abords de Ciudad Juarez (Santa Teresa dans le roman), La partie d’Archimboldi nous ramène au début du XXe siècle  en Allemagne où, en 1920, une borgne et un boiteux revenu de la Grande Guerre mettent au monde un enfant pas comme les autres, géant ressemblant à une algue à sa naissance et qui développera, bientôt, une étrange propension à l’apnée, un intérêt marqué pour les fonds marins et une vie onirique intense.

    Tel est en effet le jeune Hans Reiter, dont l’évocation des premières années  rappelle les bons vieux romans d’apprentissage de l’Allemagne romantique, du côté de Jean Paul Richter. Après lecture, c’est d’ailleurs comme une grande courbe qu’on distingue dans l’évolution du livre, du romantisme allemand très imprégné de nature aux convulsions extrêmes de l’expressionnisme. Pour le dire autrement, on pourrait préciser que le roman allemand du Chilien transite de Novalis au Tambour de Günter Grass ou même aux Bienveillantes de Jonathan Littell, ou encore de Döblin (explicitement cité par le protagnoiste) à W.G. Sebald. Plus précisément encore, s’agissant de celui-ci,l’évocation hallucinante des bombardements en tapis, dans 2666, rappelle les pages insoutenables que Sebald consacre, dans Une destruction, à l’anéantissement vengeur des villes allemandes par les Alliés, à la toute fin de la guerre.

    images-19.jpegRoberto Bolaño est un fou de littérature (fou de lecture et fou d’écriture), et pourtant rarement un écrivain contemporain, dans le sillage (style non compris) du Voyage au bout de la nuit, n’aura brassé tant de matière vivante avec autant de puissance évocatrice, à  croire qu’il est allé partout en personne, sur le front de l’Est et dans les souterrains de tel château des Carpates, dans le fouillis d’un éditeur berlinois de l’immédiat après-guerre ou dans le dédale des jardins intérieurs vénitiens, entre autres innombrables lieux hantés par de non moins innombrables personnages merveilleusement présents, à tous les étages de la société.

    À la fin de La partie des critiques, premier des romans-dans-le-roman de 2666, le fameux romancier allemand Benno von Archimboldi, pressenti pour le Nobel, se trouvait plus ou moins localisé à Santa Teresa, sans apparaître vraiment, aussi insaisissable qu’un Salinger ou qu’un Pynchon des décennies durant. Sur les 250 premières pages de la quintuple fresque, le protagoniste, tout « écrivain culte » qu’il fût, n’était qu’un objet faire-valoir pour Madame et Messieurs les critiques spécialistes mondiaux de son œuvre, dont le contenu n’apparaissait guère plus – suprême ironie de l’auteur.

    Or c’est du côté de la vie que nous ramène La Partie d’Archimboldi, au fil d’un roman qu’on pourrait dire picaresque mais qui n’est pas plus un « roman de guerre » que La Partie des crimes n’était un thriller à  serial killers. En fait, Roberto Bolaño se joue des genres autant qu’il joue avec ceux-ci, sans donner jamais dans ce qu’on pourrait dire l’exercice de style ou l’ acrobatie littéraire. Il y a chez lui la candeur des vrais passionnés, communiquée au merveilleux Hans Reiter – le futur Benno von Archimboldo, dont le pseudo renvoie (vendons la mèche !) au réformateur mexicain Benito Juarez et à l’archiconnu peintre de fruits et légumes italien, et qui écrira livre sur livre après avoir vécu plusieurs vies en une.   

    bolac3b1o-portrait.jpgSi c’est devenu un lieu commun que de parler du « cauchemar » du XXe siècle, avec ses guerres et ses génocides, le plus étonnant est qu’on parcourt ce « tunnel du temps », au côté du jeune Hans Reiter, avec la sensation de rêver éveillé sans cesser de se rappeler la « vérité »historique. Ainsi de l’épisode tout à fait saisissant du fonctionnaire d’Etat, dans un bled de Poméranie, qui voit soudain débarquer un train de Juifs grecs supposés finir à Auschwitz, et qu’il lui faut « gérer » par ses propres moyens, en « opérant » comme il le peut avec peu de personnel, la nuit en douce. Dans la même veine, oscillant entre réalisme et fantastique, la destinée tragi-grotesque du général roumain Entrescu, au membre viril mythique, et finissant crucifié par ses hommes, rend puissamment le mélange détonant d’érotisme et de fureur démente de l’insensé carnage.

    Or le plus étonnant peut-être, et le plus manifeste dans cette dernière partie aux dehors parfois apocalyptiques et fuligineux, tient à la remarquable limpidité de la narration  et à sa profonde poésie.

