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04.02.2012

En lettres bleues et or (3)

Panopticon333.jpg

 

De JLK à Daniel Vuataz, dit le Kid 

À La Désirade, ce  18 décembre 2011.

Cher toi,

La neige fait entre nous, ce matin, une page blanche immaculée sur laquelle ne se marquent jusque-là que des pattes d’oiseaux et les traces du chat haret que nous engraissons depuis quelques mois et qui a par conséquent doublé de volume, fourré désormais de duvet comme un esquimau et pourtant resté farouche, ingrat,  se glissant parfois dans la Datcha pour y siéger un moment sur le divan, mais jamais longtemps, fouinant dès que nous avons le dos tourné, grimpant sur les corbeilles et les poubelles  en quête de rogatons et laissant derrière lui des reliefs épars, jamais content en somme, un vrai mendiant gitan et c’est pourquoi nous l’aimons quand même.  

Budapest1.jpgLe seul nom de Budapest, à la fin de ta dernière lettre, a fait remonter de ma mémoire des images en nombre, toutes en noir et blanc curieusement, sur fond de neige aussi et de glacials hivers. Le plus froid de cette décennie que l’hiver 1956, du peu que je m’en souvienne par ce qu’on m’en a dit et par nos petits matins frileux à descendre à travers nuit sur la route verglacée jusqu’à l’école où nous vîmes arriver nos premiers réfugiés.

Budapest3.jpgBudapest avant cela, à la radio familiale et dans quelques journaux illustrés, Budapest était entré dans nos vies par « des nouvelles alarmantes », les mines préoccupées de nos parents, des bribes de commentaires échangés par nos instituteurs de l’école primaire, et des bruits de tanks et de tirs dans les rues de là-bas, le reporter Jean-Pierre Goretta qui racontait le soir les derniers événements, et des mots nouveaux pour nous, le mot Insurrection, le mot Répression – et ce drame aussi qu’avait été la mort en rue d’un autre reporter du nom de Pedrazzini, enfin l’annonce d’un afflux massif de réfugiés dans notre pays  et les appels à la solidarité réitérés aux autorités et aux familles.

Je me demande ce que tu vas trouver à Budapest. Je me réjouis de te lire à ce propos. Tu me raconteras le Monténégro et la Hongrie comme je t’ai raconté la Pologne de 1966, le socialisme au miroir du réel un jour après notre découverte hébétée de l’usine à tuer d’Auschwitz – de quoi faire réviser sa copie au bachelier de 19 ans tout couturé de beaux idéaux progressistes et n’ayant en somme rien vu, jusque-là, de la réelle réalité.

Le paysage à la fenêtre de la Datcha, ce matin, est lui aussi comme stylisé à l’aquarelle chinoise, du même noir et blanc grisé de mes souvenirs  des années 50, disons entre la mort de Staline et l’arrivée  des réfugiés hongrois. Mais comment notre mémoire a-t-elle été colorisée ensuite ? Par le Technicolor ? À l’arrivée de la télé ? Ce qui est sûr, je crois, c’est que le mitan des années soixante nous a fait changer de monde et l’a saturé  de couleurs jusqu’à nous en faire perdre le goût, et ce n’est pas ta pratique de l’argentique, tes noirs profonds et tes blancs crayeux, qui va modifier la nouvelle donne  même si ton choix me réjouit. La mémoire, notre mémoire vous revient aussi, aux gens de ton âge, et c’est important, je crois, que nous puissions partager cela. Très important, plus que jamais, que vous puissiez prendre le relais.

Cingria77.jpgÀ cet égard, le formidable numéro spécial du  Persil consacré à Charles-Albert Cingria, tout entier manigancé par toi, est la meilleure réponse qui puisse se faire à ceux-là qui retirent l’échelle derrière eux en prétendant que plus rien ne se fait. Tu sais, je te l’ai dit et répété, combien je dégueule cette vision des choses. Même s’il y a du vrai. Même s’il y a de quoi s’inquiéter. Même si le nivellement gagne. Même si nous sommes tous un peu largués. Et après ? Ont-ils seulement regardé ce qui vient, ces bonnets de nuit ?Godard se lamente : plus de cinéma nulle part. Millet se désole : plus de romans à l’horizon français que les siens. Et voilà Nabe qui tire une fois de plus la chasse en se la jouant Céline en mal d'opprobre - quelle misère...

