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Après nous le déluge ?

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Chroniques de La Désirade (4)


A propos de ceux qui tirent l'échelle derrière eux, du dernier essai de Peter Sloterdijk, de la nécessité de la critique et de l’importance non moindre d’entretenir les chemins d’espérance...


Y a plus rien ! Plus personne ne lit ! Le cinéma est mort ! Les jeunes sont nuls ! Plus un écrivain valable ! Tels sont, entre autres formules ressassées avec plus ou moins de Schadenfreude (ô le tremblement jouissif de la sinistrose) par divers esprits forts de ce temps - de Jean-Luc Godard à Régis Debray ou, plus près de nous, de Freddy Buache à Claude Frochaux -, les constats fondant une posture à mon sens détestable de l'époque, consistant bonnement à la conclusion: Après nous le déluge !

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C'est le titre, précisément, du dernier essai du penseur allemand Peter Sloterdijk, qui décrit et analyse les modalités de la transmission (de l'expérience, du savoir, de la connaissance, etc.) et d'une certaine continuité lente, rompue par de successives révolutions et de multiples refondations en mal de nouvelles légitimités, dont un Napoléon, un Lénine ou un Mao seraient les figures les plus exemplaires.
“Apres nous le déluge !” est l'exclamation qui serait sortie de la rose bouche roturière de Madame de Pompadour (née Poisson, comme chacun sait) pour remonter le moral de Louis XV, son royal amant, après une défaite militaire au vilain fumet pré-révolutionnaire. Deux siècles et des poussières plus tard, sur les ruines et les cadavres de plusieurs utopies, entre autres lendemains qui déchantent, la formule revient comme le refoulé d'un éternel retour avorté, par ceux-là même que redoutait sans se l'avouer la parvenue singeant les aristos. L'ancien guévariste Debray et l'ex-maoïste Godard , en dépit de leurs considérables qualités respectives et de ce qu'il y'a d'indéniable dans leurs amères observations, n'aident personne à aller de l'avant en retirant l'échelle derrière eux, mais on serait aussi mal venu de réduire leur héritage à ce coup de gueule désabusé...

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De fait, c'est bien par amour du cinéma et de la littérature qu'un Freddy Buache, fondateur de la cinémathèque suisse, ou Claude Frochaux, éditeur et auteur de L'homme seul, très remarquable essai sur la culture occidentale, en arrivent au même constat désenchanté que Godard ou Debray. De même est-ce la passion de l'art qui a fait de Jean Clair un contempteur d'une certaine fumisterie avant-gardiste contemporaine, comme un Richard Millet ou un Tzvetan Todorov ont vitupéré la médiocrité de l'enseignement ou de la littérature française actuels, etc. N’empêche ! Comment ne pas voir AUSSI tout ce qui se fait de bien et de bon dans une continuité qui ne s’inscrit pas forcément dans la nouveauté la plus factice ?

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Les critiques les plus radicaux en matière de politique ou de société (tels les Américains Noam Chomsky ou Henry A. Giroux , la Canadienne Naomi Klein, le Suisse Jean Ziegler ou le Belge Michel Collon, notamment) sont évidemment nécessaires, jusque dans leurs excès (alors à chacun de trier) et les romans-essais catastrophistes d'un Stanislaw Ignacy Witkiewicz (remontant aux années 1925-1935) gardent aujourd'hui leur puissance éclairante visionnaire, mais décrire le pire exclut-il la recherche têtue d’un possible meilleur à venir ? D’aucuns ne voient aujourd’hui de la culture américaine que les gesticulations imbéciles du twitteur présidentiel, alors que des auteurs et des artistes y travaillent dans la continuité et nous transmettent de vrais trésors d’intelligence et de sensibilité. L’oeuvre incomparable d’une Annie Dillard , pour ne citer qu’elle, en est à mes yeux la meilleure illustration, lucide et pétrie d’humanité, indépendante et vivifiante.

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Autant dire que ce n'est pas l'optimisme bêta que je défends mais la transmission “malgré tout”, l’attention vive et le partage qu'exclut l'exécrable “après nous le déluge”...

Peter Sloterdijk. Après nous le déluge. Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. Maren Sell, 2016.
Noam Chomsky. Because we say so. Chronique de 2011 à 2014. City Lights Books, 193p, 2017.
Henry A Giroux. America at war with itself. City Lights Publishers, 2016.
Jean Ziegler. Chemins d’espérance, Le Seuil, 2016.

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