    Hemingway dit quelque part  que le plus difficile, pour un écrivain, consiste à fondre la poésie et la prose (comme on le voit chez un Faulkner ou un Céline), et sans doute est-ce à ce mélange de réalisme fantastique et de lyrisme, de lucidité tranchante et de tendresse, de force expressive quasi brute et de délicatesse (notamment filtrée par les trois personnage féminins magnifiquement dessinés de l’éditrice érotophile, de l’amante tuberculeuse et de la sorella dolorosa), de tragique et d’humour, que tient la grandeur et l'originalité incomparable de 2666.

    S’il n’est pas styliste à ciselures comme un Céline, Roberto Bolaño n’en atteint pas moins, dans la masse mouvante de 2666,et jusque dans ses imperfections formelles et autres longueurs occasionnelles, une forme ressortissant à la transfiguration poétique. Sous les dehors d’un raconteur inépuisable en matière de digressions et d’histoires enchâssées, Roberto Bolaño ne cesse d’affronter, enfin, la question du Mal.  Question sans autre réponse, en l’occurrence, que celle du roman lui-même. Dont le titre est lui-même question…  

    Roberto Bolano. 2666. Gallimard, Folio, 1358p.

     

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  • Le vert est dans le fruit

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    Dans la filiation des contre-utopies du XXe siècle pointant l’horreur du «meilleur des mondes», le jeune auteur de Bienvenue à Veganland, Olivier Darrioumerle, développe une dystopie bien charpentée, très sérieusement documentée et gardant le pied léger, avec une dose d’humour cryptocarnassier de la meilleure veine. Croquant ! 

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    La quête du bonheur généralisé vaut-elle qu’on s’entretue ? Les deux grandes utopies, raciste et collectiviste, qui ont dévasté le XXe siècle de guerres mondiales en révolutions, n’ont-elle rien appris à notre drôle d’espèce ? Et comment répondre aux nouveaux idéalistes basculant dans la violence au nom d’un monde meilleur où notre drôle d’espèce, dûment «nettoyée», se fondrait dans une harmonie pure de tout désir et de toute pensée inappropriée ? 

     Ces questions sont de celles qu’on peut se poser par les temps qui courent de façon générale, face aux nouvelles dérives idéologiques plus ou moins délirantes voire meurtrières,  ou plus particulièrement en se pointant dans l’univers idéalement nettoyé d’Océania après avoir répondu à l’invite du jeune auteur Olivier Darrioumerle nous souhaitant  Bienvenue à Veganland au fronton de son deuxième roman… 

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    Océania, des années après le Grand nettoyage qui y a été opéré, est un havre d’apparente paix sociale et de silence où vous seriez mal avisé de faire crisser vos semelles sous l’effet d’on ne sait quelle humeur incontrôlée: aussitôt les barbus de l’homéostasi, police conviviale dont les opérateurs se partagent entre le jardinage et le maintien de l’ordre et de la propreté physique et mentale de la Grande famille, vous embarqueraient pour vous interroger et vous recadrer en vue d’une meilleure gestion de vos émotions illicites. 

     Celles-ci, (la peur, le dégoût, la sympathie, le mépris, la culpabilité, etc.) ont été bannies du vocabulaire depuis la purge lexicale liée au Grand nettoyage, remplacées par trois concepts émotionnels dûment homologués : le Respect, la Gratitude et L’Admiration. Au demeurant, on ne parle plus à Océania d’émotions mais de réflexes positifs ou négatifs, surveillés par connexion. La surveillance de l’harmonie est d’ailleurs omniprésente dans l’environnement  d’Océania où chacune et chacun ont externalisé leur vie personnelle, désormais en réseau dans la transparence assurée par la technologie de pointe (puces sous-cutanées et lentilles spéculaires à l’appui) et par le contrôle en temps réel sur les murécrans où alternent nouvelles du jour et séances d’aveux public, etc. 

     Un roman d’idées bien incarné 

    Si la premier mérite de la dystopie d’Olivier Darrioumerle tient à la clarté de son exposé spatial, social et fonctionnel, dans cet univers aseptisé rappelant la ville transparente du mythique Nous autres (1920) du Russe Evguéni Zamiatine, récemment réédité dans une nouvelle traduction, le climat social du Meilleur des mondes d’Aldous Huxley, ou l’irradiante lumière californienne du Cercle de Dave Eggers, le roman du jeune auteur ajoute bientôt, à ce tableau de la nouvelle réalité à l’américaine (les districts et les toponyme d’Océania ont des noms à consonance anglophone, sauf le café du Pont…), le charme de personnages à la fois typés, au premier regard, et bientôt tiraillés par leurs contradictions internes, complexes mal refoulés et autres sentiments plus ou moins avouables, qui nous les rendent plus proches et attachants que des représentants attitrés de telle ou telle thèse. Arbor1.jpg

    Bazarov est le premier de ces animaux humains. Contrôleur diététique de par sa fonction, sportif de haut niveau, il aspire à payer la « dette écologique » que représente sa pendable ascendance de fils de carnassiers. Sa participation à la compétition sportive du BigTop pourrait lui valoir un émancipation en phase avec sa popularité d’influenceur sur les réseaux sociaux, mais il se sent en revanche peu attiré par la consécration dévolue aux champions du SexTop auxquels est désormais réservée la reproduction de l’espèce. Autant dire que c’est une machine possiblement défaillante, que menace un retour du refoulé humain-trop-humain. 