Moi je me rappelle ce titre : Je ne joue plus. De Miroslav Karleja. L’un de mes livres-fétiches après Zorba, Moravagine et quelques autres. Je ne joue plus. L’histoire d’un type qui dit non. Plus tard Dimitri me dira pis que pendre des Croates qui vont faire les beaux manteaux à Vienne, mais à l’époque, j’avais vingt ans et de poussières, il s’étonna de mon choix et m’encouragea. Après quoi j’aurai lu, du même foutu Croate,  Le retour de Philippe Latinovicz et Banquet en Blithuanie, autres merveilles. En ces années-là Dimitri ne trouvait rien à redire à l’appellation serbe-croate. Juste pour dire…

Mais le sûr c’est ça : avant Roberto Bolano, avant Antonio Lobo Antunes, avant Thomas Bernhard, avant Robert Walser, juste après Cingria j’ai trouvé que Karleja sentait bon la littérature. Et c’est cela que je retrouve avec toi. Dans tes proses. Dans tes façons aussi. Comme je les sens revenir par quelques-uns d’entre vous, dont Quentin Mouron  qui vient de débarquer et qui a de grandes ressources je crois.

Au Barbare c’était pareil. Au Bout du monde aujourd’hui c’est pareil. Avec tes potes jeunes écrivains je le ressens aussi. En lisant L’Embrasure de Douna loup itou. Quelque chose de plus intime et de plus léger. Quelque chose d’astringent et de tendre. Quartier latin de Léo Ferré. La Black and Tan fantasy d’Earl Hines. Et ta façon de concevoir, de distribuer et d’illustrer ce numéro à la seule gloire de Charles-Albert dont le seul nom fait pétiller ton regard. Cinquante pages d’émerveillement partagé sur papier de pelures roumaines et avec le plus grand soin !

C’est cela qu’il nous faut, le Kid : ce pétillement. Tes proses lausannoises en sont vivifiées. Je t’ai dit ce que je sentais chez toi la palpite. Il n’y a pas que ça mais ça compte. Elle peut vibrer de diverses façons. La façon Bruno, la façon Mathieu, la façon Vincent, la façon Douna et je t’ai dit de lire Tonio, et tu liras Quentin qui la vit à fleur de couteau et m’enchante par sa façon de relancer à sa façon de chroniqueur épique cette devise de ma jeune peau : Je ne joue plus

Ne plus jouer ne va pas signifier qu’on ne jouera plus : c’est le contraire: ne plus jouer au sens de feindre, de se la jouer - ne viser qu’à jouer vraiment, gratuitement, pour rien, pour tout…

 

De Daniel Vuataz, dit Le Kid, à JLK.

 

Lausanne3.jpgLe Calvaire, jeudi 5 janvier 2012

Dear old you,

 Depuis mon balcon de ciment, la vue sur la ville noire est imprenable. Saint François est un greffon de bronze sur la silhouette indigo de la cathédrale. Il fait nuit depuis belle lurette et je me paie le luxe de t’écrire au grand air. La Place du Nord, trois cents mètres en piqué, a retrouvé son calme après une chasse au chat organisée par deux ou trois gamins gueulards. La file de blacks et de barbus devant la Marmotte n’existe plus, le Zurich blanc de la Tour Ramuz côtoie la croix de néon de Sainte Sophie – je pense à Kennedy Toole –, le gymnase de la Cité a quelques lumières mortes et le Château est un trou. Le lac est un autre trou. J’ai sur le dos le manteau que Camille m’a offert pour Noël, fourrure de chien-loup synthétique et capuchon de mouton, et le thé noir qui fume à côté de l’ordinateur vient de me brûler la langue. Pour peu – disons, de la Vodka, et quelques Russes fêlés en contrebas –, je me croirais au Baïkal avec Sylvain Tesson. L’air craque dans les poumons, et je relis ta dernière lettre.

 Désirade9.jpgJe repense au soir de la Veille de Noël, chez toi, dehors, devant la Désirade, à regarder ce même panorama depuis un autre angle, dans une autre mesure. Ce lac est un grand trait d’union. Goguenard tu m’accueillais à grands coups de remontrances, me faisais mirer ton vieux bonhomme de neige et m’offrais un cigarillo dans la blancheur abondante du crépuscule, alors que je tentais de retrouver mon souffle. J’avais pensé en montant au pasteur de Monnier, à la clarté de nos nuits dans le vallon serré et aux loupiotes françaises que tu aimes à considérer comme autant de blogueurs potentiels de ton réseau Multimonde. Shadows… aureola and mist… light falling on roofs and gables of white or brown, three miles off. Walt Whitman a écrit cela à des milliers de kilomètres de nos pentes à congères ; et pourtant il nous rejoint d’un trait, d’un seul vers fulgurant, et à ce moment-là, devant ta cabane, la brume et les auréoles des toits illuminant la neige parlaient  d’éternité à nos oreilles ouvertes.

