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  • Une ronde initiatique

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    Sur les Rondes de nuit d'Amaury Nauroy.

     

    L’amour de la littérature est un phénomène tout à fait particulier, qui ne se limite pas plus à un goût esthétique qu’à une passion intellectuelle, mais touche à tous les points de la sphère sensible et filtre les expériences les plus diverses.

    Certains individus ont la foi, comme on dit, et d’autres pas ; certains entendent la musique ou voient la peinture mieux que d’autres; et puis il y a ceux qui aiment la littérature, s’en nourrissent et se plaisent à la partager. Amaury Nauroy est de ceux-ci, qui semble vivre pour et par la littérature, à la fois en lecteur, en passeur et en écrivain se révélant superbement dans ce premier livre intitulé Rondes de nuit.

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    Ce titre découle de la «commotion» ressentie par le jeune homme, il y a une quinzaine d’années, devant le chef-d’œuvre de Rembrandt, au Rijksmuseum, et c’est à partir d’une reproduction de celui-là, sortie d’un de ses tiroirs, qu’il amorce une présentation des «petites proses» constituant son ouvrage, évaluant leur «bien fondé» à la lumière d’un des « détails mystérieux » de l’immense tableau.

    Le détail révélateur, en l’occurrence, irradie de la poudroyante lumière émanant de la toute jeune fille (à vrai dire sans âge si l’on y regarde bien, enfant et future petite vieille), «comme une fée parmi ces soldats», l’air de se demander ce qu’elle fait là, son visage exprimant «la solitude immense d’une personne surprise dans son rêve, comme si elle avait été seule à voir la ronde des poètes en marche».

    Dans sa vision poétique re-créatrice, Amaury Nauroy ajoute que « l’humble petiote ne sait pas encore comment transformer en mots le feu, ni l’étrange source claire qui scintille au milieu de certaines têtes», et d’ajouter que «la parole lui manque», comme on ne manque de conclure que c’est pour pallier le manque de sa propre parole que Nauroy s’est engagé dans ses «petites proses».

    De fait, glissant ensuite d’une image à l’autre, sans se comparer vraiment à «la môme», c’est bel et bien à la propre «scène primitive» de ses Rondes de nuit qu’il s’attache en évoquant, au soir orageux du 26 janvier 2005, à Lausanne, une «soupe chic» donnée en l’honneur de Philippe Jaccottet, au Palais de Rumine, où le poète précise une fois de plus le sens de sa poétique, visant à écrire «tout ensemble contre les désordres du monde et plus modestement contre sa propre mélancolie, dans l’ordre de la lumière».

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    Or, la « sobre dignité » de Jaccottet saisit bonnement le jeune Nauroy et lui donne ensuite envie, en amoureux de la littérature, d’en savoir plus sur un certain Henry-Louis Mermod, premier éditeur de Jaccottet qualifié par d’aucuns de «Gallimard helvétique » et auquel le poète proposait, ce soir-là, que la Ville de Lausanne attribuât le nom d’une de ses rues…

     

    Amaury Nauroy avait 23 ans en 2005, lors de son «espèce d’illumination première», et 35 ans à la parution de Rondes de nuit, dont l’enquête à multiple ramifications va bien au-delà d’un portrait du «Gallimard helvétique», même si plus de 100 pages sont consacrées à cette figure d’éditeur-industriel-mécène genre dandy «coiffé d’un chapeau de beau feutre assez mou (on songe à un beignet au sucre)» et au «visage poupon», selon le qualificatif piquant de Nauroy qui voit d’emblée en Mermod «un drôle de type».

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    La partie Fantaisie de l’investigation – du nom de la fameuse demeure lausannoise de Mermod - est très intéressante, au demeurant, autant par l’aperçu du personnage que par le récit de la solide et fidèle relation amicale et professionnelle nouée avec Ramuz, l’éclairage plus détaillé donné par la petite-fille de l’éditeur ou la digression romanesque voire un brin canaille consacrée au fils Jean-Blaise, dit Pipo, qui de la littérature se «tamponnait l’oreille avec une babouche»…

    De Gustave Roud à Charles-Albert Cingria, du peintre Gérard de Palézieux au fondateur de la Guilde du livre Albert-Louis Mermoud, du journaliste Frank Jotterand à Philippe Jaccottet et Jacques Chessex, tout un univers littéraire et, plus précisément, une famille sensible revivent au fil de la plume du jeune Amaury débarquant d’abord à l’auberge de jeunesse d’Ouchy puis se faisant recevoir à Fantaisie par l’amicale héritière.

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    csm_CRLR01297_5e74d7bdae.jpgSon projet déclaré était de «restituer l’existence, en vérité le pouls d’une tribu de poètes et d’artistes», mais Rondes de nuit nous mène bien au-delà d’un panorama littéraire local, tant le jeune auteur s’implique lui-même selon la chair et l’esprit, mais aussi par la lettre vivante et vibrante.