    Du moins a-t-il longtemps fasciné le jeune Green, dont la mère porteuse n’était pas de sang vert mais qui fréquente essentiellement les végans avec lesquels, dans sa beauty box, il se consacre à la créativité vestimentaire la plus « officiellement » débridée, tant il est vrai qu’Océania encourage la diversité superficielle pour mieux canaliser la conformité, poussant le libéralisme « pluraliste » jusqu’à autoriser l’usage de drogues de synthèse physiquement inoffensives mais très utiles à l’entretien des équilibres. 

    Sous le contrôle de Bazarov, son conseiller diététique, Green compense ainsi ses états d’âme parfois déstabilisés par une pilule de kelp, un complément de sélénium ou des algues de synthèse. L’ecstasy est en outre en vente libre, à cela près que plus rien ne s’achète désormais en Océania où « la propriété c’est le viol », la seul monnaie étant faite de bigcoins utiles à l’évaluation de chacune et chacun en toute transparence collective. 

     Et puis il y a Madras le transgenre à dégaine d'Indien efféminé trop ou trop peu sûr de lui, qui aspire à sortir de son disctrict pourri de Darwin pour accéder aux jolis quartiers des sangs verts; et bientôt d’autres personnages féminins plus déjantés apparaîtront, au café du Pont genre bohème déconnectée, où Bazarov, après un coupable contrôle positif en plein championnat, connaîtra déchéance et gloire humaine-trop-humaine de cour de miracles… 

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     Une satire à l’arrière-goût doux-acide 

     Dans la foulée de l’essayiste Philippe Muray et du romancier Michel Houellebecq, Olivier Darrioumerle propose en somme, avec Bienvenue à Veganland, un essai-roman qui va bien au-delà de la critique du «véganisme» plus ou moins militant voire intégriste, prolongeant la remarquable fresque de Muray sur la société hyperfestive et l’empire du bien, ainsi que les observations percutantes de l’auteur de La carte et le territoire. Dans la même mouvance des réflexions critiques sur un certain terrorisme suave de l’indifférenciation, ce roman recoupe également, par le développement du double thème de la soumission et de la délation, les constats du philosophe Jean-François Braunstein, dans La Philosophie devenue folle, notamment à propos du discours «animalitaire» dans ce qu’il a de plus dogmatique et sectaire. 

    Sans souci de déplaire, Olivier Darrioumerle brosse, dans son chapitre consacré à l’organisation de jeunesse constituant le fer de lance des végans purs et durs, futurs «gardiens de la révolution» de l’homéostasi a barbes de djihadistes écolos, un portrait des nouveaux intolérants tout semblables à leurs grand-pères maoïstes ou à nos ancêtres inquisiteurs de diverses confessions, réclamant ici des camps de rééducation alimentaire… 

    Or un autre mérite du jeune romancier est d’échapper à la logique binaire qu’il pointe à maintes reprises, donnant plutôt dans l’humour acéré d’un Tchékhov que dans la «dénonciation» des bien ou des mal-pensants - deux faces de la même pièce de monnaie de singe. 

    On sourit ainsi un peu jaune, comme à un refrain ressassé par des générations de militants déçus, quand la vieille écolo Merete, en pointe dans le combat pour la Libération animale au moment du Grand nettoyage, fait le bilan du mouvement auquel elle a participé tout en refusant systématiquement les « mises à jour » et s’exclamant : « Grand nettoyage mon cul ! On prend les mêmes en plus verts et on recommence !» 

    Et Bazarov d'y aller de ses rodomontade de macho en surveillant Julia la sauvage, qui le surveille autant que Green son ancien disciple, lequel le dénoncera avant d’être dénoncé… 

    Bien entendu la dystopie exagère ! C’est son job, à plus value d’exorcisme en l’occurrence! Et plus encore : fonction d’incitation à la réflexion et à la discussion,  d’autant plus qu’elle se coule, ici, dans les moules de l’humaine ambivalence. Cela donnant, miam-miam,  un roman à dévorer à belles dents! 

     Olivier Darrioumerle. Bienvenue à Veganland. Sable polaire, 266p.

    DESSIN:Matthias Rihs. ©RIHS/BON POUR LA TÊTE.