 Lucy79jpg.jpgA l’étage il y avait Philip et ton ange gardienne, et j’ai encore aux narines l’odeur des toasts au saumon gélifiés et celle du DVD qui s’est mis à brûler et fondre sans crier gare – combustion spontanée du Christ en croix, puisqu’il s’agissait d’un film plutôt ancien sur la vie de l’Hebreu que vous vous apprêtiez à regarder ensemble. Vincent et moi avions une prof de philo, au gymnase, qui aimait répéter que Jésus était mort au même âge que Nietzsche. Ou plutôt l’inverse : « Nietzsche est mort à l’âge du Christ », radotait-elle avant de nous parler de la mère piétiste de Kant. Trente-trois ans… Dans le rock, tu le sais comme moi, il faut six ans de moins pour devenir une légende. Ou alors, on meurt assassiné, comme sur le Golgotha.

 Panopticon654.jpgCe soir-là je t’ai quitté heureux. Il n’était que six heures mais ç’aurait pu être le milieu de l’univers. J’ai mis plus d’une heure à parcourir en scooter les trois kilomètres verglacés qui séparent nos paliers. C’était une nuit splendide. Le ciel était complètement nu et les étoiles proches, ferrées, et je prenais mon temps. Les pieds à terre sur la vitre de la route, dans les dénivelés de la forêt, entre les pâturages congelés, j’étais seul au monde. Au détour des Bains de l’Alliaz j’ai levé un blaireau, gras et lourd pour l’hiver qui s’est mis à trotter dans mon faisceau de phares, tout droit sur la chaussée bordée de murs de glaces. Je me marrais dans mon casque et la buée gelait. Il n’avait nulle part ou se sauver et je le talonnais, à quelques centimètres, contemplant sa course molle de petit plantigrade. Il a fini, après plusieurs centaines de mètres, par se couler dans un égout mal scellé aux abords de Fontaine-David. Les martres ont dû lui faire la peau, mais j’aime mieux croire qu’il y hiberne encore, ou y boit un café noir en lisant Chesterton, serré dans un veston de tweed à la Graham Greene, à la Roald Dahl ou à la C. S. Lewis…

  Panopticon137.jpgUn hélicoptère passe au-dessus du balcon où mes doigts commencent à bleuir. Il apporte son lot d’ensevelis, de suicidés, de grands prématurés. Gute Besserung. La rive française est voilée par les lumières de la ville : ici, plus que dans le vallon, c’est le global village de Buckminster Fuller ou de Mashall McLuhan qui vibre en infrasons. Il y a des connections partout, mais le choix de sortir dans la nuit pour un thé et d’écrire au balcon, au risque de se geler le pif, c’est un choix millénaire. Nous le prendrons toujours.

 Ma bougie reste droite dans sa lanterne marocaine malgré le vent qui tourne. Après Joachim en décembre, on annonce Andrea. Vénus est en fusion. Je guette les flash Iridium sur un onglet de mon portable, mais rien n’est prévu pour ce soir. J’aimerais construire un feu, ou m’abriter dans la carcasse d’un chien.

 Nuage2.JPGJ’ai écris aujourd’hui quelques pages sur la Roumanie, pour un journal de jeunes auteurs – un éditeur que le milieu littéraire « lémanique » exaspère –, mais tout ce que j’ai pu saisir pour l’instant, c’est cette brume perpétuelle de l’Europe centrale, ces fumées de novembre sur le Danube, cette buée blanche qui s’échappe des égouts d’Oradea – Grosswardein en allemand – le long de la Crisul rapide, contre les bois de la Transylvanie occidentale. Ce brouillard obsédant. Il passe les villes au lavis, dégrade les gens, les pensées en camaïeux de gris et en lumières indétourables. « Les nuages ! Ils sont l’éternité du mouvement dans chaque être », disait Claude Aubert en vadrouille, mais moi, en Hongrie et en Roumanie, les montagnes me manquaient trop, et ça m’est apparu comme une évidence dans le train du retour, alors que je lisais, couché sur une petite banquette surchauffée, Leaf by Niggle du professeur d’Oxford :

 But Niggle found that he was now beginning to turn his eyes, more and more often, toward the mountains.

