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féminisme

  • Les Annie dans les années

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    PAROLES DE FEMMES Trois livres importants d’Annie Ernaux, Nancy Huston et Annie Leclerc, modulent la connaissance et la sensibilité au féminin, au miroir du siècle.

    Il y a quatre ans de ça, deux ans avant sa mort (le 13 octobre 2006), Annie Leclerc faisait une intervention orale à la Journée de la philosophie de l’Unesco, où elle déclara notamment ceci : « La première injonction faite aux femmes est : tais-toi. Occupe-toi des enfants, de les amener à l’âge adulte, surtout de faire des petits garçons, de fabriquer des soldats. Occupe-toi de les mettre au monde, de les nourrir, de les éduquer dans le bon sens, et tais-toi. C’est pourquoi j’avais appelé mon livre Parole de femme, car la première subversion des femmes, peut-être la plus importante, est la parole. La première subversion, c’est de dire au fond ce qu’elles en pensent. M’est avis qu’elles en pensent beaucoup plus que ce qu’elles en disent »…
    40e8112ff1586adc4bad06a0552f6830.jpgNancy Huston était une jeune gauchiste de vingt et un ans lorsque parut Parole de femme, en 1974, dont la nouveauté radicale du propos, « énorme, scandaleuse », lui fit l’effet, comme à beaucoup de femmes (le livre se vendit à 300.000 exemplaires), d’un électrochoc : non seulement, en effet, en contrepied du féminisme aligné sur les thèses (notamment) de Simone de Beauvoir, Annie Leclerc y proclamait la jouissance d’être au monde, et le fait que les femmes « en savent plus long là-dessus que les hommes », mais elle revalorisait à la fois les savoirs spécifiques des femmes (« savoir pratique, savoir-faire, savoir-sentir »), les travaux ménagers systématiquement décriés par les féministes pures et dures et « la jouissance exquise de l’enfant », mais aussi et surtout « l’immense oui à la vie » qu’elle peut transmettre en « vivant » l’enfant et, si elle écrit, en « vivant » ses livres ou en en dégageant une philosophie – ce qui fut le cas de Leclerc.
    Annie Leclerc, la personne, a été « vécue » par Nancy Huston sept ans durant, de 1999 à 2006, après vingt ans de compagnonnage livresque, et de même Nancy fut-elle « vécue », parfois même solidement épaulée par Annie en butte aux affres du cancer. De cette belle amitié, intelligente et débonnaire, tour à tour grave et rieuse, témoigne aujourd’hui Passions d’Annie Leclerc, bien plus qu’hommage en forme de tombeau : résurrection profane d’une présence aimante et tonique, d’un regard sur le monde nourri par les « petites choses » du quotidien (enfants et conjoints dans le même sac), les voyages, la culture (de Rousseau à Glenn Gould), la violence et la connerie de notre espèce, le ménage, la cigarette et la brasse coulée, les enfers de la non-relation et la « soupe qui console ». Surtout : conversation joyeuse poursuivie par delà les eaux sombres, que chaque lecteur « vit » à son tour.
    Les Années retrouvées
    « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais », dernière notation du dernier livre, à la fois lancinant et « salvateur » d’Annie Ernaux, contient à la fois les tenants diffus et les aboutissants magnifiquement conclus de ce récit en forme de chronique à double courant personnel et collectif, retraçant soixante ans d’une vie de femme et un demi-siècle d’une drôle de paix entre guerre et grandes espérances, désillusions et vie ordinaire.
    « Nous n’avons que notre histoire et elle n’est pas à nous », lit-on en premier exergue (signé Ortega Y Gasset) des Années, suivi d’un second non moins désabusé de Tchekhov : « Oui. On nous oubliera. C’est la vie, rien à faire. Ce qui aujourd’hui nous paraît important, grave lourd de conséquences, eh bien, il viendra un moment ou cela sera oublié, où cela n’aura plus d’importance ». Or loin de « laisser tomber », alors même que sa première note (« Toutes les images disparaîtront ») pourrait l’y inciter, c’est un nouveau défi (vieux comme l’écriture) que relève Annie Ernaux en rassemblant un premier lot d’images, précisément, rappelant les bribes de mémoire du fameux Je me souviens de Georges Pérec ou les constellations sensibles de Peter Handke dans Le Poids du monde. Voici donc « la figure pleine de larmes d’Alida Valli dansant avec Georges Wuilson dans le film Une aussi longue absence » ou « est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants », ou, plus grave, « toutes les images crépusculaires des premières années, avec les flaques lumineuses d’un dimanche d’été, celles des rêves où les parents morts ressuscitent, où l’on marche sur des routes indéfinissables »… Autant d’images fugaces, d’expressions datées, de slogans, d’alluvions verbales charriées par le fleuve du temps dont la seule allusion remémore telle ou telle époque, de telle exclamation de l’immédiat après guerre (« on prendra bien le temps de mourir, allez ! ») à telle injonction d’une pub du siècle nouveau : « L’argent, le sexe, la drogue, choisissez l’argent »…
    Alternant la chronique « unanimiste » d’un demi-siècle dont elle ressaisit très concrètement les cristallisations significatives en multipliant images et faits de langages merveilleusement évocateurs, et celle de sa propre trajectoire aux étapes réfractées par une suite de photos (dès le premier ovale sépia du bébé « à la lippe boudeuse » de 1941) ou de films et de vidéos, Annie Ernaux reconstitue, avec Les Années, la fresque d’un temps collectif qui se « réfléchit » très personnellement, au double sens du terme, dans un livre profondément significatif d’une époque en mutation et d’une vie de femme en quête souvent douloureuse d’elle-même.

    Un amour pacifié

    Dans son inépuisable Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard montre comment, avec  Le rouge et le noir, le génie de Stendhal dépasse les jeux de miroir du mimétisme dans lesquels s’est longtemps égaré Julien Sorel, pour « offrir » à son héros, par le truchement de  Madame de Rênal, une ultime rencontre qui relève du véritable amour, tendrement partagé et pacifié. Or c’est exactement la même intuition que développe le dernier écrit d’Annie Leclerc, inachevé et constituant pourtant un véritable joyau littéraire, d’une délicatesse d’écriture, sensibilité et sensualités alliées, évoquant le lyrisme délicat et puissant à la fois de Jean-Jacques Rousseau, l’un des maîtres de Leclerc. Sans citer explicitement Girard, Nancy Huston, dans sa préface personnelle et pertinente à la fois, souligne également la transformation  considérable que marque, par rapport au cynisme du personnage, le dernier Sorel, que Stendhal lui-même dit un homme transformé, au-delà du mimétisme « triangulaire », dans la lumière enfin rejointe de l’amour « selon Mme de Rênal »…  

    Nancy Huston. Passions d’Annie Leclerc. Actes Sud, collection « un endroit où aller », 347p. Annie leclerc. L'amour selon Mme de Rênal. Actes Sud, 87p.
    Annie Ernaux, Les Années. Gallimard, 241p.
    Nancy Huston signera ses livres à la librairie Payot de Pépinet, à Lausanne, ce jeudi 21 février, dès 17h.30. Rencontre avec le public après la signature.

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