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    Photo_Jean_Mayerat_2003.jpgIl vit positivement sa quête et la ressaisit, merveilleusement, par l’écriture: il rencontre Maître Jacques à Ropraz, pontifiant un peu entre cimetière et lointains bleutés: on le retrouve dans la cuisine des Jaccottet ou dans le bureau de Ramuz à La Muette ; puis c’est à Grignan une fois de plus qu’il emboîte le pas du peintre Hesselbarth - et la figure aimée de son propre grand-père complétera ce «roman» à valeur initiatique dont l’écriture est déjà d’un styliste accompli – avec le sens du détail cocasse d’un Cingria et des bonheurs d’évocation d’une rare finesse, jusqu’à l’envoi final au vieux maître et frère d’écriture Pierre Oster qu’il retrouve à l’enseigne du même amour partagé de la littérature, et dont il dit simplement : «Le poème du monde entier vibre autour de lui».

    Amaury Nauroy. Rondes de nuit. Le Bruit du Temps, 282p. 2017.

    Ce texte a paru dans la deuxième livraison de La Cinquième saison, en janvier 2018.

    ©JLK 

  • Arbos

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    Il y aura, et les médias des Tours d’illusion n’y pourront mais, de nouvelles fleurs à l’Arbre. Cependant l’Arbre refusera tout entretien avant l’éclosion devant notaire d’eau et de vent.
    Il incombe en effet à la pluie et au vent de réitérer le constat sur pièces : à savoir qu’Arbos reste une musique et durable au développement en dépit des empêchements urbains.
    L’Arbre n’est pas opposé par principe à la ville-monde, mais la trépidation déscelle ses racines et le smog englue ses hautes branches. N’empêche : il fait avec.
    Au conditionnel juvénile on ajoute que ce serait bénéfice que revive la lumière matinale de la Grèce où la compréhension retrouverait son langage d’avant la confusion.
    Toute langue réduite en morne utilitaire machinerie sonne le creux et déroge donc au naturel de l’Arbre en bonne et due forme.
    À considérer l’Arbre sous l’aspect neuronal c’est du pareil au même : jamais on ne fera l’économie du musical pur sous peine d’atrophier les arborescences virtuelles: Arbos le prouve.
    Autant dire que tout est à reprendre avant zéro dans l’obscur de l’ère engloutie dont on sondera la mélodie nouvelle, non plus au seul cœur de l’Arbre mais dessous où se tissent les palabres.
    Diogène reste à l’écart des convictions conditionnées aux Tours d’illusion, et cette réserve cynique du populo, genre Eulenspiegel, se défend en période de carence de ressort débonnaire. De même remettra-t-on au concours le Meilleur Conte en ratissant les pourtours déclassés voire africains des Horizons Barbecue où pullule un bon vieux fonds de verve gouailleuse à vocation de revif. Si l’Arbre se sent à l’étroit dans son frac de ville, qu’à cela ne tienne en cette ère transitoire de tabagie sur les toits.
    On n’en est qu’aux approches en sourdine mais tam-tams et violons tsiganes regagneront, dont se perçoit déjà la montante rumeur que se rappelle l'Arbre en toute régions des multiples continents.
    L'Arbre n’est pas que bibliothèque mais aussi volière potentielle. Nulles retrouvailles aux clairières ne se feront demain sans pari sur cet après-demain aux jardins espérés.
    L'Arbre fait pièce aux éteignoirs chafouins des sous-tailles de haies sécuritaires.
    L'Arbre s’expose à tout vent. Un livre d’ailleurs est à écrire sur le vent quand il prend l'Arbre aux plus hauts tifs et le secoue en vieux compère intempestif. Un autre livre est à écrire sur les oiseaux entrés sus aux oreilles de l'Arbre et relancés au ciel par la gueule à cris de guerre.
    Guerre au froid de cœur et à l’indigence d’esprit des éteignoirs formatés. Guerre au manque de foi ou de vertige. Guerre à tout ce qui fait obstacle à l’enfant et à la danseuse. Guerre au fiel des barbants. Guerre aux très moroses et très mesquins contempteurs des tornades toujours toniques aux plus hautes branches de l'Arbre.
    L’Arbre est tantôt château féodal et tantôt Veilleuse au silence d’entre les bruits dans l’énorme agressivité des pesants – guerre aux pesants !
    Avant l’aube, cuités et drogués, sept jeunes fous de vitesse surgis du bruit percutent en Suburban le socle de l'Arbre et s’éclatent en gerbes d’entrailles sanglantes, mais l'Arbre compatit sans consentir : guerre aux mécanisme précipités et violentes menées d’imbéciles.
    Arbos le musicien nous enivre de parfums sans véhémence et nous suggère sept notes surgies de la nuit en mélodie réparatoire.
    Enfin, plus tard, l'Arbre consentira peut-être aux plateaux et sunlights, mais d’abord : écouter l’Arbre. Ensuite seulement les Grands Titres : L’Arbre se confie, Révélations de l’Arbre, Un Arbre se souvient - fluide musique d’à venir…
     
    Nota bene: ce texte est extrait des délires extralucides du recueil inédit intitulé Les Tours d’illusion. On peut le relire en écoutant la suite d’Arvo Pärt intitulée, précisément, Arbos.
     
    Image: Philip Seelen.