Panopticon815.jpgJe me surprends à devenir comme Roud, un peu mélancolique, par moments, et comme chez lui il y a en moi deux bouillonnements, des rythmes saisonniers, la photographie, l’écriture. Ça te fait sourire, probablement, mais la comparaison s’arrête là, je te rassure. Pourtant, le milieu dans lequel je me trouve me marque profondément. Je veux dire : la ville, la montagne, la route, le train. J’irai même jusqu’à dire que le jour où je me serai fixé, vraiment fixé, j’arrêterai d’écrire. Je prends des notes sur Lausanne depuis plus d’une année, dans les transports publics, sur les places, dans les cafés, mais ça pourrait être Fresno, Upsalla ou Mourmansk que j’empilerais pareil dans mes carnets. C’est le mouvement, la nouveauté qui m’enchante, me plaît, me bouge, me pousse à raconter. D’ailleurs Lausanne commence à me lasser, je ressens l’appel d’air. Quand je reviens dans le vallon, je n’écris que le mot « arbre », le mot « caillou », le mot « fougère » ; dans les trains je me perds sur la planète et c’est l’ombre du Nord qui me recouvre. Je suis tombé l’autre jours sur les Baltiques de Tomas Tranströmer, et j’y ai reconnu, abasourdi, une influence que je ne savais même pas. C’est Vincent qui me parlait le premier, en séparant sa Parisienne en deux pour son mix du soir, de la notion de plagiat à posteriori.

Cendrars16.jpgJ’y crois volontiers et ma Prière polaroïd, de temps en temps, me semble complètement étrangère à tout ce que je connais réellement. Et en même temps totalement véridique. « Je veux fouiller la terre avec les dents  / je veux répartir la terre de part et d’autre / à coups de dent secs et brûlants », chantait Miguel Hernandez sur les plateaux d’Espagne, et j’entonne une seconde voix, avec son traducteur que je connais, avec les poètes américains du Mississipi, avec les marins scandinaves et les dieux slaves, avec les maîtres japonais et les gamins monténégrins, avant de reprendre le métro et de me perdre une fois de plus dans la nébuleuse du village global, absurde, touchant, indispensable, nourrissant, blasant, écœurant parfois. Je m’enfonce dans les ruelles et je ne pense plus aux montagnes – sauf sur le pont de Chauderon, où elles me sautent lumineusement à la figure. Par chance, mon balcon du Calvaire est orienté à l’ouest, et seule la ville noire, ses lumières et les petits golfes du lac froid occupent mon attention. Je ressors du métro et prends de la hauteur.

Je t’imagine à ta fenêtre voyant le même spectacle que moi, cette nuit de Saint-Gerlac, et je me ressers du thé, déjà glacé dans la théière en verre. A l’intérieur, Camille dort de travers sur le matelas qui occupe presque toute la petite pièce.

Panopticon1222.jpgA mon arrivée à Budapest, il y avait cette Japonaise de quinze ans sur un banc en ciment, devant les eaux blanches du Danube. De la rive on ne voyait pas Buda tant la brume était dense. Elle portait une veste fluo et les trams blancs et jaunes passaient derrière elle à rythme régulier. Elle écoutait de la musique californienne, buvait un soda alternatif et je l’ai photographiée plusieurs fois, dans la lumière filtrée, au téléobjectif. Elle m’a souri, s’est rassise en tailleur et les feuilles des platanes, devant le Marriott, devant le Hilton, sur la rive monumentale de cette cité blanche, recouvraient le sol givré. Quelques heures plus tard je retrouvais à l’aéroport des garçons et des filles de seize ans, dix-sept ans, vingt ans qui voyageaient grâce à leur écriture dans ce pays de brumes et d’alcool minéral. Des Suisses, des Français, des Roumains, des Italiens, des Argentins, des Malgaches. On dit que l’Orient commence à Budapest. Ou que c’est l’Occident qui y prend fin. Je préfère croire que toutes nos pensées, que toutes nos habitudes, s’abreuvent à ces deux sources : « Quand John Lennon est mort, une centaine de jeunes Russes sont venus sur la place Rouge. Cela est caractéristique aussi d’une espèce de mondialisation de la sensibilité de la jeunesse », racontait Franck Jotterand au tout début des années 1980. Le terme de « mondialisation » n’avait pas de connotation impérialiste et les campeurs de Wall Street s’occupaient des baleines.

Popescu70002.JPGTu n’es pas de la même génération que nous, Old boy, mais je reconnais en toi, comme je reconnais en Marius qui n’a que vingt ans à Lausanne, ou en Philip qui creuse des chemins en automne, une vraie fraîcheur. Celle des idées, celle du regard. Une jolie Japonaise en jaune fluo devant les rives fossiles du Danube. Trois Cervins acides sur un balcon de bois chaud. Cingria de profil sur du papier crêpon. Un blaireau obèse dans une bouche d’égout. Les étoiles qu’on ne voit pas le jour mais qui filent quand même, et ces feuilles d’herbe qui dorment sous la neige. Whitman, encore : I believe a leaf of grass is no less than the journeywork of the stars. Porte-toi bien, écris-moi vite !

 Le Kid

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